DU SYSTÈME MORAL
mais les choses ont une force d’inertie qu’elles n’ont pas toujours eue. La multiplication démesurée des hommes (17), le nombre des peuples rangés sous la même loi, rendent la vie populaire si laborieuse, et nous soumettent presque tous à tant de besoins, qu’on ne saurait changer les habitudes générales sans exiger d’abord de grands sacrifices (18). Souvent la foule qui pullule au milieu de cette détresse, suppose que la répétition de ses misères, et l’ancienne nuance de ses mœurs sont des suites inévitables du cours du soleil; elle se conforme à ce qu’elle a vu faire comme à une règle absolue, et même il ne lui viendrait pas dans l’esprit que des changemens considérables fussent jamais possibles.
Nous sommes instruits, et même nous songeons à être exacts; mais quelques anciens, plus entreprenans, avaient des idées plus heureuses. On pourrait dire qu’en général nous comprenons mal ce qu’ils imaginaient, et que nous condamnons avec légèreté ce qu’ils ont su établir. Quelquefois ils s’écartaient subitement de ce que l’usage avait paru consacrer; afin de réformer le peuple, ou de mieux le satisfaire, ils hasardaïent de fécondes innovations (19). Chez les modernes, au contraire, on aime à répéter que, dans chaque pays, les lois doivent être faites pour les hommes, et non les hommes pour elles; mais, en arrangeant ainsi de simples réglemens pour des
CONSACRÉ MAINTENANT SLR
races que d’autres mesures accidentelles modifieront, on les asservirait toujours à un mode politique perpétué avec une sorte d’indolence, au lieu de retrouver la vigueur que donne une satisfaction également exempte de mollesse ou de satiété.
On ne s’est pas occupé des intérêts du grand nombre dans le choix des penchans qu’on a résolu de réprimer, ou de ceux qu’on à bien voulu déclarer légitimes. Des hommes dont l’influence était considérable n’ont pas désiré que les choses fussent meilleures : ils avaient d’autres projets. Ils sentaient, par exemple,
que si on réunit douze millions d'hommes, et
si on les excite à multiplier encore, on étend l'impôt sur plus de têtes qu’en divisant les peuples comme les vraies convenances sociales ont divisé quelquefois les tribus. Maintenant il paraît difficile que les principaux usages soient changés, si ce n’est par une grande révolution physique, ou par l'effet d’une assez longue suite de siècles. Cependant, 1l sera toujours utile de ne pas abandonner l’examen de ce qui devrait être. On entrevoit la possibilité de s’en rapprocher à quelques égards, et il existe des lieux où de véritables institutions ne seraient pas déplacées. Au temps de Lycurgue et de Pythagore l'Égypte avait vieilli, la Grèce était encore jeune. Aujourd’hui des voyageurs inquiets parcourent en tout sens le territoire des peuplades reculées; cependant