DES AFFECTIONS HUMAINES
Si nous connaissions 1 étendue des rapports qui unissent tous les êtres , nos affections D*aaraient point de limites dans leur objet. Nos Yoeux , nos goûts , notre activité dépendent des perceptions les plus propres à indiquer une partie de cet enchaînement.
Dps sensations différentes ont un foyer
commun daus Tuaité de chaque être. L'actioiiBi occasionée par riuflueace des objets exté-^ rieurs suit deux modes, dont Taccord appar — lient à la loi de la régénération des formes, eit dont les contrastes , souvent mal appréciés ^ mais toujours conciliables , animent notr& existence.
L*homme s*aime lui-même : il n*agirait pas s*il pouvait ne pas s*aimer. Il aime ce qui est actif et même tout ce qui est organisé. Cet amour de la reproduction , de la perpétuité parait inséparable du principe qui nous fiiit vivre. L*homme sera surtout capable de s'intéresser ou de s*attacher à tous les êtres animés. S'il cessait de souffrir en voyant souffrir, s*il cessait de partager des sensations com- IMirables aux siennes , il tomberait dans une indolence stupide , et ce serait vainement qu*il croirait s*aimer encore lui-même. Il n'est point d'affection réellement bornée à celui qui réprouve. En relation secrète avec tout ce qui sent, Thomme est ému par les jouissances ou par les peines des êtres qui renvi-
^^Minent , et il £aiut à son bonheur le bonheur ^(le perfectionnement de ce qu*il connaît.
£n aimant les autres hommes , on agi^andit 9a pensée. En yoyant que nous sentons comme eux, ou que d'autres animaux sentent de même , on songe aux analogies dont se compose l*ordre général. Ces rapports, dont chacun de nous est le centre , à quelques égards, et qui ne pourraient finir que là où finiraient toutes choses , font de nous des portions de Tunivers intelligent, des unités vivantes dans les nombres de la nature. Celle d(>|)eiidaiice mutuelle et pleine d'harmonie , celle vasle chaîne soutient le monde.
L*instiuct, et quelquefois la réilexiou , dirigent les êtres sensibles; malgré leurs erreurs, ces agens particuliers devienueul des ministres de la loi suprême. L obéissance raisonnée a cette loi serait la science de Têtiv qui voudrait librement. Si rhouime est libre conformément à sa |)ersuasion, cette soumission volontaire sera le plus In^au fruit de la vie humaine.
Un être isolé, sHl pouvait en exister parmi les êtres visibles, ne serait point parfait, sa vie restant pour ainsi dire dans Tattente, il ne deviendrait ni bon ni heureux. Le complément de chaque chose est placé hors d*elle. Toute possession dont on ne communiquerait pas les avantages irriterait les désirs , sans donaer de contentement ; elle fatiguerait le cœur, et ne le nourrirait pas. Des sensations partagées seront plus fécondes. Cest ainsi que tout ce qui existe se maintient en se reproduisant, et que le dejssein général s^achève ; c'est alors que tout ce qui est animé se repose avec satisfiBK> tion.
Chaque être rencontre dans son espèce ce dont il a besoin sous ce rapport. Dans la nôtre surtout , ces biens , en quelque sorte extérieurs , se présentent sous deux formes principales. Les hommes ont deux manières de sentir avec force et simplicité , ce sont Tamitié et Tamour. Tout autre besoin direct paraîtra plutôt un joug qu'une prérogative, et tout autre besoin d'imagination , avec uu but
personnel, ne sera qu^uneyanîtc douloureuse ou une vanUé puérile.
Pour que Tunion soit bonne, il faut que les êtres qu*elle rapproche soient semblables, et di£Eërens. Cette conyenance se trouTe, en une ménie espèce , ou dans la différence des personnes, ou dans celle des sexes. Le premier accord, Tamitié, résulte d'un faible degré d'opposition entre des êtres distincts. Le second, lamour , est produit par une grande difTérence entre des êtres de même nature.
Nous n'avons pas seulement u chercher ce qui doit plaire ; il faut aussi que nous évitions ce qui pourrait nuire. Mais l'aversion a peu de Ue&ibilité; c'est une force défensive, une résistance qui protège isolement. Au contraire , Tamour est le lien du monde : cette force active, plus variée, plus impétueuse, anime et conserve les familles.
Les fins inconnues paraissent n^exiger expressément que le renouvellement des générations, ou la conservation des races : la pi*ospérilé et la durée de chaque être sensible
n^ont de prix que clans sa seule opinion. L'amour d*un sexe pour Tautie sera donc ratfec- ÙQu essentielle, Tamour proprement dit.
Ce besoin d'aimer se retrouve chez ceux même qu'on en croirait peu susceptibles. Il subsiste dans les cœurs les plus austères, dans les tempëramens les plus froids , et jusque dans Tâge où on pourrait désirer d'en perdre le souyenir. Plus d'une fois l'amour gouTema ceux qui paraissaient décidés à le proscrire , ou ceux qui, par un autre genre de fanatisme, auraient voulu renoncer à toute chose.
On se laisse trop abuser sur la plupart de nos inclinations. Les mouyemens de notre ame, durant nos jours terrestres, sont des conséquences, ou visibles, ou plus cachées, de nos rapports matériels. Dans l'amour, le désir de voir concourir d'autres volontés avec la notre, pour que les incertitudes soient terminées, cet espoir souvent combattu peut produire une sorte de délicalessc ou d'impulsion fréquemment négative ; toutefois ces désirs et ce trouble ont eu pour origine le besoin animal.
D*ëjnoiiou6 en émotions, les appétits semblent «éloigner de leur source, et ils excitent di- ▼ers tentimens qu*on trouTe mystérieux , principalement peut-être parce qu'ils sont indirects. Tout est soumis parmi nous aux nécessités du corps. Les penchans qu'on af* fecle de trouTcr honteux j comme si la TérilaUe honte n*était pas de méconnaître sous les dirers rapports notre destination , ces pi*emiers penchans sont les seules causes certaines de nos liaisons les plus Tantées, lors même que de telles affections n'indiquent pas positivement le but où elles conduisent , lorsqu'elles paraissent ingénieuses , et pleines de gr&ce ou de dignité , lorsque en6n elles inspirent quelque mépris pour toute humeur brusque et discordante , pour toute organisation imparfidte à nos yeux.
Dans une cité heureuse , le principe des passions, le mouvement de préférence d'abord involontaire serait consacré ; mais aucun homme n'entretiendrai l en lui des scnlîmcus extrêmes. Bien que ces dis|K>siti(ms naturelles
ne conservent rien d'essentiellement mauvais dans Tordre social , puisque cet ordre même a nos affections pour base, de sages institutions réprimeraient la force immodérée des penchans exclusifs, afin de prévenir les haines et d*abréger les disputes. Si quelquefois on doit s*abandonner à la vitesse d*un cheval dont Tardeur amuse ou fortifie, c'est parce qu*il a été dompté, parce qu^il s^arrétera aussitôtqu^on cessera d'approuver ce grand mouvement.
U n'appartient pas, dites-vous , à un législateur d'ôter aux hommes les inclinations que leur a données la nature. Mais elle leur a donné Tenvie , la perfidie , le désir d'immoler tout être sensible opposé à leurs caprices. Faut-il laisser à Thomme ses passions ? U n*aura pas besoin de législateurs , et en effet , plusieurs pays célèbres peuvent se flatter de n*en avoir jamais eu. Selon vous, on saura concilier ces passions. Sans doute; elles seront réglées, comme elles le furent à Rabylone, à Rome, à Samarkand, dans les capitales de Péricics et de Constantin.
La passion est permise à riiomme incapable de raisonnement, à Tliomme peu inslruît : elle rempécho*a de se livrer à la paresse dont les sociétés naissantes ont peine à sortir. Mais> dans une Téritable cité , on connaîtrait d*au* très ressorts, et les passions seraient alors aussi inutiles qu'elles sont généralement dangereuses. Si la règle austère par laquelle on se prcHuet d*éteindre les désirs fait des esclaves ou des fourbes , Tarrangement licencieux qui admettra les passions multipliera les rivalités et rendra illusoire le repos public.
Ou a entrepris de mettre d^accord ces deux règles qui n^ont de commun qu une égale impuissance; mais le désordre n*existe-t-il plus quand des dehors honnêtes semblent le couvrir, quand cette dissimulation le rend plus immoral? Nos véritables maux sont la suite (le ces écarts. Pourvus d*une industrie variée, nous n aurions besoin que de Texercer utilement pour nous rendre favorable même ce qui nous menace. Malgré les épidémies et les ouragans, malgré la stérilité ou Tinsalubrité
de plusieurs régions, assez de biens peuvent environner l'homme. Malgré de fré<piens dangers et une sagacité inquiète, il échapperait, avec de Tunion, à tant de misères contre les* cpielles il a reçu des armes , s'il n'était point tourmenté d*une misère plus grande , s'il se délivrait de ses passions (i).
Biais d'où attendre aujourd'hui une amélioration formelle et rapide dans les mœurs des peuples? Le soin des 6nances et des lois pénales a fait oublier les institutions. Ordinairement celui qui administre des étata se borne à employer les hommes tels qu'ils sont, et souvent même il craindrait de les réformer.
Dans Tordre naturel, les moyens sont féconds. Un seul rapport s*étend a de nombreuses parties du monde. En séparant des organes dont rirritabilité rendra momentanément la réunion très-séduisante , ou même indispensable, la nature a mis un terme au brutal ^oisme et à la défiance farouche. Désormais il faudra qu*on se chei*clie, et qu on s'occii|>e
de se plaire mutuellement. Ainsi naîtront la prévoyance » Tindustrie , les coutumes ^mitien tes de la vie domestique, et d^autres relations , ou d*autres amitiés , et Taudace dans les entreprises , et sans doute la parole, c^est* à-dire toute Factivité des races humaines.
L*unité de Tespèce est divisée en quelque sorte. Cependant les oppositions même deviennent le lien de deux êtres que distinguent leurs penchans et leur organisation, mais qui, nécessaires Tun à Taulre , feront céder à ce besoin leurs diverses habitudes. Ceux qui naissent chaque jour de ce rapprochement perpétueront néanmoins les différences originelles. Le mystère s'accomplit au moment où Timpulsion intime parvient au plus haut degré (a). C'est le résultat de la vie même de Tanimal , ou ce qu^on pourrait nommer Tentière expression de ses facultés. Là se voient mieux et la destination de Thomme actif, et Ténergie de rhomme sensible : celui qui n^a pas aimé ue sait pas bien le pouvoir de Tame dans la vie ordinaire.
^ on a porté très-souvent l'exagération dans lamour, un système contraire et moins facile î^ expliquer aggravait aussi le désordre. Cette résistance superstitieuse pouvait tenir àd'au- ^ inclinations généralement funestes. Elles parurent seules irréprochables , seules nobles peut-être , et tandis qu'à force de sacrifices , ^Ues excitaient Tenthousiasme , des affections Pftipres à tout concilier étaient réprimées , ^>ilies ou proscrites. L^amour bien compris ^^t gouverné la terre ; Tambition la fatigue ^^ la déprave. L'amour est la chaleur inépui- ^^i)Je qui rajeunit les êtres , les fait fleurir et ^^ rerétd^espérance. L'ambitieuse imposture ^^t le feu stérile des volcans, cette sombre ar- ^Aeur qui reste dans les souterrains , qui ré- ^Minddet cendres, qui ouvre des abîmes, dont la fumée corrompt Tair, dont les lueurs apparaissent au milieu des ténèbres , et dont les traces hideuses se propagent sur un sol bouleversé.
Lorsque des chants d'une expressive simp'îcité, ou la vue d'une retraite choisie, nous ''^quent pour la première fois les hiens que ' Univers doit contenir , nous sommes dans '^oire printemps : le charme de ces impres- ^lOQs embellit les images que n'a pas ilëtries 'cipérience. Séduits par les couleurs dont se
wsèi TavODir, par une douce lumière dont io\xi semble annoncer les progrès , nous ne Auvoua )>as quel sombre espace nous aurons à iruviiraer. Nous croyons que les désirs coniluiiienf au bonheur, ou du moins nous sup- |Hiiious que le bul sera toujours en perspective. l|)Uorant ce que Tordre accoutumé déguise y uuuii u*avons pas même un pressentiment du juiig qu'on nous réserve , et de Tamertume ilun rogrets qu^il ne faudra plus avouer.
l^t)ii ditférentes relations de tous les êtres viiiiblt)8 nous ont fait pressentir des sources ili) iléltoes. Nous y serons ramenés par la reniHU((i*ii d*une famille solitaire et satisfaite iUuii m uuHlératio^,, ou par la curieuse âpreté \V\k\\ k\W kauYQge. Si néanmoins on éprouve uha* i(iit3b(ue l)esoinde s'éloigner des hommes, c.p u'v^t pa« dans le dessein de les éviter indis* MmH^muiit : lorsqu'on est juste et vrai, on les uimi» Umjimvii. Mais on voit avec des émotions ^\W iH^ut-iUit) on ne retrouvera plus un abri nvHU sW^ vm^ïwtà 9 le muguet au pied des hêtres, ^U \^V s\\\p ta lune éclaire entre de jeunes
boisaoDS et des bois silencieux. Uaitente des dons inconnus se réj>and de toaies parts, oomme les nuances diverses d*upc joie indéfiniisable. L^espërance, qui n'a pas encore enfiintë le plaisir, est une beauté vierge dont on a lealement deviné les grAces. On ne Ta entre- Toe qu'en songe ; toais depuis ce moment elle lemble errer dans les airs , sourire auprès des fleurs , et se glisser sous les branches, ou dans les eaux tranquilles.
Chez quelques hommes, il est vrai, Torga- Wation parait trop lourde , trop farouche. L'amour, n*excitant alors aucun mouvement ingénieux, différa à peine dé ce qu'il peut être chez les autres animaux. Qu est-ce que Tai>H)ar dans une ame sans profondeur ? Que sèment des affections morales étrangères aux »
secrètes beautés du monde? Cependant Téner- S'edei sentimens sera-t-elle toujoui*$ un attri- "ttt ou une cause de génie? Ne verra -t-on pas ^ hommes dim mérite pou oixlinaire né- 9^T volontairement , et par une exception ^"fficileà comprendre, tout ce qui tient à Ta-
mour? quelquefois même ne parai tront-ils pas
incapables d'aimer ?
Quand FinteUigenoe est &ible y les désirs semblent d*abord n*en dépendre en aucune manière ; et cependant nos affections ne pourront g*éloigner de ce qui , avec plus ou moins d'attention , de maturité , de délicatesse, sera jugé convenable par nous-mêmes. Chaque penchant provenant de rapports nécessaires , ou particuliers , entre nous et les choses , en fiât naître de nouveaux ou d*accidentels entre les choses et nous. Si on a conservé du jugement et de la droiture, si ce que Ton admire , ou ce que Ton aime, mérite en effet cette préférence , ces relations nouvelles seront bonnes et utiles.
Le principe moral de Tamour est Tidée de Tordre , des proportions , de Télégance ; c^est Tattrait inséparable de tout signe de perfection. L*amour bien senti suppose le goût de ce qui est beau , de ce qui est honnête , sincère , généreux (3). Le beau n*a qu'une origine , et les traces en sont analogues. Dans
UQe ame grande , loui sera ëlévatioti , ou pu • reté; il n'y aura qu'artifice, brutalité^ ineptie, dans une ame basse. Les émotions fortes (iëreloppent rapidement le caractère ; elles peuvent déterminer de louables penchans, et quelquefins aussi elles donneront de Taudace an Tioe qui ne se connaissait pas.
L'objet particulier de raffection qu^on éproure doit en changer les conséquences. Ccst souvent ainsi que Tamour peut énerver Tame , ou Tafiermir. Tantôt il la purifie y et tantôt il la dégrade. Les uns cherchent le bonheur dans des plaisirs ou des sentimens iiTéprochables, tandis que les autres se livrent à des liens trop vulgaires, et dont ensuite il faut désavouer les vils avantages (4)-
Tout homme entend la voix du plaisir, mais avec d'^trémes difierences dans la manière
de rinterpréter. A force de gi*&ce ou de scru*
pulea y on ferait du plaisir des sens un bonheur de Tame , et ce genre de possession ne connaîtrait plus de bornes. 11 est beaucoup de femmes , il est des hommes qui peuvent ainsi
tout vivifier. Des désirs modérés suffisent quanti on sait donner de la valeur au moindre incident : on imite alors la nature , qui fait sortir d'une seule cause divers effets, avec une continuelle surabondance.
Plusieurs hommes célèbres ont accusé Tamour de vanité^; mais ils n ont pu le dire d^une manière absolue. Sans doute quelque chose manque dans Tamour , ainsi que dans toutes nos affections^ ainsi que dans nos desseins concertés le plus habilement. On découvrira toujours de la vanité dans les efforts de rbomme, et dans son inquiétude ; on sentira ce vide irrémédiable dans les biens que le temps amène, qui ne peuvent subsister , que les désirs embellissent, et que la jouissance dissipe. Comme nous avons été faits surtout pour espérer , la possession même d'une femme dès long-temps chérie ne vaudra pas , dans nos souvenirs, le premier mouvement d^amour , et ce frémissement de bonheur auquel ou s^abandonne le jour où on sait que le choix est mutuel.
Indépendamment de lavoluplc, c*est-à-dirc
'^t^u elle est diiféi*ée , les relations des ^^2es ont encore beaucoup de charmes, si Tor- ^nisation est heureuse. Il n^est pas réellement «loiinë d*aimer à celui qui est incapable de retenue dans les penchans , de rectitude et de ilignilë dans la pensée. Averti par sesr sens^ il n'ignorera pas qu'une femme doit être aimée cl^un homme ; mais il ne comprendra rien de iJuSy et il lui suffira de rencontrer une de ces ébauches qui n*ont reçu que la forme matérielle du sexe dont elles auraient du ctre.
11 faudrait savoir tout aimer dans une femme aimable, et inspirée par Tamour : sans cesse elle reproduit quelque trait de la beauté inépuisable. Le prestige qui la captive ellemême , se retrouve dans ses idées , dans ses paroles, dans tous ses mouvemens. Si elle apercevait en elle un défaut, elle s'en inquiéterait si adroitement qu*ou 1 en cix)irait plus parfaite. U u^est point d*obstacles sérieux |K>ur celle qui doit plaire ; elle les fera valoir même, cm avec candeur , ou avec d'ingénieuses dis-
iFaclîons, accordées par ce génie d amour qui trouble et console Tunivers.
Quel homme , hardi dans ses suppositions , aurait su imaginer Taocord de simplicité et de beauté , les formes séduisantes du sein des femmes? On y voit, au milieu même du repos 9 la ferme attitude de la vie ; mais tout mouvement y laissera du calme. Lorsqu*il œ»sera d*étre doucement ému , la respiration du moins Tanimera. Disposé pour arrêter habituellement notre œil, et gracieux jusque sous le voile , indice le plus apparent de la loi la moins méconnue, et d^une fécondité qui justifie le délire des sens , composé des courbes les plus harmonieuses, sous une blancheur si heureusement interrompue , et toujours voluptueux, ou même un peu lascif, mais comme le demanderait la pensée même , il est assez vivant , assez mobile dans 1 agitation pour ramener le désir , et assez pur dans la nudité pour des momens tranquilles. Peutctre quelque chose manquerait aux diverses autiTs joies de nos heures si mëlaugées, aux
prodiges de la mélodie, comme aux suaves parfums des tleurs ; mais quoi de plus entrainanl que la libre Tue du sein montré exprès , sans beaucoup d'hésitation, par une femme belle de corps , et d*un caractère sur? Et le regard , et la voix , et le sourire ! Ayec de tels moyens donnés à Tamour , ni le joug de la fiimille, ni TacÛTe civilisation des peuples n*ont rien qui surprenne.
Cependant beaucoup d'hommes n*é[Mtmveront pas entièrement ces impressions : des peines inévitables ont flétri leurs espérances. Jeunes encore , ils oublient d*aimer ; pensifs^ et chargés d'inquiétude, ils cèdent au découragement. On n'a que peu d*heures pour entrevoir ce que la terre contient d*aimable. En excitant d*inutiles passions , notre industrie irréfléchie substitue des vœux assez multipliés pour nous affliger toujours, à des besoins plus indépendans, et suivis de plus de contentement. La nature même, Tinexpliquable nature, prend peu de soin des éii*es qu'elle anime ; nllernaliveraent elle doit les soutenir,
mais elle les consume tous. En achevant la destruction de ce qui était, en commençant aussitôt celle de ce qui est, la nature s*attache surtout à préparer ce qui sera : durant ce travail des mondes , sans doute le but des transports de Tamour n*est pas la félicité des êtres aimans (5).
Lorsqu^on est près d'aimer , ce sentiment paraît une condition de la vie même ; quand on est aimé, c^est plus peut-être, et toute autre manière d*exister semblerait intolérable. Si, au contraire, les vœux sont restés sans objet, Tamour s^éloigne enfin, et le besoin qui fatigue, doit cesser d'être constamment senti .Quelquefois, il est vrai , le mot d'amour , le mot seul , suscite des regrets étranges, un sombre sourire, des idées fatales et irrésistibles. Mais ensuite on rentre dans une sorte de stupeur morale, et on se joindrait volontiers à ceux qui regardent ces sentimens comme des caprices d'une ame tro]) occupée des choses idéales. En effet, que restera-t-il de ces riantes ligures dont se compose dans la jeunesse le
fantôme de la vie ? Cependant si nw jours n*ë- Udenl que des ombres , si noire prudence se bornait à un choix frivole dans une suite de ▼anitës, il faudrait encore ayouer que Tune des {dus pardonnables serait celle qui nous animerait naturellement y sur la scène avilie ou nous aurions pourtant à nous pei*pëtuer et à nous soutenir.
La passion doit une grande partie de son pouvoir il la mobilité même des désirs, et peutêtre à une sorte d^attention nécessaire pour éviter des sujets de crainte y ou des occasions de refiroîdissement. Cette incertitude qui ex* die et entretient Tamour , produit la délicatesse, sans laquelle il aurait moins de durée. L*amour nous entraine au moyen de la suite inégale des dons qu^il fait lorsqull ne les fait pas U>US| et il grandit au milieu des entraves d^où provient Tenthousiasme. On est heureux par Factivité de la pensée , par une impulsion puissante dont les progrès exercent toule 1 in* telligence. De nombreux incidens , qui |)eu* vent renaître et varier cbaque jour , devien-
ucni des plaisirs partxî qu'ils se rapportent au plaisir extrême dont l*attente se prolonge. Sans eux y cette jouissance , passagère d^ailleurs, se trouyerait trop positive et trop connue : Famour serait encore un besoin, et ne serait plus un lien. Généralement ce qui doit attacher, c'est ce qui ne se renferme poa dans les bornes du présent, ce qui, au lieu de don* ner la satisfection , la promet ou la rappelle. Tous les plaisirs de ce genre soutiennent Tetpoir , tandis que la possession rarréterait, ou quelquefins le détruirait : c*est ainsi que IV mour peut long-temps recevoir de nouTclles forces de ce qui est déjà voluptueux, sans être encore la volupté.
Souvent des perceptions qui semblent tenir de rinfini, tant les effets en sont pénétrans et subits , ramènent le vague sentiment de Tamour. Au moment où le sommeil sera prêt à nous échapper, un bri^t favorable surviendra , et des accens déjà moins confus agiront sur notre pensée encore soustraite aux lois c{ue vont imposer les occupations journalières.
Ûis6 rëminiiceaces se mêlent alors aux der-
<>îéFés traces d'un révc séduisant. !Nous ne
commet pas rentrés dans i^ordre habituel ,
tl^na la vie régulière et circonspecte; nous
^prouTons quelque avant-goùt d^iine vie meU*'
l^ore. Le génie des coeurs honnêtes nous ap-
fi«rati; il nous promène avec rapidité dans un
^^londe qui reasemhlerait au nôtre ^ sans en
offrir les sollicitudes , et parmi des hommes
faits comme nous , mais non découragés. Le
réveil dissipera ces erreurs ; nous ne sentirons
plus qtt*une froide nécessité qui nous retiens
dm sur la terre aride , et nous n^aurons en
perspective que Theure où la vie s^éioignera
sans avoir été ornée de ces délices que nous
avions attendues naïvement. '
Ne vous arrêtez pas à quelques dehors spé^ cieux ; examinez notre attitude morale, toute notre manière de vivi^. Vous renoncerez à y voir des marques d un vrai bien-être ^ et vous exctiserez ceux qui cherchent par cette raison même d^agréabies distractions. Quel serait le fruit des heures pour tant d'hommes qui n'ont
rien de grand à opérer ? Quand noti^ œuvre est trop inconstante pour notre repos, et néanmoins trop restreinte pour nos forces , il convient peut-être que d'autres espérances écartent celles dont Tobjet se trouve inaccessible j ou reste inconnu.
Quelquefois c'est le sentiment de Tamour qui soutient la jeunesse au milieu même des travaux : elle se croit incapable de renoncer à ce qui plaitsi fiaturellement. Plus tard, Tamonr redonne quelque énergie à ceux qui ne peuvent être émus sans des circonstances particulières. Seul guide pour les uns, seul moyen de consolation chez d*autres, il peut tout surmonter; rien ne le remplace sans efforts , et volontiers on se persuade qu^il remplacera toute chose. Accord précieux des scntimens, désirs qu^on voudrait déclarer, désirs non moins pressans , mais désavoués toujours , impétuosité suspendue, résistance équivoque, favorable incertitude qui, pouvant captiver par la contrainte même , et embellir ce qu'elle diffère » refuse beaucoup aiiude promettre davantage,
mouTemens et caprices du cœur, vous contribuez tous à la force de Tamour. A l'occasion d*une volupté fugitive et trop souvent areugle, il offre une joie extrême; en paraissant dissiper les douleurs bien que nos destinées soient interverties, en rappelant la confiance, il semble recommencer le cours de nos instans , ou réveiller en nous des souvenirs inefiPacables . Il plane dans Tespace, et en reproduisant ▼ers les régions supérieures de douces images qn*on ne distinguait plus , il ranime même ce que peut-être on abandonnait volontairement : c^est un voile sur le vide où nous de vons tomber .
*^ns quelc|ue idëc secrète de la plus vive jouissance de Tamour, les afreclions les moins sensuelles dans leurs eflfets apparens ne naîtraient pas, et, sans quelque espoir semblable, elles ne subsisteraient pas. Nul autre plaisir accordé à tous les hommes ue peut exalter au même point le sentiment de Texistence
Les ressorts de la Tie seront ébranlés eu nous avec force dans les instans où commencera uneyie nouTelle. Il convient qu'aux moyens propres à conserver la vigueur ordinaire se joigne une impression plus active, seule capable d^établir une autre série de sensations,
dans un autre être assez bien constitué luimême pour subsister après la chute et la décomposition du premier.
Des besoins chaque jour renaissans occasionent nos mouvemens habituels ; mais pour exercer la pensée par la diversité des situations, pour exciter des penchans variés, il fallait un désir plus impétueux et moins fixe. Des appétits presque uniformes peuvent susciter des soins auxquels Famé ne prendra qu'une faible part. Uamour, en multipliant nos sens^ons , a plus de puissance ; il donnera aux forces morales d'une espèce quelquefois inepte ou grossière l'étendue dont elles étaient susceptibles.
Cette nécessité de l'amour rend avide d'émotions nouvelles, comme si toutes le favori-
saienl.OA veul rencontrer l'occasion de ce dernier plaisir que rattachement le plus opiniA- (re n*obtient pas toujours après des années <i^agitation j d*espërances et d*alarmes. Si Ta- * i>M>ar a on objet déterminé , il acquiert plus d^ violence; il peut même paraître irrésistible ^OrsquMl est inspiré par la vue d*un genre de SHce , d'un genre de beauté conforme à la disposition particulière des désirs.
La nature est un continuel changement.
On pourrait dire que les êtres une fois produits I elle n*a plus qu^à les remplacer toujours. Elle invite impérieusement un homme à faire naître d^autres hommes ; elle Texcite ainsi à s^affaiblir lui-même , et c*est dans les voies de la vie que souvent elle le mène à la mort. Prétend-il user sans retenue de ces facultés imposantes, mais précaires , la jouissance et la perte sei*ont simultanées. S'il ne songeait qu'à se conserver , eu évitant de fortes sensations, il resterait peut-être assujetti; ses jours pourraient sY'teindin; dans la langueur. Si au contraire il désii*e aixlem-
ment d'éprouver tout ce que peut sentir u cœur humain , non-seulement son ame se n froidit, mais cette Tolupté^ dont il approcha lorsqu*il satisfidsait un instinct plus simple, ne s*en pénètre qu'en diminuant les forces n cessaires pour la retrouver.
DE LA œWSERVATION DES DESIRS.
L entière activité des forces intérieures ramène seule , d^année en aunée , ces impressions profondes y ce facile enthousiasme, ces joies indéfinissables , tout ce mouvement de la tête ou du cœur , qui est la vie de Thomme t et que les vraies impulsions de Tamour doivent seconder. Pour que ces forces , diverse-
ment senties , ne se trouTent jamais insuffisantes, il 'faudra les tenir en réserve. Sans doute la fréquente surabondance de nos moyens présentera de longues difficultés ; mais cette inquiétude d*un sang généreux est un bienfait de la nature. Si vous préveniez co trouble, si , le jugeant incommode , vous renonciez à la modération , en- vain vous conserveriez une apparente vigueur. Quand vous n^aurez en vous que le nécessaire , ou Tindifférence attristera vos journées, ou bien, livrés à la capricieuse recherche des plaisirs, vous ne rencontrerez qu'ennui et lassitude.
L'imagination embellit la volupté même, et c'est peut-être le véritable besoin des voluptés qui fait le charme de tout ce qu'on magine. Sans le juste consentement de Tintellîgence , que serait une fonction animale ? Un soulagement à obtenir : rien de plus. Mais dans le vague d'une ardeur que l'abus n'aura pas éteinte , les jouissances se rattacheront vivement à des idées générales de fécondité, de perpétuité, duuîon intime \ à l'idée ton-
fHirs présente de la beauté universelle. Dans ■^ voies que nous ouvre alors le^ésir, nous ^^rchons, tout émus par Tespoir et le retard, ^1^ attrait qui puisse régénérer à nos yeux le Blonde Tivanl.Ges suppositions se multiplient, s*éteiident, se modifient comme Tinvcdontaire ▼iriété des songes, et reproduisent Timage aérienne d*une femme sans voile. Ce n'est que gr&ce, élégance , abandon , volupté naïve : ce sont les formes les plus pures > les poses les plus libres, les fantaisies les plus heureuses. L^attente d'un plaisir prochain ne sera pas moins douce, moins entraînante que ne pourrait Tétre le plaisir même , toujours dérangé par quelque incident, toujours flétri par quelque discordance , toujours altéré par ce qu*il y a d^inflexible dans la terrestre vérité des choses. LMdéal, singulière réalité du plaisir, ridéal nous est devenu naturel. 11 nous faut une illusionqui nesubjugue pas, qui ne trompe iamais, qui prolonge le contentement. Gardons avec soin cette sensibilité, cette impa-
iience de Tame , cette jeune aptitude , principe des clartés du génie y [M*écieuse effervescence qui promet le perfectionnement des choses, et qui, au milieu de ce qui est , nous £ût toujours entrevoir ce qui pourrait être. Sagement ménagées , ces facultés deviennent notre soutien jusque dans Taffliction : il importe de les maintenir, et il sera beau de s'en laisser importuner avec persévérance.
Vous qui avez, dès le commencement, des idées de devoir et d^honneur , prenez de fermes résolutions. Sans vous soumetti^ à une règle mal à propos sévère , ne consumez |)as dans des liaisons inutiles les heures qui nous sont comptées pour un autre usage. Ne perdez pas dans des bras vulgaires les sentimens que doit toujours réveiller la présence d^une femme aimable. Jeunes encore, promettez d^honorer le nom d'homme, d^entre tenir
en vous les promptes émotions , les inspira-
• • • lions d'un cœur que ne dégradent jamais des
plaisirs houleux ou immodéros, do ne (nnut
li4ler la décadence de Tàge, de respecter le don inappréciable , dVviter enfin , pour Tavenir , cet opprobre de végéter énervés , ne connaissant plus que de froides prétentions, des sou- Tenii^ fastidieux et un esprit débile.
^-OnsIDÉRÉ SELON LA DIFFÉRENCE DES SEXES
Ikns la plupart des espèces animées con« Quesde nous, Tun des sexes féconde les germes dont Tautre accomplira le développement.
Parmi les hommes, il serai t possible que raccord eût lieu d'uue manière trop inégale , et (|ue cet acte essentiel fut négligé. Feut-éire la tî-
vacitë même des désirs n'eût -elle pas sufli pour que la race se conservât toujours nombreuse. Asservis par les misères où nous serons plongés tant que la vanité n aura point de frein positif, abondamment pourvus d'ailleurs de laborieux passe-temps , quelquefois nous céderions peu à des émotions que nous pourrions différer d'écouter. Il fallait le concours des moyens détournés, Tattrait des perceptions morales : ces sentimens si étendus feront du besoin des sexes la propension habituelle du cœur, ou la plus douce des pensées. Au milieu des liens que le plaisir formera , on conservera de part et d'autre des penchans produits par une organisation différente. liCS démonstrations extérieures appartiendront à ceux qui étant plus libres à cet égard, voudront presque toujours Taccomplissement de leurs désirs. Mais la femme, chargée de former Tenfant avec lenteur , et de Tallaiter ensuite, redoutera souvent ces devoirs qu'il faudrait remplir patiemment , et elle aura droit de s y refuser.
Retenu par les convenances d'une organi-
^tîon plus délicate, ce se:iLe, moins porté à de
hardies tentatives , permet seulement ce qu*il
^^ contraint de désirer aussi; mais ne pou-
^^o t rien exiger, il ne pardonnera guère si on
i^pond mal à des intentions déclarées indirec^
^^Vttent. Comme c'est en secret que la femme
* diemandé Toccasion de se livrer à ces plai-
^^^y d enfin elle les partage visiblement, ce
*^K^ quand il ne semblera plus naturel de pré-
'^^^dre les éviter. En les avouant , elle veut
P'^^tdtre les avoir éprouvés par condescen-
"^iKe , et on dirait qu'elle consent à les rece-
^^^îr , uniquement faute de pouvoir se dissi-
'^^erque déjà elle les a donnés.
Dans ces rapports , si les émanations invi- ^^Idesont autant d importance qu'on Ta quelquefois supposé, sans doute celles de la femme ^t^iquent une grande inégalité personnelle. Vieur eifet doit être plus voluptueux qu'impérieusement lascif. Moins dissemblables, celles de riiomme n'annonceront guère qu'une mâle
puissance , et elles éveilleront des désirs moins relatifs, à Tagrément qu*au besoin.
Quelque différence qu on aperçoive entre un homme remarquable et un autre homme , il en existerait de plus décisives entre une femme très-aimable et une femme dépourvue d*agrémens. Cest ainsi que la rivalité en amour sera plus inquiète , ou plua chagrine entre les femmes. Ces mouvemens jaloux auront d'ailleurs, parmi elles, beaucoup de prétextes y soit parce qu'elles ne refuseront guère d'écouter Timagination , sorte de guide inconsidéré, mais complaisant, soit à cause de U vanité qui leur est attribuée , et dont en etlet chacun se garantit mal , lorsque , sans avoir Tesprit absorbé par les affaires, on se voit dans un monde assez agité pour que la vanité le séduise perpétuellement.
L'homme le plus éloigné de Tindifférence aimera rarement comme savent aimer un certain nombre de femmes. Tandis qu'elles s'attachent surtout à ce qui otVrc de la stabilité,
le faibles avantages ex térieui^ entraioent sourent les hommes. Quelquefois néanmoins ils iscernent la véritable amabilité qui ne résulte pas des seuls dehors, et qu^on doit ad- :3nirer comme une expression de Tame. Chez beaucoup de femmes y cette amabilité semble être le naturel même ; chez les hommes , si ce n*est pas seulement une manière accidentelle, c'est du moins une qualité peu commune.
Quand 1 amour subjugue la pensée des hommes, il s^olfre ordinairement comme un moyen de recevoir de la joie , ou d attendre des dé« iassemens , comme un but particulier au milieu des sollicitudes qui reculent en général celui de nos efforts. Une femme a d^autres rai- MUS pour vouloir être aimée, pour se montrer aimable : les soins de 1 amour- propre le demandent. Lorsqu^un homme ne forme pas de liaisons, il passe pour n*y avoir )>oint songé ; mais une femme à qui nul ne s'attacherait semblerait avoir échoué de toute part.
L amour nV*st pas seulemeui ilatteur |)our I. 1)
les femmes; il peut avoir plus de gravité à leurs ^eux , et même , en y réfléchissant , quelques-unes d'entre elles l'invoquent pour remplir toute leur destination. Déjàmères dans leur pensée , bien qu'elles ne se rendent pas compte de cette prévoyance , et cherchant aussi un soutien pour elles-mêmes j elles exi«> gent dans Thomme qu'elles préfèrent, plus de mérite que d*agrémens. Souvent une femme se trompe dans l'appréciation des avantages qui la captivent, et souvent le mérile qu'eUe prétend découvrir est imaginaire, ou celui qui la frappe se trouve un peu frivole; mais enfin ce sont de belles qualités qu^elle suppose , ou du moins c^est à elle qu il frit suggéré principalement de chercher des perfections (6).
Ce serait une grave erreur de prétendre as^ similer la femme à Thomme , quand il s'agît de soumettre à des règles les di*oits, ou les velléités de Tamour. H^s différences essentielles et multipliées dans l'organisation , en occasionent de très-naturelles dans les hal^tudes. Les hommes ont besoin d'une circonstance
«pi les excite ; il fiiul qai\s soient émus par là beauté ou par les grâces. Moins assujettie^ ioet égard, les femmes examineront plus soufrent li rhonneur n'a rien à objecter, et elles prépareront le moment, tandis que Thomme , ^ tuirant presque indistinctement ses désirs, ae fondra que de vires sensations.
Haoée d^ailleurs dans une sorte de dépen-
^>tioe , la femme souhaite , avant tout, qu'il
^hû soit fait aucun tort. Un homme de-
*^^iide, non-seulement qu^une femme ne se
'^cftue pas aux plaisirs , mais aussi qu'elle soit
^'^'Qée de ce qui invite à en reconnaître la
P^ôisanoe. Au contraire, toute femme desti-
^ à devenir mère de famille , et capable de
i^^flexion, s'efforce d'oublier le plus bel homme
ca fiivear de celui qui ne possède que des
avantages extérieurs assez ordinaires , mais
dont les principes ou la conduite n'inspirent
aucune crainte, et dont le caractère sera ferme
dans les temps difficiles.
Les femmes pourront être appréciées autrement par les hommes. L'amour n'exige
d^elles aucune faculté virile , et même il n*ea attend pas positivement des qualités fortes, (kl a trouvé très-remarquables les Clorinde et les Thaïes tris; mais le seul charme irrésistible serait celui qui sans doute distinguait Eurydice.
On demande si la volupté a plus de pouvmr sur le sexe qui ne Tinvoque pas hautement ? Elle en a plus , du moins à quelques égards. Les travaux et la vigueui* même des hommes peuvent leur faire négliger Tamour ; mais les soins cons tans de la maternité font sentir aux femmes de quelle importance il doit toujours être pour elles. Il faut considérer aussi que dans rhomme les émotions spéciales de Tamour n*ont qu*un seul foyer y tandis que la femme réunit les organes de la conception, et ceux de Tallaitement. Nos sentimens sont tous déterminés par ces causes matérielles. Quelle que puisse être Tautorité de Tame, elle reste soumise en grande partie aux moyens visibles : tout art s*exerce d'une manière analogue à rinstrmment dont il peut disposer.
Si les désirs étaient quelquefois plus ardens
liez les hommes 9 cela même pourrait faire
ser que Tamour sérail d'un intérêt plus
^c^<nistant aux yeux des femmes, et qu'elles
^Goureraient assez doux de parvenir à exciter
"^3^ transports. Vraisemblablement il n'est pas
irare de conserver plus de souvenirs de ce
^enrede triomphe que du penchant qu'on a
éprouvé soi-même.
La {Mremière existence de Tenfant occupée! affecte particulièrement la femme. Cest donc dbei elle qu'il serait le plus difficile de détourner du but les besoins physiques. Que les actes TÎrils aient ou niaient pas de résultat, la complexion de l'homme, et ses habitudes , ne leront pas différentes. S*il est père , il ne le peut sentir. Tout est changé au contraii*e pour la femme qui a conçu ; jamais elle ne reprendra exactement les formes ou Torganisation d^une femme restée vierge. Aussi voiton les désirs en quelque sorte maternels de Tamour, ces vœux involontaii*es , s^afTaiblir dès le premier temps de la gix)ssesse , tandis
qu^aupara^ant, loin de les suspendre, la possession leur avait donné de nouvelles iorces. • Si les hcmimes s'arrêtent à de simples aen* salions, il leur est très-souvent fàcHe de vivre séparés des femmes; mais, à ne considérer égàr lement que les nécessités des sens , les femn^p ont beaucoup plus besoin des hommes , pais* qu*elles ont besoin d'être fêccmdées. Lom même qu'elles ne le sont pas, une entière jouissance a changé leur situation physique d'une manière moins importante , mais sen* sihle toutefois, et qui résulte de ce^qu*on dé-» signe par le mot imprégnation. Sans doute la nature veut que les hommes se souviennent aussi de la fin proposée à tout ce qui reçut la vie ; cependant le désir général de se reproduire est moins dominant chez eux , en ce sens qu'il ne se rapporte expressément qu'à des minutes rapides. Dans tous les lieux d'ail* leurs, une femme voit qu'elle n'a pas de temps a perdre pour se livrer aux fonctions qui doivent occuper sa jeunesse presque entière ; mais, à moins d'admettre l'uni të du mariage,
ks luniBies pourraient mal employer leuri foroet a cel égard durant la plus grande parw ^ ^ leurs jours, et remplir néanmoins leur ^Ke assez de fois pour que la population ne ^Uinuàt pas.
D*après ces mêmes causes , les flemmes sont pUis portées à la constance. Il faut expert f ^t miles qui ambitionnent une célébrité npn ^^loins contraire à Tamour mieux entendu ^|b au genre d^bonneur établi dans nos dir %iais , soît celles qui, voulant le plaisir avant %UÊÈf et même ne voulant rien de plus, m^s, ttalgré elles mécontentes de cette stériJiié, sooi portées par une secrète inquiétude 4 cbercher ailleurs ce que pourtant elles fuient. Ces eiuseptions doivent être nombreuses daM les villes; mais enfin toute flemme en quf les so^^tions de la vanité ou d^autres cal? cols n'auront pas cbangé Timpulsion première , ne craindra guère de rester au même iKMnme, pourvu cpi^il la rende babituellement fôoonde. Disposée à faire un choix , sinon ir« révocable , du moins conditionnellement défi*
nitif 9 elle ne sera point fâchée que ses enfans se regardent comme ayant le même père, et, dans toutes les occasions, elle retrouvera volontiers en lui , non pas peut-être son unique, mais son principal appui.
Quant aux hommes , la plupart d*entre eux songent moins à la sécurité qu'à Tamusement, et moins aux suites de la jouissance qu*à la jouissance même ; ce n'est donc pas sans effort quMls parviendraient à s'occuper toujours de la personne qu'ils auraient cm d*abord ne pouvoir cesser d*aimer. La beauté des femmes ne se soutient pas durant plus de la moitié de la vie , comme la force des hommes; le temps de Tamour sera moins long chez elles , et sera encore abrégé par des inteiTuptions, les unes fréquentes, les autres considérables. Il en résulte que Timagination de rhomme suppose assez généralement la possession de plusieurs femmes. Entraîné pai* un grand besoin de mouvement, et se sentant destiné à vivre peut-être dans des climats divers , il se dit qu'il formera des liaisons cou-
formes à rinstabilitë de sa fortune. Mais une fenune se borne plus Tolontiers à un seul al- Uchemenl, parce qu!il dépendra de Thomnie d*étre à peu près semblaUe à lui-même dans ^<Mttes les semaines de trente ou de quarante ^^^nëes, soit parce que les premières déterminations relatives à Tamour doivent avoir plus de suite chez les femmes , d*après leurs goûts *^<lentaires ^ et à cause de Tassiduité, agréable P^lir elles, que demande Téducation des l^iuies enfisins.
L*homme se livre sans crainte à ses pen- ^hans ; mais on Taccuse de se tromper beaucoup sur leur durée. En effet son activité le porte d*une chose ordinaire à une chose difficîie, d^une entreprise à un autre, d*un désir satisfait à un désir inopiné. Au conti^aire le partage de la femme est une rései*ve timide; elle reste incertaine, et, luttant contre elle-même , elle délibère long-temps. Si elle cède, les conséquences n*cn seront-elles pas fiitales? Mais aussi, en résistant toujours elle rendrait inutiles ses propres avantages. Elle
se donne enfin , et c est alors qu^elle aime de tout son pouvoir. Elle cherphe à faire admettre comme un engagement sérieux un aooc»^ momentané : plus circonspecte, elle s'attache avec force aux choses établies ou réalisées t comme si ce qui est obtenu se trouyait, par cette seule raison, acquis sans retour.
JLies impétueux désirs de Thommi^ embrasr sent rarement un long avenir. Moins libres, ceux de la femme sont plus soutenus; ^Ue veut plus tranquillementpeut-étre, mais avep moins de diversion, des habitudes voluptueuses. Si rhomme n'a besoin que de peu d'instans pour concourir à la perpétuité de Tespèce, si, au contraire , un seul enfant modifie Texistence physique de sa mère jusqu'4 QÇ qu'elle cesse d*allaiter, sans doute ladispo^i* tion à la constance ne doit éti*e naturelle que chez les femmes , et c'est Tordre social quî aura fait de la persévérance des hommes une qualité louable. Dans la vie sauvage, dès que l'objet essentiel serait rempli, on verrait presque toujours rhomme porter ailleurs son in-
fttiëladey tandis que la femme 0*oocuperait de >^ aontelle sîUtatioii : ainsi TiyraicDt les en* ^Uu qui 9 à la rigueur , n*auraieiit eu qu'un ^^tint besoin d*un père , mais qui réclame* tiiienl long-temps les ioîns maternels.
Cependant Tunion durable, dont la société néme ne suppose pas nécessairement Texac* litude, bien que dan^os siècles on l*ait près* onSeannoioiL de la nature, Tun on presque ir, révocable n^exigerien d'absolument contraire a Tordre réel. Cette fidélité s aoooirde avec le mode social approuvé de plusieurs grands peupleSt et spiand elle commence sous d'heureux aaspices, elle parait assez consolante pour adoncir le )oug. Nos relations en tout genre m nMdtiplient tellement que si nous en sui- ▼ions avec indépendance la mobilité, il en réaolAcrait beaucoup de confusion. Pour trou*rtr une situation qui dédommage du repos dViprtt réserré aux hommes simples , il faut de la suite dans les penchans, et de la dignité dans les mœurs. Lorsqu on ne peut plus s'abandonner h des mouTcmens irrélléchis , oa
cherche exclusivement un appui dans des liens de famille, ou, en d*autres termes, quand on renonce à se livrer avec confiance aux dispositions du sort, on a besoin de se ménager une autre perspective , et de devenir plus content de ses propres desseins. Tristes spectateurs de la fuite des années , nous voudrions du moins que nos attachemens piSmssent invariables : s^ils nous séduisent quand ils sont nouveaux , ils ne nous intéressent pas moins quand lliabitude les consacre, et parait en faire une condition de notre existence.
Des refus dont les motifs , très-divers chez les femmes , peuvent devenir opini&tres , prolongent les désii*s de Thomme, et doivent souvent les rendi*e passionnés. Mais, ainsi reculé, le but des sens deviendra presque déshonnéte aux yeux de ceux qui adopteront aisément des préventions. A des vœux directs seront substitués des besoins vagues, qui produiront les fantaisies de Topinion , et les écarts de la pensée. La femme acquiert un pouvoir nouveau , lorsque Taimant avec plus d*incerti-
^^de, <m Taime avec plus d'illusion : elle P^tad sur les hommes un empire qu'elle oppcae à leur force , pour se soustraire à la dépesdanoe , et qui soutient contre un orgueil Souvent trop rude , un orgueil ingénieuse • ment flexible.
Cest pour les hommes même un ayantage spécieux. Us ne tardent pas à mettre les passions au-dessus des simples désirs , comme, en beaucoup de pays , ils préfèrent à la vigueur d'un tempérament sain la fougue de Ti- Tresse. Us s'abusent avec bonhomie; flattés d^one résistance qui doit plus tard céder à un ▼îolent amour , ils ont soin de croire qu'elle cessera seulement quand chacun d'eux le détirera. Comme c'est une confirmation des privi- 1^^ auxquels ilsattachent un grand prix , les femmes ne négUgeront pas de faire de la chasteté des femmes, indépendamment même de la force de l'engagement, leur première vertu, et d'offrir une sorte de gai^ntie d'une fidélité sans laquelle le titre de père de famille n^aurait plus rien que d'onéreux. Néanmoins cette
contrainte semble exiger de U part des &m» mes une adresse à laquelle il sera rare de ne pas joindre la dissimulation ^ et qui pourra entraîner jusqu'à des perfidies les caractères dont rindocilité n est qu'une faiblesse déguisée.
La plupart des hommes préfèrent que les femmes , même en cédant , paraissent encore résister, et qu'elles ne partagent que très-* secrètement le désir qu^elles veulent * sadsfaire. Ce vœu s'accorde jusqu^à un certain point avec Tordre général ; mais il est à croire qu*une disposition si fréquente n'est pourtant pas universelle à beaucoup près. Elle sera plus constante chez ceux à qui les émoticHis douces seront étrangères, ou qui ne verront dans l'amour que leurs propres jouissances. Avec une sensibilité moins resti^inte, ou , si du veut , moins physique , 1 on ne connaît rien au contraire de si flatteur que d'être la cause visiblement préférée des plaisirs de la femme qu'on aime. On la trouve pai^aite* ment aimable, si elle sait concilier avec la ré-
lenre qa*exigeul oq la faiblesse des sens de lliomine, oa d^autres motifs , ces démonstratums libres , el cet abandon voluptueux qui douienl tant de prix à la possession.
Cest surtout parmi les femmes que doivent ae IroQKVer un grand nombre de personnes pKiqiie uniquement occupées de Tamour, puiaque les femmes paraissent adorées ^land lliomme est seulement chéri. M'eussent-elles ni liassions ni désirs , lamour serait encore p0or elles une source d*ill usions ; elles voudimient même alors se persuader qu'elles ai- ■M8t , pour ne pas se priver d être aimées. La ▼anitë parait froide, mais elle tire de sa durée ane force inattendue qui peut influer sur tooa Bos sentimens , et à laquelle on résiste ■nal loraqu on ne s*en est pas défié d'abord. Dbm de certaines circonstances, il est presque «■possible de renoncer à aimer; dans près-' que toutes il est pénible de renoncer à plaire. Pfe croyons pas que tout puisse s'expliquer en amour sans Tamour-propre. Moins entratnanl, Tamour- propre se tait quelquefois,
mais il est indestructible. L^ainour ne sera que par instans une condition de notre existence ; Tamour-propre restera en nous jusqa^à notre dernier jour. Le vœu de chasteté n*a rien qui surprenne quand il est fait par de très-belles femmes : Timportance incontestable des sacrifices en offre presque le dédommagement. Mais une femme qui ne possède que les avantages dont Tamour peut toujours se contenter, ne refusera guère d éti^e Tobjet d*un attachement honnête, surtout en admel* tant que cette inclination pour elle devienne déraisonnable , et dégénère en une passion éclatante.
Si la perte de la jeunesse affecte surtout les femmes , ce n'est pas uniquement parce qu elles tiennent plus encore que les hommes à une liaison passionnée y ou même aux plaisirs. Ufaut observer que les effets de Tamour ayant chez elles un terme bien connu, la seconde partie de leur vie différera plus visiblement de la première. Les hommes descendent une ])ente égale el presque insensible. La
femme tmnbe tout à coup; elle franchît en quelques mois quinze années de la décadence humaine. Beaucoup d'hommes yieillissent sans a? oir fiiit des pertes absolument irréparables; mais, bien que les femmes semblent jouir d*ane longue santé , au-delà du dixième lustre, tout sjmptôme de vieillesse doit leur causer des regrets plus amers. On a dit des acteurs et des courtisans forcés à la retraite qp^ib &aiient à mourir deux fois : la plupart éê» feîl^éuuiront également besoin de savoir deux fois renoncer à la vie.