DE LA CONTINENCE , DE LA CHASTETÉ
L^exoès et le dësordi'c seraient plus particulièrement funestes dans les relations de Tamour » dans ces habitudes qui influent sur tant d*uitëréts, sur le sort des iamilles, sur toute noire manière de penser. Indépendamment des lois civiles qui ont à stipuler les dix)its d*bérédité , ou ce qui concerne 1 éducation
des enÊiBS, le législateur sera tenté de recourir à diverses règles pour suspendre en partie, pour ralentir Teffet des* désirs dont Tabus parait difficile à éviter ; mais , en les réprimant quelquefois , rarement ces précautions les rendront plus heureux ou moins &tigans, si elles restent soumises à des principes contradictoires.
Qii a dit, avec quelque vraisemblance , qaà une époque désastreuse, après de fortes commotions du globe, Tidée d^apaiser la Divinité avait inspiré un aveugle dévouement. C'était un grand mérite parmi les restes malheureux de la société , de renoncer pour elle à ce qui semblait , surtout alors , Tavantage le plus séduisant ; chacun devait se sacrifier en partie , dans Tespoir d'obtenir qu^elle subsistât.
Peut-être aussi la disette frappa^t-^Ue des tribus renaissantes sur une terre bouleversée, peut-être donna-t-on le choix , de la mort ou de la continence , à des hommes qu il paraissait trop diflicile de nourrir. Cette ancienne
«lirection des esprits aura pu empêcher d'éta- Itlii^ ensuite d*autres lois, <[ui eussent été plus i*ovi\etiables irans des siècles où de nombreuses» f^tnilles se répaudaieut si&ns crainte siu* un sol «l'^villa végétation re<levenait al>oudante (8).
^Jn |YOurrail aussi trouver, du moins à Té-
^rd de lun des sexes , une cause <ie cette es*
^me singulière |K>ur la continence , dans une
^piaion qui parait avoir prévalu chez les an-
^CQs. Ils ont souvent exigé de Tathlète une
'**-*tenue invai-îable, parce qu ils se sont per-
'^^'^dë que le plaisir , quel(|ue mcxléré qu'il
'"' « diminuait les autres facultés de Thomme.
-A is^ vérité, les chefs des gymnases {pouvaient
'^loiiir, par cette extrême privation , comme
l'^'* l'excès des alimens, un très-grand déve-
'^r^^iement de forces chez quelques sujets. Le
^^t (les autres inquiétait peu; une ville était
*^t-ée d'avoir son Cléomède ou sou Poljda-
™^^, et ne se pi*oposait rien de plus. Divers
''^^rcs usages tenaient à ces exagérations s\s-
^^^^atiques. Ainsi se miilliplieraiiMit ici , avec
^***»p ilrteudue, ks Cimsidéralions naturelle-
MA
ment indiquées par Tétude des rapports mutuels des sexes : ces analogies entraîneraient à rechercher presque généi^lemenl Torigine des coutumes et des préjugés que se sont transmis les différens âges.
Nulle prévention ne s^est propagée plus opiniâtrement que celle qui consacrait la chasteté. Le vieux joug que reproduisirent les prêtres de Thèbes ne fîit pas entièrement secoué par les esclaves qui échappèi^nt, dit-on, à celui d'un Pharaon de Tanis. Les enfans d*Israël sont restés Egyptiens malgré leur hégire , ou malgré le génie de leur conducteur; et le modeii:ie Occident, malgré son mépris ou son aversion,f orme y avec ces disciples de Moïse, une longue alliance. L^Égypte a fait des ouvrages durables : ses systèmes et ses rites semblent destinés à subsister autant que les monumens qu'elle a élevés comme des boinies, contre les forces du temps, et dont, à 1 imitation peut-cti-o de quelque vieux |>euple de la Ifaiitr-Afrique, elle a voulu que les iiatinus futures inesurnssent la ilurre , moins
\iar les jours de rhomme , que par les révolulions des astres (9). Cet ascendant fut subi de nouveau par ceux qui, en faisant schisme avec Israël t ne s^en éloignèrent que lentement. Hébreux ou gentils, au milieu de leurs fêtes et de leurs pratiques; Tbubétains, Perses, ou Africains , dans leur morale et dans leurs <logmes , ils sont fondés à dire , en un sens , que tout ce qui était ayant eux avait pour destioaiiou de leur préparer les voies.
Le précepte , ou le conseil théocratique à% 'tbstiaence en amour , fut probablement le IviQctpe des rites mêmes qui paraîtraient apiiartenir à une doctrine contraire, et que tant ^ peuples ont pratiqués vers THindoustan , 'Egypte et la 8\rie. L*expositifm du pballus wis les temples n aura été qu'une suite des [^u\-es directes de U mutilation des pi*etres. Ceto^e, ainsi considéré, ne semble plus en ^ifosition avec la continence i>erpétiielle ; il ^ rapporte à Tenscmble des mortifications , ^ uicriBccs humains, des divers modes de i^iiilt'iicc , a une es|)èce d e\;ilUitioii tellement
triste , qu'en excitant de la surprise , elle se répandît avec beaucoup de pix>mptitude. Cette disposition à souffrir volontaii^ment et sans i^etour, ce culte de la douleur, n*çst-il pas , comme la soif du plaisir, une des infirmités de notre race inégale et Êinatique , puissante et malheureuse? La légèreté qui, en détournant les yeux du mal , le laisse se perpétuer , est elle-même un grand mal ; toutefois ce ne serai t pas un penchant moins déréglé de ne s^oceuper que de la souffrance , et de s'y attacher habituellement. Le sage ne craint {>as de consulter, d^étudier la douleur; cependant^; bien loin de la reproduire toujours et par système, il ne Tentretiendra qu'avec mesure dans lo cœur humain , que la tristesse doit perfectionner d*abord, mais dont, à la longue, elle diminuerait la généreuse liberté.
Peut-être aussi le soin d'exposer aux regards du public une preuve d'abnégation succédat-il, en quelques contrées, aux coutumes, que, dui^ant 1 ancienne faiblesse des peuples , on avait établies dans le dessein de favoriser les
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pi^ogrès tle la population. Pour faire croire que le ciel condamnait eufin les usages accrédités d*abord , il aura sufli du désastre de quelque miitropole du culte où ayaient figuré les emblèmes de la fécondité générale. De nos jours, n a*t«on pas cité comme un châtiment du ciel la mine de la ville napolitaine d'iseriiia, où les traces des anciennes processions du phallus n*ont été détruites que par ce tremblement de ten*e?
Dans Tâge du monde où on ne lisait ])as « et où Ton commerçait i>eu , la hardiesse des institutions dégénérait quelquefois en bizarrerie. A côté de la licence légale, d'autres nations portaient un autre joug , celui de la privation absolue chez plusieui^s classes d^hommes dédommagées par d^autres prérogatives. Sans être plus embarrassés qu^aujourd'hui }X)ur interpréter la volonté céleste , les docteurs de la loi avaient jadis des fantaisies plus naïves , auxquelles on obéit encore.
Avant les progrès de rindiistrie, on ne connaissait guère d'autres joies ([uc celles de Ta •
mour, et pourtant c'était alors, daus Topinion d^une partie de TOrient , uu devoir, une nécessité politique de se priver de ces plaisirs, afin de suspendre le courroux du ciel. Les idées relatives à la propagation se trouvaient liées au culte de TÊtre puissant dont la vengeance avait sans doute puni la multiplication des hommes. Pour paraître devant les autels, on évitait donc tout ce qu*on regardait comme une souillure. On voulut que le mal fut impossible y OU que le dévouement fut attesté ; on mutila les uns , tandis que les autres étaient seulement rasés , ou circoncis. Des femmes épilées et nues dansaient devant le bœuf saint , et la nudité fut prescrite pour les fonctions de sacrificateur. Chez les modernes, on a vu de semblables prétentions à une orthodoxie toute particulière : elles^éloi* gnait de la pureté qu'on préconise généralement avec le plus de persistance, mais elle n'était pas beaucoup plus étrange (lo).
Les épidémies qui renaissent constamment sous diverses formes, la jx^lite vrrole si dan-
ijei-euse eucorc dans de vaslos régions , la hi- «leuse maladie d Haïli , Téléphantiasis dont les îles du grand t)cëaii , le Brésil , TAbyssinie, le Congo, les Moluques, le Bengale ne paraissent pas délivrés , que les Africains portèrent dans les Antilles , et dont on a vu des traces jusqu*en Provence, en Hollande, ou en Ecosse , toosces fléaux seraient insuflisans |M>ur balaifter l*accroissement de ix)pulation qu*excilent nos lois civiles. Mais, tandis qu'on lutte contre des calamités presque inévitables , on reproduit sans rel&che les maux que les hommes doivent aux hommes ; on encourage un esprit de pénitence qui dénature leurs |)encfaans (11)9 ou une passion pour la guerre y qui , sans nécessité même , interi*ompra les plus douces habitudes. La multitude verra d*un œil prévenu ces travers qui seront principalement son ouvrage ; chacun s*y confbr* mera docilement, et m pourtant ils sont désapprouvés quelque part, beaucoup d'hommes iliront c|ue ce blâme est une singularité , ou méou; une innovation alarmante.
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Le prix af lâche par plusieurs nations à la virginité des femmes ne provient pas seulement de ce qu'on a trouve de flatteur dans la possession exclusive on en peut voir une des premières causes dans Tidée que Ton s'était formée de la continence habituelle. Pour que cette doctrine de Taustère répression des désii*s se perpétuât, c'était assez qu'elle eût été admirée d'abord; mais d autres motifs coiftribuèrent à la faire adopter parmi nous » et lui conservent pour long-temps encore des partisans. De temps immémorial , dans presque toutes les contrées les plus habitées , les lois supposent qu'une forte partie de la population doit rester grossière et indigente. Que cette |K)pulace se multiplie , qu'elle travaille, qu'elle ne vole pas ses maîtres, qu'elle soît désunie et patiente, le reste est son affaire. Quand les choses sont disposées avec cette sagesse, l'amour peut entraîner un grand nombre de gens à des excès honteux ou criminels. L inconvénient de Tamour devait donc frapper les chefs, les princes du peuple; Ils se res-
souvenaient du délire que peuvent occasioiiei* Je fortes émotions , et généralement ils n'é- ^em plus d*âge à chercher , ou peut-être à <^(nn prendre les ressources qu*un véritable législateur trouverait 4lans des penchaus impé- "^^iiz, mais susceptibles de tant de modiGca-
I^*antres ont renoncé au plaisir dès leur
l^^nesse, et n'ont pu conserver de viril que
*^^ regrets: en proscrivant la volupté , en in-
^iKiiiIantla conscience , ils obtini*eut de Tasceu-
^Ot. L'agitation de Tamour timoré offrant
P^^sieurs moyens d'exercer sur les esprits une
''^'luence conforme à Tiusatiable désir de do-
''^^er sourdement, les ministres de divers
^^^^^tes recommandèrent la continence. Ils
^^^ient sûrs d*obtenir Iieaucoup de soumission ,
^^ exigeant des sens ou du cœur un certain
^^>nibredesacriiices. L*amour a singulièrement
^^lUribué à Tautorité du sacerdoce romain.
^^ aurait pu s*éloigner du tribunal de péui-
Urnce pour éviter d*auti*es aveux; mais ordi-
oairemcnt ceux de Tauiour sont doux à faiic .
et d'ailleurs ils ont du |>araiii*e curieux à
entendre.
Dans le mélange qui compose notre morale , d'excellens préceptes, rectifiés même peut-^lre en traversant les âges , se trouvent confondus avec l'abstinence rigoureuse , avec cette règle incommode que des sectaires ont vantée comme la {Jus angélique des vertus. Les femmes surtout peuvent chercher dans les lois exagérées de la continence un refuge contre des désirs trompés à d^autres égards; c'est un mérite scrupuleux , un honneur auquel on lient d'autant plus qu'il a coûté davantage , et qu'une longue habitude lui a déjà donné chez d'autres victimes tous les caractères du &natisme .
On |>ouvait aussi être prévenu en faveur de la continence par la profondeur même des senti mens relatifs à un acte qui d'abord avait semblé un besoin aveugle. Eu remar(|uant que les aflfections de Tamour tenaient à une faculté qui devait avoir lieaucoup dVIfets dans le monde visible et [leut-ètro dans le monde iutellectueU
on aura trouvé analogue à nos idées sur la
perfection de ne jamais séparer Temploi des
forces- génératives de cette fin qui leur donne
tant d'importance. Une telle résolut ion, qui ne
laisserait que fort peu d*instans pour Tusage de
^n fiuniltés essentielles 9 aurait quelque chose
de mAle et de très-^ honorable (i a) ; mais, outre
l^uirndsemblance de l'exécution, du moins,
aq milieu du trouble des songes, on doit sentir
?ae la volonté de la nature n*est point qu'on
• impose à cet égard une loi absolue , puisque
^ fécondité des organes surpasse considéra-
'^ment les résultats directs. De mille graines
^'^Q seule produit un nouvel arbuste ; les autres
^^% une destination différente. Ainsi, le plaisir
sens peut être utile de diverses manières ;
exerce fortement la pensée , en préparant de l^^les épreuves, et ce serait un grand moyen de '^^pprochcment , de conciliation , ou même de (^^rfisctionnement moral.
La continence est une exception dans le
Mouvement des êtres, une |>ariiculanié dans
«ordre universel. On ne doit \}as la amsclllcr
iuclîsUnclemeiil, puisqu'il est imjxissible de la pi*escrire toujours; cependant Téquîté sociale conseille ou exige de fréquentes privations. Le mérite d'une entière continence est chimérique; mais ce serait un excès non moins déraisonnable et plus funeste encore de ne soumettre ses caprices à aucune loi. Nous ne pouvons pas regarder comme un bien ce qui attaque les droits des autres hommes , ou ce qui détruira notre propre bonheur et notre repos. Par des raisons aussi fortes , par des conséquences aussi certaines des lois inviolables, un plaisir qui ne nuit à personne, et dont il n*cst pas à croire que nous ayons dans la suite quelque juste i*epentir , doit être mis au nombre de nos droits dans la vieordinaii^e, et devient une compensation des {KÛnes ou des sollicitudes dont elle est remplie.
La continence, selon la première acception du mot, cette fermeté motivée, ne peut être qu uoe vertu : il est bon , dans Tiotérét du plaisir même, qu'on soit toujours maître de soi. O^nleuir, ou réprimer ses désirs , ce n'est
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pas les combattit; avec obstinaliou. La raison les suspend lorsqu*il le faut, mais sans vouloir les éteindre ; toutes les fois qu'il n*est pas cri- ■nÎDel , humiliant, ou dangereux de les suivre, ^lie les autorise , et elle en approuve la liberté naturelle. Ce qui est toujours convenable , et pour rindividu , et pour la société même, <- est la réunion de rhoiincleté et de la liberté : <|uand cette alliance est vraie , elle a quel({uc ekose de sublime.
L'inutilité des privations n est pas la seule objection à (aire contre une extrême sévérité. .Ne devons • nous pas craindre quon se jette dans le désordre , en haine d'un oi*dre défectueux, ou dune règle trop sévère ? Si toute résignation était ù la fois un acte et un moj en de vertu, les harems, ainsi que les couvens, poiu'raient renfei*mer beaucoup de femmes admirables. S'il en est autrement , s'il faut donner au mot de vertu un sens plus élevi, parmi tant d'Européennes dont la conduite est régulière , celles dont la chasteté n'a d'autre
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soutien que raaseryissement à des opinions irréfléchies, ne sont pas réellement Tertueuset, quelque courage que suppose leur retenue. ' Aux yeux de celui qui , ne se bornant pas au moment présent, ne se laisse jamais surpren<^ <lre par une application vague des meilleures maximes , Tentière abstinence peut n*élre pas moins insensée que la licence même. Une pureté imaginaire serait une Êdblesse très-propre a corrompre la morale : des principes mal combinés s altéreront au lieu de se féconder mutuellement.
Ija force des promesses , et la modération , ou la prévoyance , sont des dispositions de la nature aussi utiles que les penchans les plus impérieux. Quand on ne sait pas concilier ces divei*ses lois^ on appelle vertu Tentétement avec lequel on suit précisément celles que d al>ord on aurait voulu changer. Des hommes )ustes au contraire , les connaissant toutes , les suivraient toutes également. Celui-là seul s'approche de cette |)erfection, qui ne redoute
aucun sacrifice pour (aire son devoir , quelle qa*en soit Fétendue , mais qui hors de Jà se piait franchemeut à coalenter ses désirs.
Susciter des difficultés sous prétexte d'exer-
œrrame, c'est ouvrir une source d'erreurs.
Si TOUS Toulez TOUS aireinoair, il suffit que vous
ttisissiez dans les occasions les plus ordinaires
cdles qui demanderont une raison courageuse,
^ qui seraient négligées par le commun des
Ixmunes. N'entreprenez pas un travail stérile ;
'tt vertus indispensables sont assez difficiles
dans plusieurs circonstances , et il reste a faire
3^z de choses plus dignes de vos généreuses
i^lutions. Le courage réel est plus patient
qu audacieux. Les obstacles ne Tétonnent pas ;
niais, loin de les chercher , il u'aiFecte jamais
une préférence farouche (K)ur ce qui sera plus
pénible, et non plus convenable. La sagesse
doit rester franche et pleine de candeur ; la
sagesse ne peut être qu'une manière habituelle
de vouloir, ou dagir librement, d après la
recherche impartiale du vrai et de Thonnète.