DU MARIAGE SECONDE PARTIE
(Considérations particulières.)
Lorsque les lois consacrent une manière de s’unir, elle devient l’unique perspective voluptueuse que laisse généralement entrevoir le sexe qui désire des garanties : insensiblement
l’idée de l’engagement le plus grave se confond
avec l’idée si différente d’une simple liaison d'amour. Très-souvent alors on se marie sans autre dessein que de céder à ses désirs après quelques formalités; on perd de vue qu’il ne sera pas permis de se séparer quand ce goût cessera. Comment viendra-t-il à l’esprit d’un
homme dénué d’expérience ou de réflexion,
qu’une fantaisie qui l’entraîne doive avoir un
terme, et à quel homme une femme permettra-t-elle d’y songer? Cependant cette promesse si étendue, cet acte décisif devrait concilier beaucoup d’autres intérêts. Avant de se lier sans retour, ceux qui vont prononcer ces
‘vœux feraient bien d'examiner plus encore si
par la suite ils seront facilement amis, que si le plaisir d’être amans aujourd’hui leur semble au-dessus de tout. On se hâte de prendre pour une sorte d'inspiration quelques apparences d’un penchant indomptable; il serait plus juste de les considérer comme suspectes, et de craindre qu’elles ne résultent seulement de la) fermentation des désirs actuels. Dans le cours’ ordinaire des choses, cette prétendue sympa-! thie ne produira que l’enchantement des pre-. miers jours, .ou peut-être la satisfaction de! quelques mois : il faudrait au repos de la vie! des fondemens plus sûrs.
I n’est point sage d’attendre pour faire un choix qu’on éprouve une forte passion, ou de regarder comme les meilleurs mariages ceux!
que pour ainsi dire l’amour n’a pas permis d'éviter. Quand on est subjugué par une inclination qui paraît encore dans toute sa force, sans doute c’est un obstacle pour contracter d’autres liens; mais l’union légale qui satisferait ce violent désir donnerait-elle ensuite le bonheur? Les promesses illimitées ont quelque chose de menaçant; elles deviendront fatales par cela seul qu’elles ne sauraient être remplies. Nous verrons avec impatience:
combien était chimérique ce que nous espérions, et la réalité qui nous condamnera aux regrets fera naître un mécontentement insurmontable. Il est vrai, les grandes illusions Suspendent d’abord la tristesse; mais, après
. lavoir ainsi tenue en réserve, elles la laisseront, - changée en une noire vapeur, se répandre sur - des années qui auraient pu rester plus douces.
Après avoir aimé éperdument, que de femmes, que d’hommes s’abusent dans le sens contraire |! Ils ne connaissent point de modé-
- ration; dès que la froideur peut les atteindre ils s’y livrent sans défense, et, parce qu’ils apprirent trop tard que rien n’est parfait, ils méprisent ce qu’ils chériraient encore s’ils ne s'étaient pas flattés d’être séduits constamment. Ils s’abandonnent à une humeur chagrine avant les années stériles, et dans l’âge
. même où ils pourraient réunir toutes les forces de l’ame : inhabiles à posséder les vrais biens,
- devenus insensibles à la beauté de tant de choses, fatigués d'eux-mêmes, et lassant ce qui les entoure, ils ne savent plus que détester une existence appauvrie par leur ancienne avidité, par les premiers écarts d’une imagination qu’ils croyaient inépuisable.
Non-seulement l’expérience ne permet guère d’ignorer que la passion n’est point nécessaire dans l’union domestique; mais on doit com-
* prendre que tout sentiment extrême y serait . déplacé, ou même y deviendrait nuisible, et que les sévères convenances du mariage admettent difficilement ces transports capricieux. On éprouvera presque toujours que s’il est bon de se plaire de part et d’autre, ou indispensable de ne pas se déplaire; que s’il est EL
Hé
| | | | 480 DU MARIAGE | très-bon, en s’épousant, de voir qu’ on pourra long- temps s’aimer en paix, il est à propos de ne pas s’aimer d’abord avec véhémence (45).
Ni les relations nombreuses qu’établit le mariage, ni la faiblesse de nos organes, ni l’instabilité de nos sensations, ne permettent que le prestige se soutienne, excepté dans des cir-| constances très-particulières. Il est d’usage de. jurer la perpétuité de la passion; mais trop souvent un certain éloignement mutuel en deviendra la seule conséquence, et même ce sera beaucoup si on ne se hâte point de chercher ailleurs quelqué objet plus capable de réaliser des espérances que rien ne réalisera. Ces remarques ne tendent nullement à exclure de la vie conjugale les sentimens profonds, très-peu connus au milieu des villas, les inclinations irremédiables, pour ainsi dire, que ne comprendraient pas même les hommes livrés aux passions ordinaires. Si un penchant très-vif paraît une raison de ne pas s’engager pour l’avenir, l’attachement que de certains événemens ont rendu invincible doit en être une pour ne se séparer jamais. Héloïse, au douzième siècle, aimait fortement, et ne voulait pas se marier. Elle pouvait avoir tort à d’autres égards; mais c'était avec raison qu’elle apercevait une espèce d’incompatibilité entre sa passion et des engagemens plus graves. Au contraire, ce qu'il y avait de passionné à l'Ile-de-France, dans l’attachement
de Paul pour Virginie, n’aurait pas empêché que leur union ne fût très-douce jusque dans leur vieillesse, après avoir été nécessaire en quelque sorte : c’est aux habitudes des solitaires que se rattachent surtout ces affections invariables.
La plupart de ceux qui veulent s’épouser par ce seul motif que la passion les y engage, sont apparemment d’un caractère à se prévenir ainsi d’un goût subit. Pour que cette union soit troublée amèrement, il suffira que l’un des deux époux se voie saisi d’une passion nouvelle qu’il croira indomptable, et tous deux doivent s’y attendre, puisqu'ils sont d'humeur à ne lutter que faiblement contre cet inconvénient de leur organisation. Les probabilités d’un heureux mariage sont beaucoup plus fortes en faveur de ceux qui n’admettent qu’un attachement conciliable avec la prudence. Une affection justifiée en grande partie par les qualités morales, une affection douce, mais non exempte de retenue, pourra se prolonger jusque vers le temps où on ne désirera pas même de la remplacer.
Dans la première jeunesse on a ordinairement et trop d’espoir, et trop d’impétuosité pour juger de toutes les convenances du ma riage. Il en est qu’on peut sentir vivemen alors; mais on paraît ne se faire aucune idé des autres, et on oublie trop que ce lien n’es pas un simple rapport d’amour, un libre mou-
vement du cœur et des sens. A la vérité, si on | se mariait pour peu de temps, et sans rien stipuler sur les intérêts des familles, la passion une fois admise dans l’ordre moral, on ferait bien de l’écouter en ceci : mais il en est autrement, et le mariage devient un assujettissement universel. | Le mariage indissoluble est un engagement très-hardi, très-périlleux. Il n’est pas surprenant qu’on y cherche du moins des avantages rarement illusoires. Si, par exemple, une femme se décide à porter le nom d’un homme qui ait de la naissance, elle sait exactement ce qu’elle préfère; mais lorsqu'on se flatte d’apprécier l’amabilité seule, on se décide presque toujours d’après des conjectures. Vous ne connaissez pas même cette beauté, ces graces que, selon vous, nulle autre femme n’aura jamais : vous les devinez peut-être, mais vous n’avez vu que ies traits du visage, ou l’agrément de certains mouvemens ordinaires. Vous prétendez ne considérer que la personne; mais avouez qu’à plusieurs égards vous épouserez une inconnue (46). Cependant, les qualités morales, et même les graces extérieures restant au-dessus de la naissance, ou de tout ce qu’il y a de superflu dans les dons de la fortune, et les convenances du caractère étant les seules qui puissent vraiment donner le bonheur, on les préfère avec raison quand on se persuade qu’on les rencontre en effet, quand on se croit
seul privilégié dans une multitude : quelque nombreuses que soient les chances contraires, il est naturel d’aspirer noblement, ou témérairement, à ce qu’il y a de plus précieux.
Malgré les choix irréfléchis de presque tous ceux qui se marient de bonne heure, ce serait pis encore si la seule volonté des parens concluait les mariages; la chaîne rivée pour toujours le serait avec moins d’étourderie, mais avec plus d’injustice. À tout âge on resterait soumis aux décisions d’une autorité qui depuis Jong-temps aurait cessé d’être. Un père n’est le maître de ses enfans que pour leur intérêt; il ne lui appartient de les diriger que jusqu’au moment où ils doivent recevoir toute la liberté que l’ordre social comporte. Un père n’a point d’autorité réelle pour marier ses fils; il abuse de son ascendant s’il veut faire plus que de différer tout engagement dont il reconnaîtrait l’imprudence. On peut observer aussi que, surtout dans les lieux où le mariage ne saurait se dissoudre, il ne devrait pas être permis de se marier avant l'émancipation, ou même sans qu’un temps écoulé dans l’exercice des droits qui commencent à cette époque, eût donné un Certain degré de maturité au jugement. Tel homme doit suivre en cela, mais librement, lopinion de ses parens, et tel autre, devenu majeur, peut n’écouter que lui-même. On fait bien quelquefois de calculer les avantages les plus visibles; on fait mieux encore de préférer Ai
les qualités de l’ame, quand réellement el a devinées, quand on peut être convaincu de la stabilité des principes de conduite.
On jugerait mal des considérations auxquelles on doit particulièrement s'arrêter, on connaîtrait mal par rapport à soi les autres hommes, si on ne se connaissait pas bien soi-même. Il conviendrait aussi de réfléchir sur ce qu’un homme et une femme auront à faire quand il se présentera quelqu’une de ces diffcultés qu’on ne doit pas se dissimuler avant le mariage, de peur d’être ensuite tout-à-fait incapable de les surmonter. Il ne faut pas craindre de le redire, tant que l’on fera des vœux perpétuels, à l’imitation des siècles d’ignorance, et qu’au lieu d’aspirer seulement à la durée du mariage, on sera réduit à la subir, ce lien, très-redoutable dès lors, le sera surtout pour la jeunesse, que ne sauraient assez éclairer sur l’opposition des caractères les indices de quelques penchans formés récemment ou par hasard.
S'il était moins rare que des époux restassent tout occupés de leur ancien amour, ces exceptions, en se multipliant même, justifieraient mal la passion. De tels couples serontils ce qu’ils devraient être? Ils n’ont point le paradis sur la terre, conformément à la supposition de Jean-Jacques; mais si, durant cette vaine attente, leur passion les préoccupe, l’objet du mariage est mal rempli. Au lieu de
surveiller assiduement l’éducation de leurs fils,
au lieu de se perfectionner eux-mêmes, en rectifiant d’un commun accord leurs idées, ou leurs inclinations, ces chefs de famille entretiennent ce qu’il y a de puéril dans lx vivacité de leurs sentimens, et, comme le dit aussi Jean-Jacques, la seule chose qu’ils sachent faire est de s’aimer. Aïnsi les liens de Pamour et du mariage, pris tous les deux dans leur force, paraissent incompatibles à Jean- Jacques lui-même. Ne vaudrait-il pas mieux, dès le principe, se considérer comme des amis qui entrent dans l’âge des choses sérieuses, et qui auront à perpétuer l’un pour l’autre,
ou à préparer pour leurs enfans les vraies
douceurs de la vie?
C’est une imprudence peut-être de commencer ces longues années avec tout le dévouement d’une affection extrême; divers obstacles empêcheront bientôt de continuer ce qui aura été possible durant quelques semaines. Il résulte de cette remarque que les mariages les
plus heureux seront très-rarement ceux que la
passion aura décidés. Nécessairement une impulsion trop vive se ralentira, et le mécontentement s’établira au fond du cœur, avant que de part et d’autre on ait cessé de faire ce qui suffirait si on n’avait annoncé rien de plus. Le terme même du faible bonheur dont on jouira encore se trouvera indiqué par ce premier changement, et pour que ce terme arrive bien-
1 ; A TRS 7 es 2:
tôt, ne sera-ce pas assez qu’on le prévoie avec tant de vraisemblance?
Retrancher du mariage la passion de lamour, ce serait, il est vrai, interdire cette passion à beaucoup de femmes incapables de se permettre rien d’irrégulier; mais ce ne serait pas priver de cette ardente union des cœurs les femmes plus que les hommes. Si elles cessent d'admettre des penchans pleins d’illusion, il faudra bien aussi que les hommes cessent d’adorer, à moins qu'ils n’adorent des femmes imaginaires, comme l’ont fait des poètes aussi conséquens, ce semble, que tous les amans auxquels il faut un amour aveugle.
On doit observer de plus que les passions indomptées sont presque toujours funestes à ceux qui les éprouvent, aux femmes non moins qu’aux hommes. Les maximes qui prémunissent contre la passion ne tendent pas à retrancher du mariage ce que l’amour a de plus désirable; évitons seulement d’expier un jour de douce ivresse par des années de repentir, et peut-être d’inimitié.
On se promettra, en formant cette union, de n’avoir jamais de procédés contraires à l'affection mutuelle; mais on ne jurera pas de rester toujours en proie à cette ardeur, à ce vertige dont le lien conjugal n’exige point la constance, et qui pourraient lui manquer toujours, sans qu’il fût moins positif, moins Sacré, moins favorable au bonheur. Faire
consister la force du mariage dans la perspec-
tive d’un amour mutuel et passionné, ce serait
. méconnaître l’esprit même de cette institution.
Ce que le sort ne produit, ou ne permet que très-rarement, ne peut pas être la condition d’un contrat proposé à tout le monde. Déférence ou protection, prévenances mutuelles, concours des volontés pour l’avantage des enfans, libres rapports, et confiance domes-
tique, voilà ce qui est inséparable de l’idée de
Punion prolongée, de l’union obligatoire, et il faut y joindre ordinairement l’exclusion
. de tout autre lien d'amour, de toute autre
jouissance des sexes.
On fait aussi de vains raisonnemens contre
- la fidélité dans le mariage. On demande sil
n’est pas téméraire de promettre la durée d’un sentiment sur lequel la volonté n’a qu’un pou-
voir indirect. En effet, cela serait déraison-
nable, et ce n’est pas cet engagement qu’il
convient de prendre. La vraie fidélité est sur-
tout négative. Un homme se décide à considérer toutes les autres femmes comme lui étant interdites, comme n’existant pas en quelque :
sorte; alors ses désirs se rapporteront toujours
à la sienne, et vraisemblablement elle lui
- plaira. Si la force de cette promesse est bien sentie, l'union pourra être presque aussi douce
qu’elle le deviendrait dans des lieux déserts.
Cependant, puisque ces époux demeurent au . contraire parmi les hommes, un amour illégi-
time pourra troubler leur union; mais si leurs: principes sont inébranlables, ce péril durera peu, et leur propre intérêt combattra des sentimens dont ils n’auront rien à espérer. C’est, ainsi qu’une première intention réelle de tenir ses promesses, suffirait souvent pour les rendre: heureuses, et que le désir naîtrait de l’exclusion: de toute autre jouissance. Supposons douze!
hommes qui aient résolu de ne jamais s’atta-: cher aux femmes des autres, à peine en verra-| t-on trois ou quatre à qui les leurs soient indifférentes. De douze personnes qui dans le sexe le plus retenu auront pris une résolution sem-. blable, peut-être ne s’en trouvera-t-il pas deux] à qui leurs maris déplaisent long-temps.l Observons toutefois que les effets probables, d’une telle contrainte ne justifient nullement: lPindissolubilité du mariage; que le plaisir, bien qu'il doive paraître une occasion de rapprochement, n’est pas tellement nécessaire aux sens, qu’on ne puisse le négliger, ou l’abandonner au milieu de l’opposition des humeurs, des goûts, des principes; que d’ailleurs cette : résolution de fidélité ne sera pas efficace si elle. n’est pas mutuelle; qu’enfin si l’un des époux ne l’a pas prise sincèrement, ou n’y persiste pas, on ne saurait dire pourquoi l’autre resterait embarrassé dans des chaînes stériles et pesantes.
Les convenances qui, avant qu’on essaie de la vie domestique, déterminent ou font désirer
l'intimité de l'amour, reposent sur des qualités . d’un autre ordre que l’analogie des caractères, ou une flexibilité d’idées nécessaire pour concilier ensuite tous les intérêts et toutes les prétentions. Généralement ceux qui se préparent au mariage se connaissent fort mal; . quand ils s’observent, ils ne le font que dans une manière de vivre très-différente des habitudes qu’ils vont contracter, de sorte que cette première épreuve ne donne que de faux résultats pour la seconde qu’ils subiront trop tard. LA Ce ne sont pas les vices seulement qui s’opposent au bonheur dans la vie conjugale.
» Lorsqu’on paraît avoir fait un bon choix, on n’est pas encore à l’abri des événemens qui peuvent amener l'indifférence. Pour vivre convenablement ensemble, il ne suffit pas de réunir des mœurs, de la bonté, des vertus; il ne suffit pas même d’avoir un esprit sage, et de . sentir la valeur des qualités mutuelles. Souvent ceux qui ont résolu de se soumettre à l’ordre, prétendent l’obtenir par des voies peu conformes à la raison, et quelquefois aussi la société de personnes irréprochables est pleine . de tristesse. D’autres veulent conjointement opérer le bien, mais ils ne le veulent pas de la même manière. Si l’un d’eux s’aveugle moins, que fera-t-il? On corrigerait plus aisément de grands défauts, des défauts inexcusables; . mais comment se promettre le terme d’un mal
dont il faut en quelque sorte respecter le principe, et quels moyens emploierons-nous si on nous obsède avec amitié, avec sang-froid, avec la douceur que donnent des motifs honnêtes, avec la constance de gens simples qui agissent par une sorte de nécessité?
Ce qui serait indispensable pour n’avoir pas à craindre un lien si étroit, ce serait une sorte de conformité dans les fins qu’on se propose. Il n’est pas nécessaire, et ceci est un principe dont l’oubli a fait beaucoup de malheureux, il n’est pas même toujours bon que les goûts paraissent absolument semblables, mais on a besoin d’une même manière de concevoir) l’ordre, ou de sentir les suites des choses, et les avantages de la vie domestique. En vain vous désireriez sincèrement l’harmonie; si vous ne vous en faites pas tous deux à peu près la même idée, vous n’obtiendrez pas même la paix, et vous croirez votre humeur justifiée parce que votre intention sera irréprochable. Pour choisir l’ami auquel il faudra laisser prendre tant d’influence, tant d’autorité sur le reste de vos jours, examinez surtout s’il préfère en général les choses accoutumées aux choses nouvelles, ou une amitié sûre à une amitié complaisante, s’il sait s’abstenir de juger les hommes sans égard pour ces difficultés de situation qui s’opposent souvent à ce que leur conduite devienne un sûr indice de leurs inclinations réelles, si enfin il a dans
ec dé mc =
l'esprit, dans la volonté, dans le tempérament,
cette activité soutenue qui diffère de l’agitation comme de la paresse, et qui est féconde en ressources au milieu des langueurs ou des nécessités de la vie domestique.
En proscrivant la polygamie, en établissant pour le mariage une sorte d’unité convenable dans nos régions, on a supposé que cette régularité excluait plusieurs engagemens successifs. | C’est une suite du système dans lequel on s’attachait à persuader à la multitude de tout risquer et de tout sacrifier. On voulait une règle perpétuelle pour emploi de nos facultés qu’un
demi-siècle détruira; on voulait que notre
cœur eût la patience d’un cœur qui ne devrait s’éteindre que dans un autre âge du monde.
Mais lorsque le mariage devient un asservisse-
ment sans terme, que penser de la légèreté qui le fait contracter comme on se déciderait pour une simple partie de plaisir?
On n’a pas cru que ce fût assez d'interdire le divorce; on a été jusqu’à prétendre que le lien n’était pas réellement dissous par la mort d’un des associés. On est disposé même à regarder comme un mauvais père un homme qui se
remarie quoiqu'il lui reste des enfans. Cepen-
dant nul ne l’aurait blâmé si son premier mariage lui avait procuré des héritiers nouveaux qui eussent également diminué les espérances.
des aînés. Est-il impossible d’ailleurs que
ceux-ci aient quelque avantage à attendre du
parti auquel leur père s’arrête? Mais on aime: ces sortes de règles générales, sans remarquer) que l'application à des faits particuliers n° en) peut être juste qu’accidentellement, et qu’ainsil toute maxime de ce genre est nulle dans une:
acception plus étendue.
Non-seulement, parmi nous, le mariage doit. | être perpétuel, mais beaucoup de femmes vou-} draient qu’il fût décidé presque uniquement, dans l'intérêt de l’affection la moins durable.| Cependant n’est-ce point parce que le senti-! ment de l’amour est fugitif que la fidélité est prescrite? Tant que l’amour subsiste, on!
rejette naturellement ce qu’il n’embellirait| pas, et on est fidèle sans l’avoir promis. N’est-il| plus, au contraire; la fidélité ne peut pas être! réclamée en son nom. Mais une fidèle absti-| nence devient chligatoire dans des conventions, relatives seulement à la possession, dans celles! qui font partie du mariage, et qu’on a tort de! confondre avec les libres engagemens de l’amour passionné. Il n’y à point d’accord à cet égard entre l’opinion et la loi. L’opinion, du moins celle dont les femmes sont les arbitres, exige presque qu’on ne se marie qu'avec passion; mais le mariage légal est si loin de dépendre de la passion, ou même du simple sentiment de l’amour, qu’on reste marié quand Vindifférence survient, et que la loi ne songe pas même à séparer Les époux dans l’âge où ils ne peuvent plus s’aimer avec entraînement.
Cette idée si fausse que le mariage est surtout un moyen de rendre honnête une liaison
sensuelle, conduit à oublier toute l’impor-
tance de cet engagement. On le prend alors avec précipitation, et la raison n’y a plus de part. Les rencontres favorables semblent-elles
incertaines, tardives, ou difficiles, limpa-
tience trouve des prétextes de tout genre; et elle va jusqu’à faire naître des caprices de générosité. Si on ne s’abuse pas, du moins on se laisse diriger; complaisant lorsqu'il faudrait être circonspect, on s’expose par des condes-
cendances irréfléchies à de longs regrets, et des
motifs passagers font prendre des résolutions irrévocables.
Lorsqu'une femme cherche à opposer d’agréables perspectives à la contrainte dont elle est fatiguée, son imagination lui peint le jour du mariage comme le moment de la délivrance,
et comme un pas décisif dans des voies heu-
reuses. Son éducation avait donné cette direc-
tion à ses vœux, avant même que le besoin
d’être admirée, le pressentiment du plaisir, et linquiétude des sens lui fissent regarder un
succès en amour comme un triomphe néces-
saire. L’idée vague du mariage se composant, pour les deux sexes, de tout ce qu’il a fallu d’abord leur interdire, cette mystérieuse at-
tente, que chaque jour doit embellir en la pro-
longeant, peut subjuguer les diverses facultés
de lPesprit; mais, après ce mouvement extraor-
dinaire, on se retrouve où on était auparavant., Après cet instant mémorable, les heures diffè-| rent peu de toutes les heures passées, si ce: n’est en ce qu’elles sont chargées de nouvelles: sollicitudes que la précipitation excitée par de: beaux rêves, avait empêché d’entrevoir : alors! Pimage de la félicité s’éloigne, ou s’obscurcit,, et lame dénuée de bonheur, n’a plus d’autre: force que d’achever patiemment son travail!
Sur la terre.
Plusieurs femmes attendent ces chaînes avec!
un empressement que n’expliquerait pas là seule intention d'assurer leur sort. Elles y sont: portées, dira-t-on, par un désir que la déli-: catesse même doit fortifier, par celui des jouis-| sances permises. Mais il faudrait observer que! souvent le besoin de choisir un maître en!
quelque sorte, n’y à pas moins de part que:
celui dé retenir auprès d’elles un ami. N’ou-! blions pas que les divers modes dont notre!
organisation sera susceptible, soit que nous! suivions nos penchans ordinaires, soit que:
nous nous conformions aux circonstances, ou même que nous cédions au malheur, que ces divers modes trouveront, dans l'aptitude de nos organes, des moyens déjà préparés. Il n’est pas de mouvement qu’on ne fasse volontiers dans l’âge des essais, ou d’attitude qu’ on ne prenne quelquefois au milieu des jeux; nous pouvons aussi nous accommoder, du moins en quelque manière, de toutes les situae
Le
| tions morales, parce que nous sommes avides. . d’incidens propres à exercer notre adresse ou - notre prudence. Sans liberté, lindividu n’au rait pas une vie assez particulière; mais la
-sujétion lui convenant aussi pour qu’il ne “reste pas étranger dans le monde, ces deux
. besoins se balanceront, dans des proportions - très-différentes selon les habitudes ou les âges, et plus encore selon les sexes et les caractères.
- Comme notre ame est plus calme quand elle - a résolu de se mettre d'accord avec les choses . par un sage consentement, elle peut aussi - trouver du repos dans une dépendance por- - tée un peu loin, dans un certain degré d’assu- . jettissement aux volontés humaines (47). La - femme est particulièrement disposée à cet abandon qui pourra ne consister que dans les - dehors; elle admet un joug, afin de se ména-
ger, dans une sorte. de mollesse et d’insouciance, les ressources d’une autorité lente,
mais industrieuse. Le penchant des femmes
ordinaires les porte bien moins à commander
directement qu’à se donner un maître, et à le subjuguer. Cette apparente résignation les . délivre de toute responsabilité extérieure, sans
les priver de l'empire, et c’est pour régner sur les choses qu’elles dépendent de l’homme.
Elles se forment ainsi une sphère d'activité
où elles exercent une sorte de pouvoir très-
séduisant pour une imagination que les détails
-agitent; cette puissance moins visible, mais
moins orageuse, qu’elles s’attribuent devient le dédommagement le plus analogue à leurs inclinations.
La force des engagemens est la même pour les deux sexes dans les relations étrangères à l’amour. Dans l’amour même, il en peut être ainsi quant aux personnes qui n’ont pas contracté une alliance légale; mais, dans le mariage, la foi promise avec solennité sera particulièrement pour la femme le premier des devoirs. Inexcusables comme les fautes des femmes, les torts des hommes n’excitent pas pourtant la même indignation, parce que ces infidélités, si on en excepte quelques circonstances particulières, ont des suites beau-. coup moins graves. La naissance irrégulière des enfans n’est, pas le seul motif de cette distinction. Lors même que l’enfant adultérin cesse de vivre dès les premiers jours, sa mère s’est trouvée près d’une année dans une situation qui ne lui rappelait pas ses liens véritables; cela seul pourra les affaiblir à jamais. Elle prend d’ailleurs l’habitude de la dissimulation à l’égard de celui qui devrait être exclusivement son ami : ainsi exercée dans l’art de tromper, que conservera-t-elle d’honnête et d’estimable?
Si même la stérilité de la femme était certaine, ses fautes pourraient encore avoir des conséquences que celles de l’homme ne font pas traindre en général. La plupart des hom-
mes n’écoutent de nouveaux penchans que par intervalles, parce que d’autres desseins les assujettissent; mais les mouvemens du cœur où de l’imagination paraissent l’unique affaire de beaucoup de femmes, et elles semblent s’attacher sans réserve, pour un certain temps, à celui qu’elles consentent à recevoir dans leurs bras. Leurs dispositions naturelles, ou leurs habitudes ne les ayant pas entraînées à regarder cet abandon comme un acte sans conséquence, la possession, loin de diminuer leurs désirs, les attache plus fortement. Au contraire elle devient le terme des vœux de beaucoup d'hommes; chez eux un refroidissement sensible peut survenir tout à coup, et les surprendre eux-mêmes. Dans la pensée d’un grand nombre de femmes le premier pas décisif est le commencement d’une liaison suivie, et le gage des plaisirs futurs; chargées d’une responsabilité particulière, elles aiment à considérer comme une sorte d'engagement Pintimité qui les y expose. Souvent chez les hommes, des liens voluptueux ont peu d’influence sur le cours de la vie; mais la plupart des femmes se les interdiraient si elles ne voulaient pas se consacrer, momentanément du moins, à ceux qu’elles préfèrent. ; Les femmes surtout doivent sentir la force des devoirs dans tout ce qui appartient à lamour, puisque c’est pour les femmes qu’il est naturellement et important, et redoutable.
En vain une délicatesse, qui peut-être dégé- . nérerait en galanterie, a souvent entraîné les hommes à parler du consentement des femmes comme d’une faveur toute gratuite; ce n’est pas ici le lieu de ces sortes de condescendances (48). L’attrait ne peut être que réciproque; les fins de la nature l’indiquent, et à cet égard les femmes n’ont aucun avantage. Quant aux besoins individuels observés indépendamment de la perpétuité de l’espèce, ils sont moins impérieux chez les hommes sous un rapport essentiel, et malgré ce que leur persuaderaient leurs propres inclinations. Une séparation constante serait moins pénible pour ce sexe chez qui la loi commune sera quelquefois éludée, sans acquiescement même, et sans écarts (*).
Cette différence se retrouvera dans les be- Soins, ou dans les effets de l’imagination. Destinées aux sollicitudes maternelles, les femmes Songent sans cesse au pouvoir d’un lien dans lequel beaucoup d’hommes ne cherchent qu’un amusement plus ou moins prolongé. Mais si les femmes sont plus occupées de l'amour, s’il se montre en quelque sorte dans tous leurs mouvemens, s’il règne dans leurs regards en présence même de ceux qu’elles ne voudront pas aimer, s’il donne à leurs gestes une grace
toujours nouvelle, et à leur sourire, ou à leur
(*) Voyez aussi page 35.
voix, un agrément inexprimable, si elles vivent pour l’amour, tandis que beaucoup d'hommes croient s’oublier quand ils lui obéissent, ne devraient-ils pas reconnaître qu’on est souvent coupable envers les femmes en ne leur causant même que des peines passagères, et que pour elles ces contrariétés auront une amertume qu’un homme ressentirait moins dans des occasions aussi fâcheuses en apparence?
Cependant comme les lois du mouvement dans l’ordre général paraissent surtout produire une sorte de balancement, une suite de : compensations diverses, les femmes, mieux inspirées peut-être que l’homme dans leurs affections, n’auront pas toujours, malgré ce tact, une conduite plus morale. Quelquefois leur pensée est faible, de sorte que si on parvient à ébranler leurs principes on les renverse. La plupart d’entre elles suivent bien plus l'impulsion ordinaire produite dès longtemps par la raison générale, que leur propre raison dont les conseils seraient mieux appropriés aux circonstances. Et ce sera pis encore si après avoir vécu raisonnablement, on s’imagine, d’après cela seul, être en état de raisonner soi-même, Ce qui pourtant suppose d’autres dispositions, et des facultés trèsdifférentes. | | Si le plaisir est l’objet des amans, un lien plus difficile à bien comprendre unit une femme à son mari. Les amans paraissent 42:
des heureux; ils se cherchent avec une vivacité gracieuse, dans les heures de la joie, tandis! que trop souvent le mari et la femme sont des infortunés réduits à se soutenir l’un l’autre, ou chez qui des intérêts dissemblables, se multipliant tous les jours, interrompent les communications du cœur. Les rapports les plus séduisans s’établissent entre ceux qui n’ont d'autre dessein que de se plaire, mais les discordances se feront sentir lorsqu'ils partageront les soins de la vie. Surchargés d’affaires, ils ne trouveront que dans des momens assez rares une partie des illusions qui d’äbord entretenaient l’amour. Quand un mari comparé superficiellement à un étranger, semble avoir autant de qualités aimables, c’est une preuve qu’il en a beaucoup plus. Si sa femme est plus spirituelle, plus vive que raisonnable, plusieurs difficultés sont réunies contre lui; chef, ami, époux et père, il doit combiner ce qu’exigeront tous ses devoirs, et loin de se livrer à des sensations aveugles, souvent il sacrifiera le présent à l’avenir. Il faudrait que dans sa condescendance il s’occupât de choses futiles, et qu’il retint pourtant l'autorité; qu’il fût affectueux malgré les travaux et la tristesse, ou d’une heureuse humeur au milieu des inquiétudes; qu’il plût toujours, en blâmant quelquefois, et que sans oublier enfin son rôle un peu sévère, il se rendît le centre des intérêts les plus frivoles. I1 semble donc naturel qu’une
LE
RCE SE
femme qui fait peu d’usage,de sa raison nour- risse des préventions contre son mari. À moins qu il ne soit visiblement supérieur aux autres | hommes qu’elle rencontre, il ne lui paraît pas
même leur égal. Avec des dispositions contraires, ou en se rappelant que toute nou- velle progression des sentimens a quelque
: . seulement on jouirait plus long-temps de lu-
. attrait indépendant du mérite personnel, non-
- nion, mais on s’éloignerait moins de la justice. . Le soin d’être agréable ne pouvant pas occuper - fortement un homme livré à de plus pressantes sollicitudes, un mari ne saurait guère se mon- . trer aussi aimable que des étrangers : sa situa- . tion est presque toujours si différente, que les . mêmes procédés l’exposeraient au ridicule.
- Malheur néanmoins aux maris assez mal- -adroits, ou assez ineptes, pour ne pas inspirer: bientôt de la considération à leurs femmes, - pour peu qu’elles en méritent elles-mêmes |
Les mariages où l’incompatibilité d'humeur
se rencontre sans doute le plus rarement, sont : ceux que contractent, comme le :voulurent plusieurs anciens, des hommes de trente à quarante ans, avec des femmes de vingt, de vingt-cinq, de vingt-sept ans. Les époux ont
alors quelque véritable connaissance de leurs
inclinations. $e fussent-ils même observés avant le jour décisif, aussi mal qu’on s’ob-
serve quand on se marie dans la première
. jeunesse, comme leurs goûts changeront
l'intimité, quels sacrifices chacun peut î pour que les volontés deviennent semblabf.
Cette sorte de conciliation doit avoir lie plus tôt possible, afin de prévenir les causes: refroidissement. L’indulgence qu’un tel prdi exige est beaucoup plus facile au moment les cœurs étant très- -0ccupés encore de l’a tion qui les rapproche, les habitudes de la |: miliarité n’ont pu devenir de part et d’au conformes à des vues trop personnelles.
parfaitement d’accord avec les institutio ‘une loi expresse pourrait différer le marié des hommes durant une partie de leur jt nesse. En tout pays du moins, lorsque le n riage est indissoluble, il convient qu’| homme soit plus âgé que sa femme. Si mê] la femme avait quinze ans de moins, la disp:
portion ne serait pas aussi forte que s étaient tous deux également jeunes. On ou trop dans la société, combien de motifs jus fient ces remarques; ceux qui se hâtent | cela de se conformer à des idées préférabl dans une idylle, ne songent pas à ce que I jeunes personnes du sexe qu’ils flattent pens ront elles-mêmes, quelques années plus tar] quand elles cesseront de n’attribuer qu’à | Saison qui suit l’adolescence tous les Hu | de la vie.
Lorsqu'on peut s’entendre en un sens
que rien n’arrête plus la femme à qui on pro-. pose un mariage, il faut que l’homme examine bien s’il peut en effet s’enchaîner. Non-seulement il doit connaître à peu près ses propres desseins, et savoir quelle carrière il suivra, quels lieux il habitera, mais puisque étant destiné aux travaux, il est chargé de l’autorité, ne faut-il pas aussi que sa femme ait pour lui quelque déférence, et que par conséquent il jouisse déjà d’une certaine considération dans le monde. S'ils étaient du même âge, la femme dont la raison et le caractère se forment plus tôt, prétendrait obtenir un ascendant auquel s’oppose l’ordre généralement établi, un ascendant contraire à la nature des choses sous d’autres rapports, et qui en suscitant de nombreuses disputes avilirait le chef de la famille. é
Dans nos villes, et parmi ceux qui n’appartiennent point aux dernières classes, il paraît bon que l’homme se marie vers l’âge de trente ans, et que la femme ait environ dix ans de moins. La nature même justifie cette différence qui est généralement recommandée dans le plus grand empire de l’Asie. Considère-t-on dans le mariage la procréation des enfans?
À cet égard, le terme auquel la femme arrive à quarante-quatre, ou quarante-cinq ans, dans nos climats, n’est pas aussi décisif chez les hommes, même à cinquante-six ou à soixante ans, surtout s’ils ne l’ont pas avancé par une
LÈT 2
mauvaise conduite antérieure. Le mariagil suppose-t-il des agrémens physiques suffisan du moins pour des désirs modérés, et poul des besoins réels? Remarquez alors que si ol dépouillait tous les individus de ce qui ne fai] point partie de leur être, cet examen pourraiil inquiéter beaucoup moins la plupart dei hommes de cinquante ans, que la plupart de!} femmes qui seraient nubiles depuis quinze o1} dix-huit années. ° |
Une disproportion apparente de dix ou d| douze ans ne doit pas être trop grande au] yeux des femmes; elle ne sera pas moins con forme à leurs intérêts qu’à ceux des hommes a] Puisque cette union est souvent perpétuelle] et qu’on a presque toujours, quand elle com] mence, l'intention de la faire durer jusqu’al
dernier jour, il faut pouvoir espérer d’y trou
lui des consolations; il importe de ménage | les ressources peu nombreuses d’un temps o!| les peines sont amères. Lorsque les femmel arrivent au moment le plus fatal pour l’imagil nation, si leurs maris sont encore dans 1} force de l’âge, ils rencontreront trop de facil lités pour des attachemens peu compatible] avec le bonheur domestique. Ainsi aba | données précisément lorsqu'elles ne pourrori plus avoir elles-mêmes d’autres espérances]!
elles sentiront qu’elles ont sacrifié des bieri|
inestimables à l’avantage de se donner à des hommes de moins de vingt-cinq ans, et que cet avantage était faible ou chimérique, puisque, “douze ou quinze ans plus tard, on est semblable aux hommes les plus jeunes, quand on ne s’est point hâté d’abuser des forces dont il ne faudrait jamais oublier les bornes. Trèssouvent un homme de cinquante ans qui aura su vivre dans la retenue, sera capable de ce qu’ il aurait pu faire à trente sans déranger sa santé. Si, parvenu à cinquante ans, il se laisse entraîner à quelque imprudence, ce premier excès sera le même qu’il eût été vingt années auparavant. Il se pourrait toutefois que les suites en fussent plus funestes, comme il est à croire qu'au moyen d’un régime propre à. -seconder momentanément l’incontinence, on “irouverait pendant la jeunesse plus de ressources dans l’extrême fermentation du sang.
Mais sans doute il ne s’agit pas des calculs du .déréglement, ou d’un délire passionné; toute “autre disposition pourra être bonne chez un homme de cinquante ans que n’auront fatigué ni le désordre, ni les travaux, ni les chagrins. “A la vérité l’avenir n’est pas le même, et à tous égards, on a en perspective un affaiblissement ‘plus prochain; mais en s’unissant à un jeune homme sait-on s’il sera réellement, dans un ‘autre âge, le mari de sa femme?
» Dans les campagnes l’âge du mariage peut être à peu près le même pour les deux sexes.
Le sort du cultivateur est connu dès sa jeunesse, et d’ailleurs il semble avoir besoin del former une nouvelle maison dès le jour où il cesse de faire partie de la maison paternelle. | Les inconvéniens auxquels les femmes seront exposées vingt-cinq ans plus tard, dans la vie rurale, ne seront pas très-fréquens parce que, les forces du laboureur seront absorbées soit par la continuité des travaux, soit par un peu d’intempérance. Si, dans la ville, l’homme et la femme avaient l’un vingt-deux ans, et l’autre dix-huit ou vingt, souvent ce serait l’homme qui laisserait voir de l’infériorité, lui qui doit prendre la direction de tous les principaux intérêts de la famille. Mais il n’en est pas précisément de même dans une métairie; ce.
n’est pas un mal que la femme y règle beaucoup de choses presque inséparables des soins de l’intérieur. Dans les lieux où le luxe rencontre peu de prétextes, les dépenses de l’homme sont plus souvent une occasion de ruine, et demandent plus de surveillance, que les fantaisies de la femme : celle-ci peut entrer en partage de l’autorité avec moins de discrétion. l Le bon sens veut qu’il soit réservé aux hommes de décider chaque question, quand les avis diffèrent trop; mais il le veut plus ou moins expressément selon les différentes manières de vivre. Dans les classes élev… convient que l’homme soit visiblement le chef,
UE
SL ) a >
f SECONDE PARTIE 207
et qu’il imprime à tout un premier mouvement. Au dedans la femme donne des ordres,
mais elle parle en ministre; même quand elle . commande en son propre nom, il faut que sa
manière de gérer soit approuvée et sanction-
- née. Seulement celui qui est responsable de
tout peut céder, et doit négliger, tant que les choses vont bien, un pouvoir qu’il saura reprendre au besoin. Chez les paysans, il n’est pas rare que la femme obtienne beaucoup d’in-
fluence, et qu’il y ait en quelque sorte deux
maîtres, mais ces tentatives pour une égalité
. désirable sans doute, seraient ordinairement très-déplacées dans une situation plus bril-
lante, ou moins paisible, au milieu des folies du
plaisir, et de tant d’autres causes de division:
Ceux qui voudraient donner aux femmes la même autorité qu’à leurs maris, et les mêmes relations dans le monde, se trompent
. singulièrement. Ils posent en principe une
. égalité qui est naturelle, et qu’on peut juste-
ment alléguer, mais ils la comprennent mal.
Il est à croire que la nature n’a fait nulle part des êtres égaux en tous sens, ou destinés à chercher le bonheur précisément de la même manière. Dans l’espèce humaine, les deux
. sexes diffèrent essentiellement au physique, et
doivent de même différer au moral; ne voit-on
- pas les femmes éviter de laisser apercevoir un
Do que les hommes annoncent
. presque toujours? Il n’est pas dans Lo
que la femme partage exactement les goûts des hommes, ou qu’elle obtienne la même prépondérance, puisqu'elle a une autre voix, une autre physionomie, d’autres facultés. Veut-on que les femmes s’exercent à percer les baleines, et à dompter les taureaux sauvages?
Que les deux époux se procurent, selon leurs inclinations, la même somme de contentement; voilà ce qu’indique la nature qui, au lieu de produire l’uniformité, multiplie les contrastes, comme les rapports, en maintenant et des oppositions extérieures, et une secrète similitude. Les droits des deux sexes seront toujours également sacrés, mais ils ne sauraient consister dans les mêmes avantages apparens. La femme doit, ainsi que l’homme, aspirer au bonheur, et néanmoins il est indispensable que leur marche soit variée. Pour qu’ils se rencontrent aïnsi vers le but, il faut que d’un mutuel accord chacun y arrive par des pentes diverses, en se livrant aux penchans naturels dont la douce opposition est un grand moyen de repos. L’égalité convient à peine entre deux personnes du même sexe :
légalité parfaite serait le dernier effet d’une vieille, ou d’une mâle amitié. Lorsqu’une telle exception peut avoir lieu, on la trouve sans effort; mais il ne faut pas oublier que l’union est ordinairement une sorte de conciliation des différences, et qu’entre une femme et un. homme, rien ne serait moins désirable que de
s’asservir à une fraternité contraire aux lois essentielles du rapprochement des sexes (49).
Dans les lieux même les plus simples, chez des montagnards vivant en république, il ne faudrait pas que les femmes devinssent pour ainsi dire des hommes; mais partout il serait à désirer que les hommes différassent moins entre eux, et les femmes entre elles. Si parmi nous il arrive qu’une femme réunisse plus de. lumières, de raison, et de force d’ame que son mari, cette femme pourra gouverner en secret; mais il est inévitable que généralement et légalement, l’autorité, prérogative souvent onéreuse, soit réservée aux hommes.
Cette différence entre les voies du bonheur doit se retrouver partout; elle n’est pas seulement indiquée par les besoins divers des deux sexes, mais généralement par la diversité individuelle des facultés et des penchans. Le but des institutions est de rendre tous les citoyens satisfaits, et non de leur donner en tous points les mêmes avantages. Ils cherchent également le bien-être, mais avec des désirs particuliers. Il convient que les effets intérieurs se ressemblent, mais qu’au dehors, et dans les détails il n’y ait pas une entière uniformité. Si la différence des conditions dans les états florissans est peu conforme au principe social, c’est parce qu’elle est extrême, et que, dépendant d’une sorte de hasard, elle change la diversité en discordance. Il fallait au contraire
rapprocher les hommes, soit afin de donner à toute l’association cet air de famille qui fait la patrie, soit pour prévenir les passions jalouses, et ces jugemens précipités qui portent tant de gens à maudire leur partage envié par tant d'autres. Sous de bonnes institutions, tous les hommes verraient que chacun peut être heureux presque également, et ils le seraient presque tous d’une manière un peu différente, selon leurs inclinations. Le pays où on vivra content sera celui où chaque caractère, au milieu de mœurs fortement déterminées, rencontrera la nuance qui doit lui être propre, et l’habitude à laquelle il pourra se faire sans contrainte. L’union conjugale la plus parfaite suppose aussi la femme et l’homme différens l’un de l’autre, mais constamment occupés de s’entendre en toute Chose.
Bien qu’un homme sage néglige presque entièrement les convenances de fortune quand le sort ou sa manière de penser le mettent audessus du besoin, elles ont de l’importance dans les engagemens ordinaires. C’est néanmoins à l’homme à fournir le plus pour grossir les ressources communes : si les femmes doivent être agréables, les hommes doivent être utiles. En général ils ne peuvent guère se décider au mariage dans des vues d'intérêt. Il ne Saurait y avoir en cela aucune justesse dans les reproches de quelques femmes; entraînées trop
loin par une prétention qui leur ui naturels
par le désir de voir toutes choses soumises à lascendant de la beauté, souvent elles ne:seraient pas éloignées d’enjoindre aux hommes d’être entièrement désintéressés. Quant à elles, rarement elles le seront, ou, en stipulant ce qui les concerne, rarement leurs parens se piquéront de le paraître, et on ne saurait demander qu’il n’en fût pas ainsi, puisque le mariage devient pour elles un établissement. Pour l’homme, au contraire, le
mariage est une charge; même avant que des.
enfans surviennent, et même indépendam-
. ment de quelque luxe exigé par la seule pré-
sence d’une femme, il faut que l’homme renonce en partie à l’aisance dont il jouissait. IL disposait à son gré de son revenu, et partout
on le recevait sans réciprocité; maintenant
il a une maison, c’est-à-dire que la moitié de la dépense est au profit des étrangers. Si donc les femmes avaient communément autant de bien que les hommes, le mariage serait encore chez ceux-ci un acte de désintéressement; aussi voit-on ceux qui réduisent tout au calcul rester célibataires. Les femmes, dit-on sou-
-vent, calculent moins. Cela doit être indépen-
damment des dispositions ou irréfléchies, ou généreuses, qui ne sont point rares chez elles.
Les hommes peuvent être réduits à calculer pour ne pas trop perdre; mais les femmes
évitent facilement de descendre jusque-là,
puisque le mariage augmente leur aisance dans | les classes dont il s’agit ici.
Supposons un homme qui puisse dépenser.
annuellement douze mille livres. S'il choisit une femme qui ait cinquante mille écus, loin de gagner à cela, il s’appauvrit d’une manière très-sensible. Pour que le mariage ne diminuât pas l’aisance personnelle d’un homme, il faudrait évidemment que la fortune de sa femme fût beaucoup plus considérable que la sienne. L’homme qui se marie se charge de pourvoir aux besoins de six personnes durant une grande partie de sa vie, et sa femme lui apportant du bien pour deux au plus, il reste chargé de quatre individus, tandis qu’un homme non marié ne répond que de lui seul. Sans doute on objectera qu’une dot en argent comptant peut quelquefois aplanir des difficultés, ou favoriser de nouvelles spéculations; mais il sera juste d’opposer à ces circonstances particulières, une autre situation assez fréquente. Beaucoup d’hommes, en avançant en âge, occupent successivement des postes plus élevés, et quand un traitement de quatre-vingt mille livres remplace des honoraires de six mille, la dot n’augmente pas pour cela, mais la femme jouit des avantages de cette nouvelle position. Dans la classe dont se compose ce que nous nommons la société, lorsqu'une femme reproche à des hommes de ne point se marier avec désintéressement, il semble l’entendre
LE
SECONDE PARTIE mi 2138
dire : « Vous songez aux dons de la fortune presque autant que nous nous en occupons nous-mêmes, où qu’on s’en occupe pour nous; vous oubliez que c’est à nous seules à tirer parti en ce sens des rapports d’un sexe avec l’autre. Hâtez-vous de partager ce que vous avez reçu, et ce que vous acquérez; mais contentez-vous du peu que nous apportons.
Nous avons décidé que le désintéressement ferait partie de votre rôle, non moins que l’intrépidité; nous vous blâmerons si, à notre exemple, vous calculez vos intérêts, comme nous vous mépriserons si vous ne restez pas au milieu des périls ee nous avons SPORE d'éviter. »
L’avidité des hommes, on l’assure, ou bien l'abus du pouvoir, n’ayant laissé en partage égal, au sexe faible que les biens dont on jouit sans travail, les ressources des femmes sont moins grandes, et elles ont intérêt à se marier. Dans le mariage, la responsabilité relative à toute la famille pèse sur les maris; les femmes au contraire ne sont pas même déshonorées par les vices des hommes, ainsi elles doivent, parmi nous, se marier sans crainte.
Le mariage, qui rend plus scandaleuse l’inconduite de l’homme, a pour effet de couvrir Je désordre des femmes; sous ce rapport leur intérêt sera encore de se marier. Physiquement et moralement, ce sont les femmes surtout qui éprouvent le besoin d’avoir des
enfans; c’est à elles que le mariage devient né- | cessaire. En un mot, ce serait une supposition | erronée que, dans nos mœurs, les hommes en général se décidassent au mariage par intérêt, | surtout au milieu des classes moyennes, ou des classes privilégiées. Quelques-uns d’entre eux écoutent de semblables motifs, ou même, hors du mariage, vivent honteusement aux | dépens des femmes; mais on ne saurait en comparer le nombre à celui des femmes ou payées, ou plus honnêtement soutenues par des hommes. Il conviendrait mal sans doute de reprocher aux femmes tout cet état de choses qui est inévitable en grande partie; il faut seulement les engager à ne plus dire que l’intérêt inspire aux hommes leurs projets: de mariage. |
On a répété souvent, soit en vers, soit même dans le langage qui permettrait le raisonnement, que la générosité est plus grande chez les femmes. Il fallait observer que dans la sSupposition où elles n'auraient ni plus, ni moins de générosité que l’homme, on les.
verrait encore donner plus. Un grand nombre d’entre elles ne connaissent point par expérience le prix de l’argent. Arrive-t-il à un mari de ne pouvoir payer des dépenses qu’il n’a pas. faites, se saisit-on de sa personne? on s'excuse auprès de sa femme qu’importune cette apparition juridique. Il ne serait pas surprenant toutefois que beaucoup de femmes aimassent.
à faire de véritables sacrifices, et qu’elles cédassent plus que les hommes aux premiers mouvemens du cœur. Le sentiment doit prévaloir chez elles, et chez les hommes au contraire la raisoh doit dominer : ce sont les deux moyens de réprimer l’égoïsme qui, avant l’émotion, ou la réflexion, est le partage de tout mortel.
De ces moyens sait-on avec certitude lequel est le plus respectable? De quelle mesure se servir pour les apprécier? Reconnaissons qu’à tout prendre nous n’avons aucune raison d'admettre la supériorité morale de l’un des sexes. Tous deux, avec leurs erreurs, et leurs bonnes intentions, peuvent remplir égalément les fins de la nature. Il est à croire que la somme du mal, et celle du bien, se trouvent les mêmes dans l’une et l’autre portion d’une espèce où les masses se ressemblent plus que les individus. Si, par exemple, en ce qui concerne l’amour, on opposait la conduite visiblement licencieuse des hommes à la retenue apparente des femmes, on ferait une évaluation bien vaine, puisque le nombre des fautes commises par les femmes avec les hommes est nécessairement le même que celui des rapports
illégitimes des hommes avec les femmes. Seu-
lement il existe parmi nous beaucoup moins d'hommes scrupuleux en cela que de femmes parfaitement honnêtes; mais il est aisé de comprendre la manière dont l’équilibre se
rétablit. Si d’ailleurs cette question de la prééminence morale d’un sexe sur l’autre n’était pas précisément insoluble, elle resterait du moins trop compliquée relativement à l’ensemble du genre humain, ou même d’une seule nation : toute dispute à cet égard semble oiseuse. Des femmes parfaites seront vraisemblablement aussi admirables que des hommes parfaits, puisqu'elles deviendront tout ce qu’elles devront être. Une intelligence étrangère à notre espèce pourrait seule dire si le premier des hommes est au-dessus de la première des femmes, et nous l’apprendrions avec une juste surprise.
Ce ne sera jamais un mal de savoir écarter en partie les illusions, et de se former de toutes choses des idées à peu près exactes. En se mariant, il est à propos de savoir de quel côté sont les sacrifices, non pas pour ne les point faire, mais afin de n'être pas aveugle en les faisant, et afin que le repentir n’en détruise pas bientôt les meilleures suites. On perdra tout le fruit de l’amour des choses honnêtes quand on y mettra de la présomption, quand on préfèrera l’enthousiasme- excité par des mots à l’appréciation des qualités qu’ils sup posent. |
Vous dont la générosité n’est nullement exempte de précipitation, craignez qu’on ne vous attribue un jour plus d’étourderie que de désintéressement. Avez-vous senti la valeur de
vte:que vous affectez de négliger? Dans l’âge où facilement on reste exempt de sollicitudes, le mépris de l’or n’est qu’une inadvertance, ou même une puérilité. Quand un jeune homme dissipe, avec des manières charmantes, l’argent qu’il touche chez le banquier de ses parens, les maîtresses qu’il amuse, et les serviteurs qu’il nourrit donnent des louanges à cette libéralité; mais un ancien bouffon qui, en déclamant contre un vil métal que les mortels se disputent, jetait dans les flots les écus d’or de son prince, ne montrait pas de moins nobles inclinations.
Cette mère à qui on a reproché l'amour & l'argent, comme si c'était à elle à toucher la dot de sa belle-fille, cette mère, qui est peut- ‘être encore jeune, ne conteste pas le naturel empire des graces; mais cet empire a ses li- ‘mites, et elle ne l’ignore point. Si elle connaissait des femmes d’un caractère aimable, qui fussent dépourvues de fortune, mais qui pendant vingt-cinq années dussent rester belles, et si son fils était assez riche par lui-même, c’est une de ces femmes qu’elle préfèrerait sans hésiter. Il n’en est pas ainsi; la fraîcheur n’a qu’un temps, et, même en subsistant, la beauté du visage cessera de plaire à à celui sur qui elle ne fera plus une impression nouvelle. Quant au facile accord de deux caractères également jeunes et indécis, on ne saurait en rien conclure pour cette longue saison qu’il faudra
consumer ensemble lorsque le premier penchant ne sera plus. Cette mère insiste donc, dans ses conseils, sur quelques avantages moins passagers, moins douteux. Que son fils prenne une femme seulement agréable, avec laquelle il puisse vivre dans l’aisance. Si tout va bien du reste, leur vie sera douce. S'ils ont. le malheur de ne plus se plaire ensemble à quelques égards, du moins les sommes qu’ils pourront consacrer à divers projets formeront, entre eux de nouveaux liens. Les jouissances. directes sont préférables à l’or, mais la plupart n’ont que peu de durée; l’or au contraire ne change pas, il représente toujours quelque chose. La froide satisfaction qu’il procure visiblement n’est pas l’objet de nos désirs les plus chers; mais que de fois il contribue à d’autres jouissances |! Lorsqu'il faut renoncer au bonheur, un honnête revenu devient un dédommagement; il appartient à peu d’hommes de n’avoir pas quelque besoin de cette aisance, de cette consolation, long-temps avant la vieillesse.
En vous rappelant sans cesse que les vrais biens sont très-supérieurs à tout l’amusement offert par l’opulence même, sachez pourtant compter pour quelque chose cet argent qui tant de fois aussi procure ce que ne peut rejeter un homme sage. Pour dédaigner les richesses, attendez que vous ayez connu les journées du malheur, que de longues privations
aient diminué vos forces, et que vous ayez vu,
. dans la pauvreté, le génie même devenir stérile, à cause de la perpétuelle résistance des choses, ou de la faible droiture des hommes.
Il vous sera permis de dire alors que rien d’incompatible avec le plus scrupuleux sentiment de notre dignité ne trouverait une excuse dans l’or reçu en échange; mais vous saurez aussi que des richesses loyalement acquises seraient d’un grand prix, et vous laisserez la prétention de mépriser les biens à ceux qui ne pouvant s’en détacher, s’irritent contre une sorte d’ennemi toujours victorieux.
Si un homme qui se croit à l’abri de l’indigence, préfère une femme dénuée de toute ressource, afin d’être l’unique cause de sa fidélité, cet homme se conduit aussi raisonnablement que noblement. C’est une probabilité de plus pour un attachement vrai, pour une amitié sage à la fois et sensuelle, qui vaut in- . comparablement plus que les avantages directs. prodigués par la fortune. Il-existe des femmes dont l’affection peut dédommager de tout; loin d’examiner leur dot, on trouverait satisfaisant qu’elles n’en eussent pas, et on ne saurait espérer une plus douce occurrence que d’abandonner pour elles ce qu’on possède soi- . même au-delà des besoins d’une famille très- modérée dans ses vœux. Mais il faut éviter
avec attention de mettre au nombre de ces.
femmes si dignes d’être exclusivement aimées,
celles qui leur ressemblent mal, et qui ont, pour tout mérite une amabilité vulgaire, ou l’art de séduire : cette séduction finira, et le| joug n’aura point de terme. |
C’est à leur sexe, un peu exigeant, de condamner sans exception tout homme qui semble préférer la dot à l’éclat du visage. Le prétendu, coupable a remarqué peut-être qu’un certain degré de beauté chez sa femme serait inutile à ses enfans; peut-être aussi, pour une unicn qui doit durer jusqu’au dernier âge, a-t-il prévu l’époque où la beauté s’évanouira, tandis qu’un honnête revenu fera trouver dans la bienfaisance des avantages plus constans que tous les plaisirs personnels. On veut qu’un visage remarquable soit tout aux yeux d’un homme, ou, en d’autres termes, on veut qu’il se passionne, et que sa raison s’altère. Beaucoup de femmes soutiennent qu’il y a du mérite dans cette erreur; c’est, à leur avis, la marque d’un beau naturel de croire que la loi du mariage n’est point ce qu’elle est, et de s’engager pour toujours sans savoir à quoi on s'engage. Mais il ne serait pardonnable de s’abuser ainsi qu’au sortir de l’enfance. Ignoret-on l’inutilité, ou même le danger de cette régularité des traits qui éloignerait des goûts paisibles une femme exposée à faire sensation partout dès qu’elle se présenterait. Un autre genre d’amabilité suscite les inclinations durables, et elle suffit aux yeux d’un homme
prévoyant. Pour remplir son attente, pour répondre convenablement à l’idée qu’il se forme d’une épouse et d’une mère, c’est assez de réunir un caractère estimable, des agrémens, de la bonté, de la grace, et peut-être de modestes ressources, capables de soutenir dans l’occasion la fortune chancelante d’un père de famille. x
Beaucoup de femmes s’abandonnent trop peut-être à leur mécontentement. Si l’opinion est erronée dans son indulgence pour linfdélité des hommes, du moins on ne les a pas favorisés en établissant le mariage. Il fait le bonheur de quelques-uns d’entre eux, mais il a été institué dans l'intérêt des enfans, et surtout dans celui des femmes. Les basses classes exceptées, si parmi nous des devins faisaient l’épithalame, le plus souvent ils ne chante- raient que le triomphe de l’épouse, et, embras-
sant d’un regard tout l’avenir, ils déclareraient qu’elle vient seule d'améliorer sa position. Le sexe que peuvent consoler les joies maternelles aura toujours en partage des assujectissemens plus frappans pour des yeux inattentifs que les embarras des hommes, mais on ne saurait en accuser nos institutions.
Les reproches qu’à cet égard on adresse à la société sont difficiles à comprendre; elle a au contraire adouci les conséquences de ce qu’elle ne pouvait détruire, elle a chargé
l’homme des enfans de la femme. Est-il ques-
tion des travaux dont à peine les femmes sup-! porteraient la vue? Elles objectent que les hommes ont la force. Ne serait-on pas en droit d'observer que si les femmes sont souvent!
subordonnées, parce qu’elles sont plus faibles, on leur laisse par cette même raison beaucoup. plus de repos. Si on parle de tant de milliers d’hommes mutilés à la guerre, ces mêmes per-. sonnes disent que beaucoup d’entre eux y marchèrent volontairement; on ne peut évitez de répondre alors que si des filles séduites sont tristement ou indignement abandonnées, la plupart de ces infortunées s’y exposèrent en suivant leurs propres désirs. Lorsque l’adultère de la femme est puni plus sévèrement que celui de l’homme, pourquoi regarder comme un abus de la force cette différence impérieusement conseillée par la nature? La loi s’occupe peu des affections voluptueuses, de la susceptibilité, de la jalousie des femmes; mais la loi ne s’occupe pas plus des caprices amoureux des hommes. Si de part et d’autre, les infidélités n’occasionaient que ces contrariétés qui troublent le cœur, les lois ne pourraient pas plus intervenir en faveur des hommes qu’en faveur des femmes. Il en est autrement, et puisque le mariage, dont les femmes n’ont pas demandé l’abolition, subsiste encore, les lois protègent, sans un grand succès à la vérité, mais enfin elles s’efforcent avec raison de protéger la légitimité des enfans, une des
deux fins essentielles du mariage. Si la loi était descendue jusqu’à chercher en cela le vain contentement de la passion chez les hommes, elle serait aussi sévère à l’égard des femmes convaincues de rapports trop libres avec d’autres femmes, qu’elle l’est quelquefois “envers celles qui s’exposent à charger leurs maris d’enfans dus à d’autres liens.
Si c’est un mal que les hommes exercent l'autorité, c’est un mal inévitable. Un instant de réflexion suffirait pour persuader à toutes. les femmes qu’ils l’exerceraient encore si c’était à elles à en décider. Les travaux, bien plus que le commandement sont interdits aux femmes, et la domination, du moins en général, sera toujours une suite des travaux. On a vu des royaumes gouvernés par elles, mais on ne les a guère vues composer une armée, ou l’équipage d’un grand navire. Les femmes n’ont pas défriché les forêts, et elles n’ont point bâti les villes; elles n’ont même placé ni la dernière pièce de fer sur les clochers ou les minarets, ni les ardoises sur le toit incliné des donjons. Les femmes auront, et quelquefois à un\point admirable, le courage qui leur est propre; mais, heureusement pour elles-mêmes, elles n’auront pas celui qui convient aux hommes. $i elles pouvaient être * chargées un moment des travaux inséparables du pouvoir, on n’en verrait qu’une ou deux sur mille ne pas se hâter d’abdiquer. Suppo-
| 224 DU MARIAGE | sons un pays où les femmes vivent absolument: comme les hommes, et où, si cela est possible, elles montrent le même caractère; nous aurons! la vie sauvage avec plus de rigueur même que! parmi les animaux farouches. Le charme de!
l'amour restera inconnu, comme l’agrément| de la société, parce qu’il n’y a point d'amour: sans différence. Il faut que la lionne nourrisse et choie ses lionceaux que le lion sera prêt à défendre. Mais des coutumes qui ont prévalu!
en Europe peuvent contribuer aux idées fausses que plusieurs personnes paraissent adopter sur les rapports convenables entre les sexes; les hommes sont sans cesse auprès des femmes, et ils,ne conservent point de barbe.
Les plaintes auxquelles se livrent quelques femmes à cet égard sont-elles donc insensées? Non; cette humeur est seulement irréfléchie, et il est facile d’en voir la cause indirecte. Au milieu des tribus du désert, c’est la condition virile qui est préférable : le plus robuste est le plus heureux dans la vie sauvage. Il reste de ces vieux temps, ou il résulte de cette différence d'organisation, un sentiment de regret chez plusieurs femmes. Elles voudraient appartenir au sexe le plus fort, le plus entreprenant, et leur imagination s’arrêtant à ce qui se passe auprès d'elles, leur persuade qu’elles gagneraient beaucoup s’il leur était possible de-changer de sexe. Les hommes au
contraire ne se plaindront point de leur partage, ou du moins ils n’exprimeront pas hautement leur pensée lorsqu'ils jugeront qu’elle ne paraîtrait pas assez mâle. Ils considèrent d’ailleurs que les inconvéniens de l’état des femmes sont inévitables en grande partie, tandis que ceux du rôle que les hommes ont à remplir ne détruisent point leurs espérances; ils se figurent qu’ils pourront se soustraire souvent aux plus pénibles sollicitudes, ou qu'il sera honorable d’entreprendre courageusement des travaux sans terme.
Ce qui est vraiment contraire à la femme appartient donc aux lois irrésistibles de la nature; mais par une suite des compensations qu’elle admet, beaucoup d’hommes ont assez de justice, surtout dans nos contrées, pour.
chercher à rendre l’apparence même plus.
égale. Il ne faudrait pas répéter sans cesse que les forts ont établi la règle. La règle étant une garantie contre la force, l’objet de nos institutions a dû être de produire par des moyens divers, le bien-être, ou la patience de’tous. Ce qu’elles durent entreprendre, elles l’effectuèrent jusqu’à un certain point à l’égard du sexe qu’on pourrait opprimer. Peutêtre même iraient-elles en un sens au-delà du but, si on consultait scrupuleusement l'esprit qui les dicta; mais la chevalerie, et même la galanterie s’éloignent de nous, et d’ailleurs de nombreuses exceptions rendent aux femmes
une partie des soins dont elles paraissaient] affranchies dans les classes sur lesquelles les lois civiles ont le plus d’influence. Celle des femmes a été grande dans tous les temps, excepté peut-être sous le ciel des tropiques. A: l’époque de l'invasion des peuples de la!
Germanie, les femmes ont surtout contribué?
à la ruine de l’ancien culte de Rome; depuis, elles ont entraîné celle des états de Montézume, et elles ont eu beaucoup de part à la chute d’un empire plus moderne. Huit reiness ou princesses (*), ont établi le christianisme en Occident, et trois impératrices ont fait:
triompher long-temps l’arianisme dans l'Europe orientale.
L’abus de la force sous le toit conjugal est: assez rare parmi nous; la servitude dans la-} quelle ont gémi tant de femmes y serait diffi-} cilement impunie. Au milieu de cet état de:
choses, quand le mariage est aussi parfait} qu’on peut raisonnablement se le promettre,| il est bon pour les deux associés, et il l’est; surtout pour la femme à cause des joies de la! maternité. S'il ne produit que du trouble, il, devient très-mauvais pour l’homme chargé!
des longues suites d’une paternité trop équie | voque. Quand on obtient, en place du bonheur, une manière de vivre tolérable, l’avantage de ce lien paraît très-faible pour les
(*) Selon la remarque de l’auteur de La Femme.
hommes, dans les classes élevées, ainsi que dans les classes moyennes; mais il augmente lPaisance de la plupart des femmes, et on sait
qu’au besoin il peut couvrir leurs fautes.
Trop souvent on croit nécessaires des coutumes qui sont seulement anciennes. Notre économie sociale paraît fondée tout entière sur des prestiges, et le premier de ces leurres est le mariage, dont les chances heureuses ne
peuvent être que très-rares. S'il se trouve in-
dissoluble, il devient un véritable piège pour ceux dont les sentimens seront variables, ou indociles, pour ceux dont la résignation sera tardive. On prescrit à la femme une chasteté rigoureuse avant le mariage; aussi se marie-
t-elle lors même que ce lien ne lui convient pas
sous d’autres rapports. Elle ne cèdera point sans être unie légalement à celui qui la désire; si donc cet homme se figure qu’en la possédant il sera le plus fortuné des mortels, il se hâte de se marier. Mais la loi dit : Vous l'aurez ce plaisir d’un moment, et vos jours seront assujettis. La femme y gagne de la sé-
curité;, cependant elle regrette que tout dépende de l’homme. Cela doit être sans doute, puisqu'il est chargé des travaux; mais que
penser d’une grande partie de ces travaux
même? L’avantage du pouvoir chez les hom- P
mes ne serait-il pas aussi une illusion? Les
Sollicitudes les accablent, et l’importance de
leurs desseins les tourmente jusqu’à la der!
nière heure. L’autorité est flatteuse, mais gé!| néralement les subalternes ont plus de libertél d'esprit. Beaucoup de femmes trouveront dani! de molles habitudes de quoi supporter un dépendance que l’adresse de plusieurs d’entrél elles rendra légère, ou presque chimérique!| Dans la comparaison de leur destinée avea celle de l’homme, on objecte surtout leurs] forces moins grandes, et leur santé moins sûre. Elles y gagnent peut-être : cette diffé: rence entre les moyens des deux sexes a occa: sioné, dans leurs tâches diverses, une autre différence qui surpasse très-souvent, en sens contraire, l’inégalité naturelle. Si vous considérez la navigation, les champs de carnage; les carrières, les mines et tant de métiers funestes, vous verrez que les périls, ainsi que les sueurs excessives, étant le partage de l’homme, que d’ailleurs le besoin de renommée obsède sans relâche, il peut y avoir pour les femmes plus de contentement. Les soins des deux sexes deviennent-ils à peu près semblables, aussitôt l'autorité de l’un sur l’autre s’affaiblit. Dans cette question, si les femmes: sont dédommagées de ce que les hommes conservent de supériorité visible, dans cette question fréquemment reproduite, les faibles tribus: qui sortent à peine de l’état sauvage doivent: être comptées pour peu de choses, et à d’autres: égards, il en sera de même des laboureurs.|
L'ordre social dans lequel nous vivons est savant peut-être, mais il paraît trop compliqué ; d’infructueuses espérances le soutiennent, ou plutôt l’embarrassent. Dans de petits états, s'ils restaient indépendans, il faudrait préférer un ordre plus simple, où chacun saurait ce qu’il doit attendre, ce qu'il peut promettre, et.dans quelles voies mieux connues il rem-
plira doucement sa destination.
Au lieu de se borner à prohiber de certaines] unions, selon les temps et les lieux, souvent les législateurs ont prétendu que puisqu’elles n'étaient pas conformes à leurs plans, elles indignaient la nature. Ainsi pour échapper à
la prétendue dépravation des Assyriens, des Égyptiens, des Péruviens, il aura fallu toutel la sagesse des Gépides ou des Bulgares. Ces liens, devenus odieux, avaient été recommandés de tout temps chez les Parsis, qu’au milieu de la licence des harems, on appelle Guè+ bres, ou infames, et ils paraissent encor admis chez les Druses. |
Des réformateurs pouvaient avoir raison d’exclure de certains degrés de parenté. Quel: quefois l’union de la mère et du fils n’avait pas été interdite ; cependant les motifs que Montesquieu a fait valoir contre cette sorte de légitimité, s’opposaient à ce qu’elle devînt uni verselle. Le besoin général de soumettre les peuples à quelque discipline a pu faire songer
; { à quelques autres prohibitions. Il ne faut condamner expressément que le mensonge des imposteurs, l’aveugle docilité de ceux qui trouvent bon qu’on autorise ainsi des réglemens convenables sous d’autres rapports, enfin les grands mots qui perpétuent la confusion, et qui feraient dire aux esprits inconsidérés que les préjugés et les bonnes mœurs sont inséparables (50).
Il en est de ce cri de la nature contre les unions réputées incestueuses, comme du préjugé des femmes qui trouvent très-simple, dans plusieurs colonies, qu’un nègre paraisse devant elles entièrement nu, parce qu’un nègre est à leurs yeux un être d’une autre espèce.
- Elles seraient obligées d’avouer que des noirs les rendraient mères aussi naturellement que le feraient des créoles, ou des Européens; mais il en coûte aux esprits faibles d'abandonner leurs préventions, lors même qu’elles ne sont . pas soutenues par des apparences plausibles. - On se résoudra difficilement à séparer des lois * de la nature les fantaisies humaines, et à ne plus chercher, pour des réglemens précaires, une perpétuelle garantie dans de certaines phrases qui ne trompent, sans retour, que des esprits souples par incapacité. Rien n’est plus - déraisonnable que l’opiniâtreté de ces assertions qui reçurent parmi nous la trompeuse sanction des siècles. Ailleurs la nature a d’au-
tres volontés aussi bien connues. Quelque diffé-
rence entre le nombre des hommes et celuil des femmes suffit, aux yeux des Thibétains, | pour les justifier d’unir à une même femme!
plusieurs hommes très-souvent frères les uns: des autres. Les pères étant de la même famille,| tous les enfans en font partie, sans autre règle! que de supposer le premier-né appartenant à| l’aîné des maris.
On prétend que le croisement perpétuel!
entre les différentes variétés d’une espèce est. nécessaire pour l’empêcher de s’abâtardir.
Mais si cette disposition de la nature semble vraie quelquefois, du moins elle n’est pas universelle : on ne voit point les chevreuils dégé- | nérer. On assure que les Arabes s’attachent à conserver sans mélange les belles races de leurs chevaux. Quelques voyageurs parlent de la!
vigueur des habitans du Saterland, dans le.
voisinage d’Osnabruck, et on ajoute qu’ils ne se marient qu'entre eux. On aurait tort peut-| être d’attribuer à cette cause la beauté de cette | peuplade; mais du moins on pourrait observer | que peu de diversité dans le mélange des familles ne po pas nuire à la perfection des. organes.
Il est possible sans doute qu’après une suite de générations, et dans de certains climats, une peuplade s’affaiblisse en ne se mêlant pas avec d’autres. On cite des faits assez propres à confirmer cette idée. Souvent aussi ce qu'on nomme inceste ne peut avoir aucune part à
ces vicissitudes; ce sont d’autres causes qui “empêchent, dit-on, les races du Caucase de .se perpétuer vers le Nil. Les inconvéniens que l’on redoute ne sauraient-ils être prévenus par les lois, sans qu’oubliant l'exemple d’une partie du genre humain, on regardât comme abo- “minables ceux qui suivraient, dans des circonstances particulières, les lois naturelles connues d’eux, et non cette autre nature qu’on imvoque courageusement depuis trente siècles peut-être.
k Sile marin Selkirk eût eu sa sœur à Juan- Fernandez, où il se croyait abandonné pour le reste de ses jours, ils eussent pu sans remords unir leurs destinées séparées de toute autre, et indépendantes de nos conventions.
Cette solitude belle, mais triste, serait ainsi devenue un asile fortuné. En préparant des appuis à leur vieillesse, ils eussent fait naître pour une vie paisible un petit nombre d’hommes, aussi innocemment que presque partout ailleurs on en hasarde une multitude. Mais, si nous supposons dans cette même situation, un homme et une femme qui aient d’autres engagemens, nous appellerons vertu leur continence, et nous leur en ferons même un devoir s’ils ne se croient pas exilés pour toujours. -On observe que sans une sorte d’horreur pour toute liaison sensuelle entre des parens qui ordinairement demeurent ensemble, des oncles et des frères pourraient subjuguer
leurs sœurs ou leurs nièces. Il est bon san doute que ceux qui auraient tant d’autre facilités pour tromper une jeune personne dé nuée d'expérience, ne puissent pas l’abusel au moyen d’une promesse de mariage. S’en suit-il qu’il faille sanctionner de sages pré cautions par une imposture qui d’ailleur devient ridicule aux yeux de quiconque ni se livre pas à la crédulité la plus grossière! La loi peut avec raison rejeter toute allianct entre le frère et la sœur; mais si on n’a pai recours à 2 d'aveugles traditions, à qui pourrai t-on persuader qu’une telle union serait illé: gitime sans que les lois l’eussent interdite: ou qu’elle serait contraire à la nature même Sous prétexte d'entretenir des préventions salutaires, vous fondez sur elles votre auto] rité. Où seront alors les limites de ce pouvoir. dont vous ne sauriez rendre compte, puisque l'expliquer ce serait le détruire? II est permis, dites-vous, de tromper un peuple pour son bien; mais quel peuple saura jamais Si CeUX qui le circonviennent de leurs mensonges, n’agissent point d’après des passions: particulières, ou d’après de vieilles erreurs: dans lesquelles ils seront tombés eux-mêmes?
Si les hommes ne doivent rien examiner, com-| ment distingueront-ils quelques préjugés rés-| pectables, selon vous, de tant de préjugés qui. ne sauraient l’être? Dans ces voies suspectes, comment obtenir jamais cet ensemble de vues,
ce concours de volontés sans lequel il ne peut y avoir ni véritable morale, ni politique tutélaire ?
Ces faux principes conduisent infailliblement au désordrefdes idées. Aussi porte-t-on lP’abus des termes jusqu’à nommer corruption, les attraits du plaisir; aussi se persuade-t-on qu’il y a toujours dans les jouissances une sorte d’impureté indélébile. Rousseau, qui s’étant fait de la partie des mœurs relative à Pamour une idée trop vague, devait tomber dans plusieurs inadvertances à cet égard, n’a pas évité celle-ci (*). Des docteurs révérés ont été plus loin; d’après eux la possession conjugale même ne doit être que tolérée pour.
ainsi dire, et à condition qu’elle ne deviendra pas trop voluptueuse. Suivant cette doctrine épurée à l’envi par les théologiens, la continence seule est tout-à-fait irréprochable; d’où il résulte que si le genre humain existe encore,
c’est parce qu’il en est indigne, et parce que la plupart des mortels sont corrompus, ou fort enclins à la corruption. Mais malheureusement, et sans doute par un autre effet d’une immonde sensualité, on ne pourra tarder à croire qu’il serait temps de substituer des maximes simples, ou d’incontestables obligations à cette délicatesse exagérée, à cette dignité imaginaire.
(*) Confessions, liv. 6.
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La plupart des notions admises anciennement par le vulgaire n’ont dû être que l’effet de sentimens irréfléchis : de là toutes nos divisions. De semblables opinions deviendront extrêmes, quel qu’ait été le point de départ, et dès lors elles se trouveront inconciliables, puisque ayant considéré l’objet de plusieurs manières, on aura suivi des directions différentes. Dans l’Orient on félicite celui dont l’eunuque noir réunit sous son inspection trois cents femmes, et on soutient en Occident que toute polygamie est un excès de dépravation.
La polygamie pourrait être mauvaise dans de certaines modifications de l’ordre social, Sans que ce fût une preuve que l’ordre naturel s’y opposât généralement. Pour sanctionner les institutions qui manquent de sagesse on allègue la nature, par laquelle en effet on ne sera démenti que lentement auprès de la multitude, puisque la nature l’abandonne dans presque tous les pays à l’opiniâtre inconstance des préjugés. Quand une bonne villageoise ne
sait point se faire obéir de ses enfans, elle feint d’appelerila terrible bête de la forêt voisine; le monstre imaginaire leur semble d’abord d'autant plus redoutable qu’ils ne l’ont jamais vu, mais quand ils grandissent, c’est précisément parce qu’ils ne le voient jamais qu’ils prétendent s’affranchir de toute crainte.
La religion de l’Occident ordonne de ne prendre qu’uneffemme. C’est, dit-on fort indiscrètement, un des principaux témoignages de l’origine divine de ce culte, puisqu'il naît sur la terre autant de femmes que d'hommes.
-Pour que cette suite de raisonnemens eût quelque justesse, il faudrait du moins que la pluralité des femmes eût été approuvée sans exception dans les autres lois religieuses. Et il resterait à demander si, dans la supposition où de nouveaux documens constateraient l’inégalité de nombre entre les deux sexes, un tel fait suffirait pour autoriser à nier la vérité de la doctrine évangélique?
Sans doute la différence entre le nombre des hommes et celui des femmes n’est pas généralement très-grande, et elle ne justifierait pas la polygamie dans toutes les contrées; mais enfin est-on certain de retrouver près de l'équateur cette sorte d’égalité qu’on remarque dans nos climats? D’autres rapports, il est vrai, contredisent positivement les voyageurs qui ont prétendu que dans l’Arabie, et dans quelques parties de la Syrie, et de l’Afrique,
il naissait deux, trois, ou même quatre fois] autant de femmes que d'hommes; cependant il ne paraît point qu’elles manquent pour les ménages les plus pauvres des pays où presque tout homme qui jouit de l’aisance réunit plu-| sieurs femmes, et où chaque maison opulente| renferme un harem. Ce n’est pas tout; les] hommes devraient avoir successivement plu-| sieurs femmes, au moins dans une grande par-| tie de l’Afrique, dans une partie de PAmé-| rique, et dans l’Asie méridionale, c’est-à-dire | dans plus de la moitié du monde. À l’âge où les femmes perdent les facultés de leur sexe, les hommes conservent presque partout leurs for- | ces, et en beaucoup de lieux ils sont jeunes | encore. Si d’ailleurs la pluralité des femmes, | autorisée par des religions et des lois de l'O. | rient (*)}, paraît supposer plus de différence qu’on ne croît en voir généralement, quant au nombre des individus, entre l’un et l’autre.
sexe, ne peut-il exister aucune compensation; la pluralité des hommes n’est-elle pas tolérée. ou expressément admise dans plusieurs parties de l’Asie, et même dans quelques cantons de l'Amérique?
En reconnaissant que la nature des choses n’exige pas en tout point cette sévérité du mariage qui est consacrée en Occident, remar-
(*) On prétend même que les habitants chrétiens du Congo, cédant à l'influence du climat, sont polygames.