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DE CERTAINES LOCUTIONS

Avec des étrangers, ou avec de simple connaissances, il serait mieux de ne pointi parler de ces choses sur lesquelles la manière de sentir et les opinions diffèrent trop. Entre des hommes, ces plaisanteries n’ont pas même de motif. Elles sont presque aussi déplacées: avec la plupart des femmes; généralement, et surtout en public, c’est les mettre dans une: situation incommode, ou c’est leur faire une: insulte qu’il leur est presque impossible de: réprimer. L’usage ne tolère pas précisément:

cet abusdans la société choisie qui se flatte de: représenter la société humaine tout entière;! mais il s’agit ici des diverses classes, et des: moindres bourgades.

Une chose semble bizarre, c’est que dans la plupart des livres érotiques, on évite les. mots qui du moins y seraient à leur place. On trouve plus décent d’y substituer ou de niaises réticences, ou des circonlocutions du plus mauvais goût. |

Les livres obscènes ne sont point ceux qui nuisent le plus. Ce qui perd les mœurs, c’est la légèreté avec laquelle on présente comme excusables, comme ingénieuses même, les infractions les plus formelles aux devoirs les plus saints, comme des manières indépendantes, plusieurs procédés licencieux ou perfides, et comme un amusement sans conséquence, ce qui est contraire aux principes que pourtant on n’oserait désavouer. Le véritable corrup-

(Es

te te rs Rs | ae à FER NE ET t- 4 . z 4, | DE CERTAINES LOCGUTIONS 307 teur serait l’homme qui s’attacherait à faire admettre deux morales, celle de la sagesse, et celle du plaisir, comme s’il était permis de suivre en, secret des maximes opposées aux préceptes que la raison confirmera toujours.

Quelques lignes échappées à Voltaire, quelques scènes de Molière et de Régnard sont plus immorales que la lubricité de l’Arétin, ou les excès tristement décrits dans Justine. L’ode à Priape a fait peu de mal; les contes de La Fontaine et de Boccace en ont dû faire beaucoup. Le vice, disait Jean-Jacques, ne s’insinue guère en choquant l’honnêteté, mais en prenant son image, et les mots sales sont plus contraires à la politesse qu’aux bonnes mœurs.

Si nous pouvions connaître dans toute leur étendue les suites des passions, de quelle imprudence, de quelle folie n’accuserions-nous | pas ces mouvemens que l’on hasarde parce qu’on a eu la faiblesse de s’ennuyer en ne souffrant point? On se félicite d’aimer éperdument, et on se promet de rester ainsi attaché avec constance; plein de cette trompeuse idée, on sacrifie tout à des impressions d’un jour. On préfère une fantaisie qui ne suscitera que des dangers, à des liens dont les douceurs, plus durables, pourraient être exemptes d’amertume. Il y aura toujours dans les besoins exagérés du cœur et de l’imagination quelque chose de funeste : cette impatience trouble la pensée, fait négliger les principes, et s’oppose à l’ordre dans les desseins, à la sécurité dans les sensations, à l’art du bonheur. .

Assez d'obstacles naîtraient de la seule différence des conditions; pourquoi en occasioner de plus fâcheux encore? Il faudrait beaucoup d’art pour rapprocher ensuite des

plans de conduite long-temps contraires, et pour former de l’égoïsme des individus un véritable intérêt public? Dans ce continuel malentendu les passions surviennent librement.

Quelle discordance alors; que d’être froissés et blessés ! Il est vrai que tout paraît se soutenir parce que le tout ne saurait être détruit. Il est vrai qu’on distingue de certaines règles, et qu'en apparence on maintient souvent l’ordre; mais de quels élémens se compose-t-il?

Combien la sagesse est difficile pour les familles au milieu de la confusion où vivent les peuples ! Que de fois on est dupe, même sans l'ignorer |! Que de fois aussi on contribue au malheur de ceux dont on voudrait la satisfaction! Que d’injustices on souffre; que d’injustices on commet inévitablement! Notre marche est douteuse ou embarrassée : la consolation du juste est seulement de faire moins de mal que les hommes iniques, et de ne jamais partager avec eux la volonté d’en faire. Le genre humain gagnerait beaucoup à ce que la vertu fût moins laborieuse. Le mérite ne serait pas aussi grand; mais quel bien procure Cette élévation rarement soutenue? Ce que nous devons désirer, c’est que les hommes droits ne paraissent plus des personnages remarquables. Pour que le devoir fût toujours aimé, ne faudrait-il pas qu’on püt le pratiquer toujours? Malheur à toute administration réduite à dire : N’écoutez pas votre intérêt !

Malheur à tout précepte qui demande de l’héroïsme |! Malheur aux cités où il sera sublime: d’être juste! Misérable terre ! où les lois ne: répriment que des désordres scandaleux, où, après de longues études, il n’est pas encore! reconnu que la passion, et l’entière absti-| nence sont également vicieuses, où enfin la!

patrie ne se fait entendre que pour imposer!

comme un joug, après les avoir altérées,| d'importantes maximes de la morale de tous:

les âges. |

Si généralement les hommes étaient sans!

retenue, la société serait trop méprisable; si. la plupart d’entre eux étaient austères, la vie! semblerait insensée. Des habitudes prudentes; et légitimement voluptueuses sont les seules. où le cœur doive trouver du repos. L’abus des! plaisirs l’accable, les reproches le déchirent,| le renoncement exigerait trop de force; il faut, entretenir des affections plus douces, et plus! conformes à l’idée qu’on peut se faire de!

l’ordre essentiel. Rectitude et plaisir, ce sont, les traces les moins obscures au milieu des!

ténèbres que l’avenir éciaircira peut-être. Il est. plusieurs signes accordés à l’espérance; les, parfums du printemps, les mystérieuses émo-| tions de l’amour, la dignité de l’homme sage annoncent que nous ne sommes pas oubliés.

sur la terre. Jouissons des biens qui passent, mais sans diminuer en nous le besoin de vivre : restons justes et capables de jouir en-|

core, afin de croire qu’un jour la secrète

volupté, la grace ineffable qui soutient l’uni-' vers, nous sera Connue sans voile.

Nous ne verrons point changer le monde.

Tenter une réforme subite, ce serait rempla-

cer les misères par des désastres, et les vices

par des fureurs. Si les peuples peuvent être ramenés sur des traces heureuses, ce sera

l'effet tardif de la persévérance des écrivains

dans une morale moins aveugle. Cependant la

probabilité de quelques institutions meilleures

chez des générations que nous ne connaîtrons

pas, ne peut être offerte comme un dédom-

magement assez positif. Comment nous serait-

il interdit de désirer pour nous aussi un sort

favorable, et de regretter du moins la sim-

plicité des lois premières? En avouant que le

beau absolu est inaccessible, on pourra s’at-

tacher à quelque image moins fidèle des vrais

biens; on n’exigera pas des dons parfaits,

et quelquefois même il suflira que le plaisir

ne soit pas déshonnête. Rien ne conviendrait

moins à notre temps que la supposition d’un

peuple presque entièrement raisonnable. Dans

la captivité, la pensée d’une vie libre devient un rêve; ainsi l’état de chose qui n’est pas

présent, sera toujours romanesque aux yeux :

des gens asservis à l’usage. Qui pourra discer-

ner avec justesse, et faire recevoir ces idées du : bonheur général? Que de recherches pour un génie infirme, pour une vie précaire ! La loi du

monde est peu connue. Elle subsiste; mais le: monde est gouverné secrètement, et avant de:

la bien comprendre, chaque homme disparaît.

Entraînés par les illusions d’une race turbulente et chargée de besoins, nous n’avons qu’un moment pour apprécier tant de liens contradictoires. L’inconstance humaine se joint à l’inconstance des choses, et cette durée que nous croirions féconde n’est formée que des phases diverses d’un vain désir. Que penser de nos siècles si brillans, mais pour lesquels il n’est pas d’autre avantage? Échappé à la démence ignorante, aux erreurs sans frein de la barbarie, mais livré à la fatigue, on perd le fruit des lumières. Dans l’impossibilité de songer à de fortes institutions, dans la nécessité d’avoir une multitude, qu’entreprendrez-vous pour le bonheur public? Qu’obtiendrez-vous de ces mouvemens inquiets, et de ces vertus inutiles? Comment la paix, l’union, la vraie joie se concilieront-elles avec ces sentimens extrêmes, ces inimitiés, ces rivalités, avec toutes ces prétentions futiles et laborieuses ?

L’orage parcourt tous les lieux; à chaque instant il choisit des victimes. Nous sommes nés sur d'innombrables ossemens, et le sol qui nous porte en est composé. Une fermentation dévorante, un mouvement sinistre laboure ce chaos où chacun de nous surnage durant des minutes. Unissez-vous, hommes

vrais : tout fuit sans retour. Vous dont les penchans sont naturels, et les vues équitables, uñissez-vous, aimez-vous. Le faste des ames superbes est resté sans excuse; on a vu que l’audace n’avait pas de fondement, et que toute science rencontrait des abîmes. Chérissons l’ordre et la tranquille intimité; en se consolant ainsi, en allégeant ce que peut-être on ne changerait jamais, on s’approche sans désespoir du moment où l’enthousiasme finit.

Là se perdent nos larmes comme notre gloire, comme nos travaux sans but, et nos opinions téméraires. Un homme puissant se fatigue avec bruit; en cherchant le silence, des hommes malheureux s’agitent. Et ce qui triomphe, et ce qui succombe, toute cette poussière vi-! vante, sera également dissipé. L’industrie, l’'austérité, la mollesse, limposture qu’on méprise comme celle qu’on adore, les fidèles des divers dogmes, et les agens des factions, tout. passe, tout s’oublié. La splendeur des peuples se consume, ainsi que le luxe des villes, et il reste peu de chose de l’orgueil de Balbeck, ou des merveilles d’Hermopolis : descendons sans amertume cette pente universelle. Environnés de troubles, soyons paisibles; aimons la justice malgré le délire des passions, et que des jouissances irréprochables nous aident à soutenir nos années suspendues entre le grand jour dont l’aurore n’a pas été vue, et le temps où les mortels n’auront plus de journées.

Note première. (page 1.)

Les années d’un écrivain ne sont pas toujours à ui. Quelquefois il n’est pas facile, comme on le roirait d’abord, de se soustraire aux conséquences Îd’événemens qu’on n’avait pas dû prévoir.

Note seconde. (page 12.)

| En morale la meilleure réforme ne serait, assure- Ît-on, qu’un projet spécieux. Au Caire, à Moscou, à Calcuta, il faut pour la multitude l’alternative du luxe ou de l’indigence. L’homme est ainsi fait; il n°y la point de remède au désordre.

Cette décision tranchante ne serait pas déplacée sur la scène, dans la bouche d’un valet philosophe. INous possédons, dirait-il, toute la sagacité imalwinable, et nous avons fait les lois les plus sages; Icependant nous sommes en plusieurs rencontres nuisibles ou malheureux, donc les mortels sont linévitablement méchans.

Pourquoi d’ailleurs ne songer qu'aux villes de trois cent mille habitans, et aux campagnes consalcrées à les nourrir? On prend trop souvent pour | sl 19

l’espèce entière le peu d'hommes qu’on a vus : élle( a plus d’aptitude, et elle aura plus de durée. Les formes qu’il paraît commode de conserver aujour* d’hui ne sont pas les seules qu’on puisse adopter? C’est dans l'indépendance, c’est loin des vieilless habitudes de la société qu’il faudrait étudier les lois premières. Ne nous renfermons point dans læ galerie la plus ornée du palais dont nous voulons| tracer la perspective.

Les conceptions morales sont les objets les plu importans de l’esprit humain. Ce qui est grand! c’est ce dont l’ame a besoin, c’est ce qui doit l’a: grandir ou la perfectionner. Les arts du calcul sont difficiles ou admirables, et même utiles; mais 1æ vraie science chez les hommes sera toujours la con naissance de l’homme et de ses devoirs. Quand les autres exercices de l’esprit, au lieu de servir seulement à rectifier les idées, absorbent l’attention, il deviennent funestes, puisqu'ils font oublier le but. Il est vrai que le génie pourrait découvrir avec une sorte de bonheur les maximes de l’organisation des: cités, tandis que la plus heureuse pénétration ne permet d’avancer que lentement sur la trace des Euler et des Leibnitz. Mais si ces derniers travaux supposent des études plus longues peut-être et pluss pénibles, ce qui tient à la législation est plus nécessaire, et moins d'hommes en seront capables :! - Pythagore et Kong-tsé ont rendu plus de servicess que Lagrange.

Le véritable écrivain se consacrerait à l’utilité]| publique; sans dédaigner les arts ingénieux, il net

Ca

chercherait point ce genre de succès que l’esprits fait ambitionner. Sa marche paraîtrait plus ferme, | et ses vues seraient plus généreuses : tous les temps: se présenteraient à ses regards. Pourquoi aspire-!|

rait-il à captiver les suffrages des hommes de goût, et s’occuperait-il principalement des jouets de la vie littéraire chez des nations où subsistent une morale incertaine, des arts frivoles, un système trompeur de perfectibilité, un masque universel d’une couleur vive, mais sinistre, bien propre à exciter à la fois les discordans éclats du rire et du désespoir?

La renommée est-elle un bien personnel trèsdésirable? Quel sérieux avantage une vanité d’un siècle aura-t-elle sur tant de vanités d’un jour? L'homme célèbre prendra-t-il une attitude plus gracieuse dans le silence du tombeau? Que font à celui qui vivait hier, les discours de ceux qui vivent aujourd’hui? L’univers est changé pour l’homme mort; à son dernier soupir l'illustration Va quitté. Si même dans l’ordre présent, la pratique du devoir est le plus bel emploi de la vie, c’est parce que la paix intérieure donne la seule jouissance qui ne s’affaiblisse point. Soyez utiles, non pour qu’on vous nomme avec emphase quand vous ne l’entendrez pas, mais pour que le bien se réalise, et que votre dernière heure s’écoule doucement.

Les livres ne changent point le monde, dit Voltaire. Cependant il remarque ailleurs que tous les peuples obéissent à des livres, et ceci est plus juste. Les livres n’agitent guère les nations, mais ils les conduisent. Les moyens positifs, ceux du pouvoir ont des effets moins durables. Un incendie rapide frappe les yeux, mais bientôt il s’éteindra : si au contraire une mine inflammable reçoit une étincelle quatre-vingts ans plus tard on la trouvera changée tout entière.

Ce n’est pas une obligation invariable d’employer un style mâle, et de n’écrire que sur des

objets importans. De nombreuses erreurs peuvent être diversement combattues. On peut, et on doit observer les abus particuliers comme la dépravyation publique. Pour ramener les hommes, quelquefois on les poursuivra jusque dans les ridicules de la vie privée. Les heures n’appartiennent pas toutes aux pensées graves; mais ne saurait-on conserver jusque dans les distractions de l’esprit quelques intentions de cette sagesse qui désabuse, ou qui tranquilise? Il faut plaire, dit-on, il faut offrir aux lecteurs ce qu’ils aiment. Ne ferait-on pas mieux de leur dire ce qu’il faudrait qu’ils aimassent? Tandis que le siècle entraîne la foule des hommes de lettres, les vrais écrivains préparent un autre siècle.

Les ténèbres s’éloignent, mais il reste éncore des nuages épais. Ne voudrez-vous pas être les défenseurs des générations futures, les législateurs de l’homme moral? Favorisez dans de sages desseins, la lente et irrésistible puissance de l’opinion. Peutêtre une peuplade reculée, peut-être même une des nations les plus séduites recevra-t-elle des impulsions favorables. Savons-nous avec certitude s’il ne se trouvera pas un homme qui veuille la vraie prospérité des peuples sur lesquels il aura obtenu du pouvoir ou de l’influence?

Ceux qui ont écrit, non par désœuvrement, ou dans des vues sordides, maïs pour parler à l’homme de ses intérêts les plus chers, ont jugé qu’ils avaient le droit de dire tout ce qu’ils croyaient conforme à la vérité. Il se pourrait qu’une doctrine fausse parût quelquefois opportune; mais généralement elle serait funeste. C’est à peu près à cela que se réduit cette question importante : toutes les vérités sontelles fécondes, ou peut-il y avoir des erreurs salu-

taires?

| Au milieu des mensonges, de certaines vérités nuiraient momentanément, parce qu’elles se présenteraient seules. L’imposture pourra même servir appui à quelques vertus, et divers préjugés occa- : Sioneront des actions généreuses. Mais si la vérité

était connue tout entière, et suivie en tout, la con-

Hition humaine serait incomparablement moins mal-

heureuse. Une vérité imparfaite ne promettra que

les avantages imparfaits. Si vous discernez le vrai

ans un point, tandis que vous voyez tout le reste

jous un aspect trompeur, c’est peut-être un mal de

lus, du moins pour le présent : des lueurs incer-

saines dans l’obscurité causent du trouble. C’est

Paccord, l’ensemble’ l’esprit d’ordre qui finiraient. es malheurs des peuples. |

Il faut surtout aux esprits étendus la vérité

>ntière, et on pourrait dire qu’ils la possèdent,

buisque la chercher c’est déjà l’obtenir quant aux

sonséquences morales les plus directes. Sans doute

JBes esprits bornés abusent de ce qu’ils savent; mais

ist-il un moyen de parler aux bons esprits sans

Pexposer à scandaliser ou à déconcerter les autres, ‘’est-à-dire sans s’adresser au public? Avant l’im-

brimerie, les sages étaient presque les seuls qui

Pavisassent de lire ce qu’effectivement les amis de

sa vérité doivent seuls bien lire. Les hommes qui

k’avaient que de l’esprit faisaient rarement les frais hécessaires pour rassembler des manuscrits sem-

plables ; mais aussi des gens de cour pouvaient ache-

‘er le plaisir de critiquer, sans y rien entendre, des

buvrages que la pauvreté d’ Épictète l'avait privé de

ionnaître. Aujourd’hui, ne pas parler à tous, ce

(erait se taire pour tous. La morale, qui n’est pas

teulement dans l’habitude, comme on affecte de le

roire, exige plus que jamais des idées justes. On

ne peut être arrêté par les inconvéniens accidentels de la publicité; le plus grand des maux serait le silence recommandé comme un moyen si prudent d'éviter ces faibles périls. Que, s’il se peut, il y ait un grand nombre d’esprits raisonnables, du moins par imitation. L’indifférence des autres hommes, l’artificieuse ironie, les erreurs même cesseront alors, ou auront peu d'effet. Le temps prouvera que si, en écrivant pour le peuple, on se fait approuver sans peine, ce n’est qu’en parlant aux amis de la vérité qu’on peut vraiment se rendre utile. |

Note troisième. (page 13.) -

Parmi nous, l’ordre civil n’étant moral qu’imparfaitement, et pour suppléer à la force quand elle cesse de veiller, les affections particulières ont conservé une égoïste indépendance. Au milieu même de ce désordre, il faudrait songer à prévenir l’aveuglement des passions, afin de n’être pas réduit sans cesse à de vains efforts pour en réprimer les écarts. C’est principalement dans cet état de choses, dont le terme est éloigné, que nous aurons à considérer les diverses convenances relatives à l’amour.

Ce point de vue, le plus fréquent, n’exclura pas les idées relatives à ce que l’amour serait dans d’autres institutions, ou même à tant de maux que les passions produisent aujourd’hui. Il faudra . donc, comme on l’a déja fait observer, un peu d’attention pour interpréter de certains passages, qui sans cela ne paraftraient pas entièrement d’accord, et pour voir à quelles considérations générales chaque chose se rapporte.

‘Voyez aussi la note cinquante-sixième.

Note quatrième. (page 18.)

« L’amour fondé sur l'estime, a dit M. Jay, avec une simplicité qui est fréquente chez lui, parce que ‘c’est l’ornement naturel d’une grande justesse; lamour fondé sur l’estime élève les hommes dans lune région supérieure, et les rend capables des ‘plus belles actions. Celui qui veut plaire à une ‘femme vertueuse. ne trouve au fond de son cœur ique des sentimens généreux. Pour mériter un regard... il voudra se distinguer, quelque carrière qu’il ait à parcourir, et la société retirera mille lavantages de ce sentiment. » (Glaneur.)

« Aimer, c’est être porté à prendre du plaisir dans a perfection, bien, ou bonheur de l’objet aimé. INous n’aimons point proprement ce qui est incapable de plaisir, ou de bonheur. L’amour de bienveil- {lance nous fait avoir en vue le plaisir d’autrui, mais ‘comme faisant, ou plutôt constituant le nôtre; car s’il ne rejaillissait pas sur nous en quelque façon, nous ne pourrions pas nous y intéresser, puisqu'il est impossible qu’on dise d’être détaché du bien propre.» Ce sont les expressions de Leibnitz, sur l’entendement humain, ch. xx du tit. IT.

« Il y a dans l’ame une force qui la portant hors d’elle vers l’idéal, tend à l’union; c’est l’amour dans le sens le plus étendu. » (HEMSTERHUYS.)

« Un homme d’esprit, quand il aime, sent mieux tout ce qu’il y a d’élevé, de riant et d’attendrissant dans la nature.» (La Solitude, par ZIMMERMAN.)

Si vous voulez déployer l’amour, et le considérer un peu de près, à découvert, à peine trouverez-vous une autre affection qui ait ni les douleurs plus

aiguës, ni les joies plus véhémentes, ni de plu: grands extases et ravissemens d’esprit. (PLUTARQUE dans les Symposiaques.)

Mademoiselle Scudéri dit que la mesure du mé-rite se tire de l’étendue du cœur et de la capacités d’aimer. (Réflexions sur les femmes, par madame: DE LAMBERT.) À |

On peut beaucoup abuser de ce passage quii exprime pourtant une vérité On a été jusqu’à! prétendre, soit dans l’ordre profane, soit dans les: doctrines mystiques, qu’aimer était la première loi.

« Non, l’amour n’est point ce fantôme théâtral: qui se nourrit de ses propres éclats, se complaît dans! une vaine représentation. C’est encore moins cette froide galanterie qui se joue d’elle-même et de son objet... ou cette métaphysique subtile qui, née: de l’impuissance du cœur et de l'imagination, a trouvé le moyen de rendre fastidieux les intérêts les plus chers aux ames véritablement sensibles. Non, ce n’est rien de tout cela. Les anciens, sortis à peine de l’enfance sociale, avaient, ce semble, bien mieux senti ce que doit être, ce qu'est véritablement. ce penchant impérieux dans un état de choses naturel : ils l'avaient peint dans des tableaux... plus simples et plus vrais.» (Rapports du physique ei du moral de l’homme (cinquième mém. CABANIS.)

« Encore que le mariage fasse un bon usage de la concupiscence, elle est néanmoins en soi toujours mauvaise et déréglée, et il n’est pas permis de l’exciter ni dans soi-même ni dans les autres. On doit toujours la regarder comme le honteux effet du péché, comme une source de poison capable de nous infester à tout moment, si Dieu n’en arrêtait les mauvais effets.» Nicoe, dans le traité de la

# ) Le “ s'ù 4 +7 = RUES.

Comédie, tome III des Essais. Ainsi ce qu’il serait mpossible de retrancher de l’ordre social le plus ur, ce qui est indispensable pour le propager, se rouve pourtant mauvais en soi, et vous ayez un acrement institué pour tirer parti d’un dérégleent, pour consacrer un poison! L’embarras de, icole se fait sentir surtout dans cette phrase : « Le mariage règle la concupiscence, mais il ne la rend as régléé. »

C’est par erreur qu’on allègue contre l’amour autorité de Bacon. Il ne dit point que les grands hommes n’ont pas connu l’amour; mais il observe que chez les anciens, l’amour n’a pas subjugué les hommes illustres, à l’exception de Marc-Antoine. Ce soldat fameux n’était pas un grand homme.

Bacon ajoute, il est vrai, que l’amour corrompt et déshonore lespèce humaine; mais cela ne peut s’entendre que des crimes ou des folies qui deviennent les abus de l’amour. Bacon n’a pas regardé comme déshonorant une inclination qu’il serait l'impossible de ne suivre jamais. Des hommes de génie ne se laisseront pas dégrader, mais ils seront | quelquefois ranimés par ces sentimens que la raison doit régler avec vigilance. C’est l’homme vulgaire qui se livre en esclave, sans examiner même quel lest le degré de sa servitude, et sans comprendre que le charme dégénère en folie quand on le subit sans réserve, quand la raison en est accablée.

On lit dans les Études de la nature : « Toute | maîtresse fut adorée, tout amant fut idolâtre... [ls ne voient plus la mort. L’amour les transporte dans les siècles infinis, et la mort ne leur paraît que le | moyen d’une réunion éternelle.» Nous éprouvons l'en effet dans l’amour un sentiment de perpétuité, | parce que l’amour renouvelle les générations. Nous

nous attribuons confusément quelque chose de cette longue durée, quand nous rencontrons le individus qui, d’après nos penchans, doivent contri buer avec nous à cette prolongation indéfinie.

Note cinquième. (page 19.)

Les hommes s’attachent moins, dit-on, à la réa lité de l’objet qu’à l’image arbitraire que la prévention y substitue. Ainsi, ajoute-t-on dans l’En cyclopédie (article Amour), l’objet des passion n’est pas ce qui les dégrade, ou ce qui les ennoblit, mais la manière dont on envisage cet objet.

Cela peut être juste quant aux premiers mouve-mens du cœur; mais ensuite l'illusion s’affaiblis-+ sant, on aperçoit des choses qui devraient déplaire,, et auxquelles il faudrait ne prendre aucune part.. Cependant elles ne semblent pas de nature à forcer! de rompre, et insensiblement on s’y habitue, c’est; ainsi que se communiquent les goûts, les maaières,| et jusqu'aux inclinations principales de ceux qu’il! ne convenait pas d’aimer.

EÉprouve ton cœur, avant de permettre à l’amour d’y séjourner, disait l’école de Pythagore; le miel le plus doux s’aigrit dans un vase qui n’est pas net.

Note sixième. (page 22.)

Il est plus important pour l’individu de se conserver que de se reproduire; mais, dans l’ordre universel, la régénération de l’espèce est la première loi. Nous ne sommes à cet égard que les. agens du développement successif des germes; ce ministère

lune fois rempli, nous devenons assez inutiles dans Ile monde vivant.

Sans doute ces sortes d’aperçus ne sont pas rigou-

reusement exacts; cependant voyez quel contraste dans le mouvement de notre existence. D’abord toutes les séductions se présentent; vous entrevoyez des biens inexprimables, et la vie qui vous a été proposée est si belle que vous vous hâtez de la communiquer. C’était là votre destination, vous étiez venus pour continuer la chaîne. Cela fait, vous êtes oubliés, ou repoussés de toutes parts. Les heures, plus fécondes jadis, se pressent et vous poursuivent. Vous ne marchez plus, vous ne faites que passer, et les choses n’ont qu’une voix pour vous dire : Non; rangez-vous, retirez-vous |

.Note septième. (page 38.)

« Par la suite l’expérience lui apprit, dit Mme de Genlis (dans Me de Clermont) que, pour les femmes, le véritable amour n’est autre chose qu’une amitié exaltée, et que celui-là seul est durable : c’est pourquoi l’on peut citer tant de femmes qui ont eu de grandes passions pour des hommes avancés en âge. »

Mme de Genlis semble avoir parfaitement senti que l’amour ne pouvait être le même dans les deux sexes. Sous les diverses latitudes, les femmes ont surtout besoin de se sentir mères, tandis que le plaisir est particulièrement l’objet des hommes, et qu’ils ne savent s’ils sont pères que par la complaisance qu’on met à le leur raconter.

Note huitième (page 58.)

« La continence est, chez beaucoup d’Européens, la vertu par excellence; en quoi je ne les comprends pas, dit le Persan Usbek, ne sachant ce que c’est qu’une vertu dont il ne résulte rien. »

La petite île de Sain, près des côtes Les plus occidentales de l’ancienne Armorique, était gardée, dit-on, par des vierges, et elles ne furent pas les seules que la doctrine sacerdotale condamnät alors à un célibat perpétuel. Cette île était peuplée exclusivement de femmes qui obéissaient à une sorte de règle religieuse; mais sans doute il y avait pour la plupart des interruptions, quant à la chasteté, puisque divers auteurs ajoutent qu’elles se rendaient de temps à autre sur le continent. Les prêtres de la Syrie se mutilaient: ceux de l'Égypte, ainsi que les gymnosophistes, et, d’après eux sans doute, beaucoup d’autres sectaires orientaux devaient garder la continence. On prétend que la Thébaïde, à l’époque de la plus grande ferveur, rassemblait quarante mille anachorètes.

Des millions de mortels des deux sexes, méprisant tout ce que la terre contient, voulurent y vivre en passagers. En effet, tout n’est que passage, et il se peut même que le trajet soit sans but. Mais, en suivant cette route incertaine, ne préférez pas, sans quelques motifs très-sérieux, d’arides escarpemens à des sentiers moins incommodes : la tempête du soir éclatera sur le front chargé de sueur, comme sur le front tranquille. >

Ils se sont abusés ceux-là qui ont prétendu qu’une créature humaine ne fût pas mue par son

plus grand avantage, autrement par son plus grand plaisir. Ils eussent dû se borner à nous montrer tous les deux dans les choses qui ne blessent point l’intérêt commun... Il n’y a de vertu que dans ce qui concourt au bien-être de l’espèce et de l’indi- vidu. Znductions, etc., par M. Kératry, chap. xv du livre V.

Quand on cessera de vanter une vertu chimérique, et de faire consister le mérite dans la difficulté, les rigueurs d’une juste continence diffèreront encore selon les sexes, mais en s’éloignant un peu des idées actuelles. Sous de certains rapports il faut que les femmes s’imposent une règle plus sévère, plus absolue. Leur choix sera plus fixe, let leur retenue plus.exacte, puisque c’est de leur conduite que dépendra la véritable légitimité des enfans. Mais lorsque ces suites des plaisirs n’ont point lieu, la loi redevient égale pour les deux sexes; elle n’est plus fondée que sur la force des engagemens, et sur d’autres convenances moins expresses. Renfermés dans ce cercle, les deux sexes changent de situation respective: Alors la continence devient plutôt un conseil qu’un prétexte, et c’est chez les femmes que les penchans voluptueux seront vus avec beaucoup d’indulgence. L’homme est surtout formé pour les travaux; il doit seulement rencontrer le plaisir, et il doit trouver bon que la femme s’en occupe davantage. Ce sont les hommes qu’il fatigue, ce sont eux qui dans tous les temps devraient réprimer en partie leurs désirs. Quelquefois on prétend que les hommes sont tout-à-fait maîtrisés par leur passion dans les premières années de la jeunesse. Mais ils sont tombés ainsi dans la servitude, parce que ayant trouvé agréable cet usage des forces de la vie, ils les ont laissées se porter de ce côté, au

détriment des forces intellectuelles, et en risquant de déranger toute l’harmonie qui constitue l’entière vigueur. Ils tardent à éprouver de la fatigue, mais c’est à cause de cette exaltation déréglée. Lorsque enfin l’abus les refroidit, ils se figurent que du moins il a fallu accorder une saison à la fougue de l’âge. Cependant pour un homme modéré, l’âge viril se prolongerait avec égalité durant la plus grande partie de la vie. Des années d’incontinence chez l’homme seront toujours punies ou par quelque mal visible, ou par quelque affaiblissement moral : peut-être même ne formera-t-on plus d’autre vœu que de continuer le rôle avilissant d’homme à bonnes fortunes.

Note neuvième. (page 60.)

Pour discerner le bien, pour le faire aimer, il est souvent trés-utile d'observer tant de maux qui proviennent de ce qu’on néglige de le suivre. Ce serait toutefois un penchant déréglé de ne s’occuper que du mal, et de s’attacher habituellement à la souffrance. Le sage ne craint pas de consulter, d’étudier la douleur; mais loin de la reproduire constamment par système, il ne l’entretiendra qu'avec mesure dans le cœur humain que la tristesse doit perfectionner d’abord, mais dont à la longue elle diminuerait la généreuse liberté.

Note dixième. (page 62.)

Des sectes gnostiques ou théosophiques, nées en Orient, vinrent, au temps de Carpocrate, mêler leurs idées mystérieuses aux mystères, sur le sens

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et l’expression desquels les chrétiens paraissaient encore indécis dans leurs principales écoles, en Égypte. Tout en prétendant se ranger sous l’étendard que Paul avait vivement soutenu, quelquesuns de ces vains théosophes, subtils, bavards, et impatiens de se distinguer par quelque doctrine nouvelle, s’avisèrent de prendre en horreur toute retenue des sens. Les jours de leurs dévotions étaient des jours de festin; on était nu dans ces assemblées, et les femmes appartenaient indistinctement à ceux d’entre les assistans qu’elles voulaient admettre.

On assure qu’à une autre époque les adamistes, disciples de Prodicus, prétendirent concilier une continence sévère avec une nudité absolue, projet sans doute apparent, à l’exception des adeptes les plus naïfs, mais dont on a vu divers exemples. Dans le douzième et le treizième siècle, Taurmède et Tauchelin employèrent encore ce moyen de popularité. Pour mieux persuader les femmes, Taurmède avait armé trois mille hommes.

Picard l’imita en Flandre, en Bohème, puis en Pologne. Le principal asile de ces nouveaux sectaires fut détruit en 1520, par les hussites; mais on pense qu’il existe encore des picards en Pologne, et même que les hernutes ont fait alliance avec eux. Les picards ne furent pas de parfaits adamistes, désespérant de changer le monde, ils renoncèrent à être nus dans les places publiques, et leur ferveur ne se soutint que dans l’enceinte de leurs assemblées. -Ils se conformaient scrupuleusement au précepte de la communauté des femmes : celle qu’on initiait .se donnait indistinctement ou à son frère, ou à quelque homme qu’elle voyait pour la première fois.

Sans choisir les autorités avec un soin scrupuleux, sans attacher beaucoup d’importance à des preuves

particulières, dont un livre du genre de celui-ci,a

rarement besoin, on se propose de rappeler que beaucoup de choses éloignées de nos usages se réalisèrent. Le souvenir même des innovations bizarres est propre à faire sentir que d’autres innovations, moins faciles sans doute, que des changemens justes et utiles ne seraient pas entièrement impraticables.

Note onzième. (page 62.)

Il est peut-être des régions où les bonzes, les iojes et les talapoins ne pénètrent guère; mais le monachisme n’est pas le seul résultat de l'esprit d’austérité.

Ce fut vraisemblablement après de grandes catastrophes que plusieurs législateurs entreprirent de substituer à des sociétés frappées d’anathème, des Sociétés soumises, plus saintes, plus pures devant le dieu des vengeances. Ce système d’expiation prévalut à une époque reculée; il n’en fallut pas davantage pour qu’un renoncement systématique parût ensuite légitime et vénérable. On voudrait encore que les générations modernes, sur le globe enfin tranquille, conservassent l’ignorance et les terreurs des siècles où apparemment des peuplades entières luttaient, au milieu des débris, contre de grands périls, en éprouvant d’extrêmes privations.

3 Ê Note douzième. (page 67.)

Qui velut summum bonum laudat animæ natu-

ram, et tanquam malum naturam carnis accusat,

profecto et animam carnaliter appetit, et carnem

carnaliter fugit, quoniam id vanitate sentit humand, non veritate divind. AUGUST. De civitate Dei; Jib. XIV.

Note treizième. (page 70.)

Actuellement ‘encore, le serment fait sur le mm... Ne. paraît plus solennel que tout autre chez les Arabes du désert. Il est dit, dans une relation du séjour des Français en Égypte, qu’un Arabe ne pouvant parvenir à persuader de sa sincérité, « prit à la main son phallus, et portant l’autre main vers le ciel », attesta. ainsi la vérité de ses paroles d’une manière qu'il croyait propre à écarter toute défiance.

Note quatorzième. (page 71.)

Chez les anciens, la plupart des hommes éclairés ne connaissaient qu’une puissance, la force mystérieuse qui, en produisant par elle-même, anime la matière. Les druides en particulier nommèrent la matière ainsi fécondée, ou la nature, la vierge qui enfante. Des juifs reçurent cette tradition orientale; si on la leur reprocha, ce fut parce qu’on ne la comprenait plus, et surtout parce qu’ils ne comprenaient pas eux-mêmes.

Quelques érudits ayant ensuite l'intention de réfuter ceux qui observaient que l’idée de la viergemère avait été connue avant qu’il y eût des té-

trarques, établirent soigneusement que dans l’anti-.

quité on ne disait pas : La vierge qui enfanta. Il leur fut répondu que la nature n’étant point passée,

les anciens avaient dû dire : La vierge qui enfante.

Cette allégorie étant souvent prise à la lettre, on put compter enfin, au nombre des mères, de famille

et

de divers pays, une dizaine de natures universelles»! et par ce moyen plusieurs personnages naquirent d’un habitant de l’empyrée, ou d’un serpent, ou d’un éclair.

Note quinzième. (page 72.)

Ceux qui ont fait des recherches particulières sur cet objet, assurent que le phallus était consacré dans les mystères d’Osiris et d’Isis; que le Cteïs et le phallus l’étaient dans les sanctuaires d’Éleusis ; que, plus loin de nous, le pulleiar (réunion des parties sexuelles) fut placé religieusement dans le temple de Shiva, et qu’on l’y trouve encore; que les Espagnols virent en Amérique des traces du même culte (*); que ces emblèmes avaient été reçus, selon Ptolémée, chez les Assyriens, ainsi que chez les Perses, et selon Diodore de Sicile, chez presque tous les peuples; qu’ils s’introduisirent généralement dans l’Europe, et qu’à la fin du dernier siècle ils existaient encore en Italie. En rappelant les solennités phalliques de Thèbes et de Canope, on ajoute qu'aujourd'hui même, dans leurs montagnes, des Druses vénèrent le lingam (**). Cet usage s’accordait avéc le culte du soleil, qui de nos jours même est

() On trouve seulement dans Garcilasso de la Vega, au liv. II, que les Mexicains avaient des dieux extrêmement sales et difformes..….. tels que Tiazolteuti, dieu de la luxure, Ometechtli, dieu de l’ivrognerie, etc. ; et que généralement cette finale teult désignait une divinité.

(**) Façonné en divinité portative, pour la commodité des dévots hindous, le lingam, ou pulleiar, s'éloigne beaucoup de la forme que sans doute on lui donnait dans l’origine : il serait difficile de deviner aujourd’hui quel emblème cette sorte de petite boîte rappelle.

NOTES ; Ja

adoré vers les rives de la Krishna. Des sectaires ont tort d’appeler infames ces rites pratiqués avec bonne foi jadis depuis le Gange jusque dans la Grèce, et auxquels on paraît avoir opposé une bienséance hypocrite, plus souvent qu’une convenance réelle.

Après tant de variations dans la manière de consacrer un emblème des forces génératives qui pñt tenir lieu du soleil trop difficile à représenter, on conservait, il y a moins d’un siècle, des souvenirs irrécusables des anciennes dionysiaques, dans: les fêtes de quelques villes de l’Italie méridionale. Quatre mille ans peut-être se sont écoulés depuis que le phallus s’est introduit, sous un autre nom, dans les temples de l’Asie, et maintenant il est encore dans les bourgades de la Pouille, z! Santo: Membro. ù

« Tout le mouvement du monde, dit Montaigne, se résout et rend en cet accouplage..…. Après tout, l’amour n’est autre chose que la soif de cette jouissance en un objet désiré, ni Vénus autre chose que le plaisir a... Sommes-nous pas bien brutes de nommer brutale l’opération qui nous fait? Quel monstrueux animal qui se fait horreur à soi-même, à qui ses plaisirs poisent ! Hé, pauvre homme, tu as des laideurs réelles et essentielles à suffisance, sans en forger d’imaginaires.» (Essais, ch. V du liv. IIL.)

Note seizième. (page 73.)

L'ordre qu’on y établirait achèverait d’affaiblir la maladie qui s’est introduite en Europe dans les derniers siècles, et dont le seul souvenir chez ceux qui l’ont éprouvée, doit nuire à la candeur de

l’amour. Le charme de ses faveurs les plus entrainantes n’appartient plus peut-être à celui qui ne resta pas exempt de tels dégoûts, et sans doute cet homme ne serait plus lui-même qu’un être tout-à-fait vulgaire aux yeux de la femme aimable qui aurait quelque idée de son malheur. Néanmoins l'équité demande qu’en méprisant.ceux qui s’exposent à un mal généralement honteux, on ne condamne pas sans distinction quiconque en a pu recevoir des atteintes. Souvent des prisonniers, des soldats, de pauvres voyageurs subirent cette infortune, sans avoir même une imprudence à se reprocher. Il se peut aussi que plusieurs femmes soient trompées en cela par leurs maris. Ce qui est déshonorant, c’est de ne pas craindre un mal de ce genre, d’en parler comme d’un tribut qu’on paiera quelquefois, de s’accommoder enfin du vil mélange des turpitudes et des voluptés.

Note dix-septième. (page 76.)

À l’époque de la seconde édition, un des rédacteurs d’une gazette a dit que la remarque dont il s’agit ici était d’une grande ignorance. Il savait qu’il n’y a pas un nombre prodigieux d’habitans au milieu des déserts, et qu’ainsi les peuples ne sont pas trop multipliés. Les savans regretteront de ne pas trouver ici le nom d’un critique si instruit; mais que d'hommes aussi prodigieux ont passé sans gloire |

Un autre jour, mécontent de quelques mots dans l’article qui concerne les relations entre les pères et leurs enfans, on a dit, dans la même feuille je crois : « On voit bien que l’auteur est encore fils, et

est point père.» Cette nes n’était pas heureuse. L'auteur se trouvait, sous les deux FAR Iports, dans la situation contraire.

On ne fait mention de ces incidens si petits, et un’peu anciens, que pour que chacun de nous (car chacun de nous est exposé à parler dans les journaux) se souvienne des bévues que la précipitation multiplierait, surtout si on prétendait deviiner les motifs personnels des auteurs que peut-être l'esprit de parti engagerait à regarder comme des adversaires.

Note dix-huitième. (page 76.)

L'homme partage tous les besoins éprouvés par Iles animaux, et ces besoins qui lui ont été imposés, in’avaient rien de vicieux dans le principe; mais | quelques- uns de ces penchans naturels deviennent funestes au milieu de la société. Si on entreprend de les réprimer, sans les remplacer par quelque chose de satisfaisant, on ne parvient qu’à les irriter.

Ainsi le besoin de détendre un ressort trop:

:comprimé, le besoin de piller, de frapper, de violer, de se livrer impunément aux caprices de la force, cet instinct multiplie les guerres. Il ne faut Ipas en chercher toutes les causes dans les longues. difficultés de la politique; on eût souvent trouvé le moyen d'éviter la rupture, si les avantages de la victoire eussent dû dépendre d’un coup de dé, ls’il n’y eût pas eu beaucoup de licence, beaucoup Id’appareil, si on n’eût pas offert en perspective, de la musique, de l’eau-de-vie, et tout le mouvement du carnage. On reproche, non sans raison, la guerre aux passions des princes; mais ils la

feraient plus rarement, et très-rarement peut-être si elle ne convenait point aux passions de la mul! titude. Quel peuple, en vantant la pureté, la dou ceur pacifique, la sainteté de sa loi, s’y conformt dans tous ses penchans, et ne continue pas à vénéi rer avec quelque prédilection une sagesse de 1e guerre, une Minerve farouche, suprême divinité|| des barbares? Le poète de l’Allemagne qui passé

guerre dès que l’occasion s’en présentait : il y es! mort misérablement. |

Note dix-neuvième. (page 76.)

Peut-on quelquefois réformer les peuples? Un auteur des derniers temps s’est déclaré pour la né: gative, dans une phrase peu réfléchie. Il a dit, en parlant de Pepin : « Son système politique ne con: Sistait point à prétendre sottement changer les hommes, car cette manie ridicule a toujours trompé l'attente des plus grands génies.» Pourquoi nom: mer de grands génies ceux qui se livrent à des manies sottes et ridicules?

Note vingtième. (page 83.)

Les affections passionnées auxquelles la beauté: morale paraît avoir le plus de part, dépendent encore des sens, et on ne voit pas que la sympathie: des ames ait lieu quand les corps sont absolument! privés de grace. Ce qui détermine chez une femme? un penchant subit, c’est la secrète supposition que l’homme qu’elle rencontre ayant avec elle des con--

sfformités particulières, leurs enfans seront bien l{constitués. Si la durée de ces liens a pour effet de HPattacher davantage, c’est qu’elle se sent confirmée ddans l’idée qu'avec l’appui de cet homme, elle Jremplira convenablement sa destination maternelle. Sans doute les enfans ne sont parfaitement orga-

n jour peut-être on obtiendra, à cet égard, des

| Ü onnées propres à à justifier des choix inopinés, et

C’est d’après des analogies de cette nature qu’ on KR si utile pour les enfans le lait de leurs mères. H1 doit être bon que ce qui produira les premiers dléveloppemens des organes, s’accorde avec ce qui les formés.

Note vingt-unième. (page 86.)

On serait coupable en négligeant ce que veut l'équité; mais il doit être permis de faire ce qu’elle interdit pas. Tout ce que l’équité demande avec ‘tant de modifications, est rigoureux dans le prin- ‘fcipe, parce que l’équité est mathématique; il n’est pas plus en notre pouvoir d’en altérer les lois, que de supposer pour des arts nouveaux, un angle de cent quatre-vingts degrés.

| Chez cet ancien peuple, qui durant de longues :fannées d’oppression et de mépris, a conservé, il omme les Israélites, ses institutions, chez les lie la parole, l'expression des choses, était pou antérieure à l’existence du monde visible. es rapports invariables, les premiers modèles des êtres, les feroers, furent établis par Ormusd, ou

La convention, la parole solennelle, décide de tous les droits. En ce sens, la convention est tou: jours juste; mais elle peut être sage, ou ne l’êtres pas. Elle le sera lorsqu'elle dérivera exactement des rapports essentiels, lorsqu'elle en deviendra une heureuse conséquence.

Note vingt-deuxième. (page 90.)

Les voyageurs modernes, comme les ancien historiens, allèguent de très-nombreux exemples: d’une grande liberté de mœurs accordée ou même prescrite aux femmes, du moins à quelques égards, ou dans de certaines saisons de la vie.

« Dans la petite île de Portland (près de lai Nouvelle Guinée) les jeunes filles ne se marient! pas avant d’être enceintes, et cet usage n’a pas! encore été détruit par l'influence de la religion.| - Lorsqu'un jeune homme et une fille ont entretenuil pendant quelque temps un commerce stérile, on! croit que la Providence ne les a pas destinés l’un à! ’autre. La femme conserve sa réputation, et elle!| peut agréer plusieurs prétendans, jusqu’au home | où devenue mère, elle contracte enfin un mariage | solide et indissoluble: » (Décade phil., an x11, n. 35.)||

Cette habitude, si différente de celles qui domi-|| nent dans l’Europe, se retrouve néanmoins en Suisse, à l’entrée des montagnes, sur les limites! des cantons de Fribourg et de Berne. Malgré la|| proximité des deux petites capitales, cet usage s’est || maintenu jusqu’à nos jours. Dans la Styrie, qui est également catholique, les femmes sont aussi dé- | votes, et leur conduite est aussi libre.

iles Malouines, en 1763 et 1764, par Pernetty. « De Jsorte, y est-il dit, que pas une de ces femmes peutêtre n’entre vierge dans l’état de mariage. » Il en est de même dans la Guinée, ainsi que dans plusieurs. autres parties de l’Afrique.

| Mais on est tellement habitué aux lois du mariage que hors de cet engagement, on croirait [volontiers contraire à la nature l’impulsion natu- Irelle des sexes. On trouve dans l’ Encyclopédie: cette définition un peu burlesque du mot pollution, effusion… hors de l’usage du mariage.

Note vingt-troisième. (page 93.)

| Nicole avoue: que la raison suffisait pour con- Iduire l’homme. « Pour réformer entièrement le monde, dit-il, pour rendre les hommes heureux dès cette vie même, il ne faudrait, au défaut de la Icharité, que leur donner à tous un amour-propreléclairé, qui sût discerner ses vrais intérêts, et y tendre par les voies que la droite raison lui découvrirait. Dans les états où elle (la charité) n’a point d’entrée, parce que la vraie religion en est Ibannie, on ne laisse pas de vivre avec autant de paix, de sûreté, de commodité, que si on était dans une république de saints.» Ch. IT et ch. IT du Traité de la Charité, etc.; Essai de Morale.

La morale la plus élevée, celle qui sera parfaitement utile quand la manie de l’austérité n’y Imêlera pas ses erreurs, la vraie morale fut connue de l’antiquité. Dans un des monumens les plus lanciens, dans le Bhaguat-Geeta, traduit du samscrit par Wilkins, Kreeshna (divinité sous une forme maine) prescrit à son disciple de faire le bien, sans

espoir, sans autre vue que le bien, sans autre bul que la conformité à l’ordre perpétuel.

Note vingt-quatrième. (page 105.)

On lisait dans une ancienne brochure, que à maladies v..…… devaient être mises au nombre Là avantages des temps modernes « parce que la crainte des suites servait à retenir ceux que la crainte dei

Se S SS

des événemens favorables, parce qu’ils occasio naient le prompt embellissement des villes. Il est dans le désordre de la tête, un degré qui ferait désespérer de l’homme : mais aussi cela pourra l’avertir de se méfier de certains principes dont les conséquences auront été quelquefois d’une absurdité palpable. | | Note vingt-cinquième. (page 409.) | On alléguera sans doute qu’en amour cette exac+ titude serait déplacée, que les femmes surtoutil veulent de l’entraînement, que ce serait s’exposer à rompre avec une jolie personne, que de lui dire : Je cesserai quelque jour de vous adorer, et aussitôt vous en serez avertie. Mais il est une manière:| d’exprimer les choses, comme une manière de lesil sentir. On pourrait trouver dès le commencement; d’une liaison, quelques minutes pour parler raison-!| nablement. Si d’ailleurs des femmes on ne peut! plus agréables veulent que tout soit délire, ce ne! sera pas à des femmes si agréables qu’il sera bon de: s’adresser. Enfin nous ne devons pas suivre aveu-4

glément de certaines inspirations de la nature, parce que ce serait s’écarter de la nature même. Si elle invite l’homme des forêts à prendre pour tunique loi la sensation dominante, elle commande à l’homme instruit de concilier des sentimens divers, et de se souvenir toujours de plusieurs devoirs.

Au milieu de la dissimulation qui semble inévitable dans la société, mais qui la rend fatigante pour les hommes droits, supposons vrais sans réserve du moins ceux qui s’aiment. Alors la confiance subsistera jusque dans les derniers temps de l'union, et le jour même où il faudra se quitter, on Is’estimera mutuellement. Fondamentum est justitiæ, fides; id est dictorum, conventorumque constantia, et veritas. (De officiis.)

L'auteur du Système physique et moral de la femme croyait les hommes naturellement plus con- Istans que les femmes. Il semble avoir oublié l’appui que généralement du moins la femme désire, et pour elle-même, et par une suite de l’amour maternel. Ce docteur allègue que les femmes ne sauraient manquer de vainqueurs, ce qui est les supposer trop généralement agréables. Quoi qu’il en soit, les remarques d’un observateur si estimable doivent être citées, précisément parce qu’elles contredisent ce qui est ici dans le texte. « La nature, dit Roussel au chap. IV, s’était contentée de faire les femmes aimables et légères, parce que cela suffisait à ses vues. Il fallait bien que l'amour fût vif chez les femmes; mais il n’était pas nécessaire qu’ il fût en elles constant dans son objet. L’homme qui attaque a besoin d’une certaine persévérance pour ne- pas perdre le fruit de sa poursuite. La femme, toujours maîtresse de se rendre, est sûre-

de ne pas manquer de vainqueurs, au lieu que l’homme incertain de vaincre, en courant d’un objet à un autre, courrait risque de se trouver sans conquête. »

Il est facile d’assigner, surtout dans l’ordre physique, plusieurs causes d’une inconstance particulière aux femmes, en les supposant dans l’indépendance de la vie sauvage, et en admettant qu’elles ne doivent pas être mères. Dès que la civilisation est seulement aussi avancée que les Hurons et les Kirgius, les femmes ont intérêt à faire prévaloir le système de la durée des engagemens; “elles adoptent des maximes de persévérance et de fidélité. Il leur convient plus qu’aux hommes que telle soit alors l’impulsion générale des esprits. Mais quand le mariage est signé, le but se trouve rempli; alors quelques-unes d’entre elles pourront songer plus ou moins secrètement aux avantages d’une inconstance désormais presque exempte du péril.

Au temps de Louis XIIT, il avait déjà été décidé ‘par un moraliste que naturellement l’inconstance est particulière à- la femme. Il observait qu’étant humide elle doit toujours être mobile, légère et infidèle. I1 y a joint quelques autres épithètes; mais, sans doute afin que les femmes prissent aisément leur parti sur le jugement qu’il prononçait, il a ajouté dans le même livre, l’Art de connaître les hommes, que c’est au soleil à gouverner le Cœur, que la lune ne régit que le cerveau, et que

la France est l’unique pays de la beauté, les autres

peuples étant généralement barbares.

has

Note vingt-sixième. (page 116.)

« L'usage nécessaire, mais désagréable aux sens, pour lequel la nature a disposé les conduits inférieurs du corps humain; les changemens invo- Jontaires auxquels les parties des sexes sont assujetties: la facilité de les blesser en dedans ou en dehors, lorsqu'on habite tout nu au milieu des bois, ‘a porté les hommes à les couvrir les premières, tant pour les cacher que pour les garantir. Parce que ces parties étaient la sentine du corps humain, et qu’elles étaient par préférence dérobées à la vue, on y a attaché une idée de turpitude, et on les a nommées honteuses… Et si l’on y prend garde, pudor ne signifiait dans son origine que ce qu’il devait réellement signifier. (Les latins définissent ce mot, ob aliguam rem sordidam timor).… Ainsi le mot pudeur, si l’on s’en fût tenu à son origine, n’aurait jamais été employé que pour exprimer une certaine espèce de sensations désagréables. » (Traité de la formation, mécanique des langues. Desbrosses, ch. Il, art. 16.)

Cicéron avait dit : Quæ autem partes corporis adspectum deformem habituræ atque iurpem, eas (natura) contexit atque abdidit… Quæ enim occultaoit, eadem omnes qui sanû mente sunt removent ab oculis. (De officiis, 127.)

Note vingt-septième. (page 117.)

Jeune épouse! aie soin que le lit conjugal ne conserve pendant le jour, aucune trace de ce qui :

s’y est passé la nuit. No 2668 des Lors, à la suite des Voyages de Pythagore.

Note vingt-huitième. (page 120.)

On trouve dans la lettre de Rousseau à Dalembert : « N’est-il pas plaisant qu’il faille dire pourquoi j’ai honte d’un sentiment naturel, si cette honte ne m’est pas moins naturelle que ce sentiment même.»

A cette occasion j’observerai qu’on peut souvent paraître imiter ce dont on n’a aucun souvenir distinct. Quand le plan d’une nouvelle pièce a du rapport avec quelque autre ouvrage qu’un journaliste dramatique parvient à découvrir, on est accusé d’avoir voulu tromper le public; mais que de fois:. les auteurs de cette classe auront pris dans l’article: même du critique, le titre du drame dont ils semblaient convaincus d’avoir frauduleusement reproduit l'intrigue, et en auront fait chercher partout un exemplaire afin de le lire pour la première fois.

Note vingt-neuvième. (page 125.)

Avant de regarder comme une sorte de nécessité conjugale de coucher journellement ensemble, ik ne serait pas mal à propos de songer à quelque famille du Labrador étendue pêle-mêle dans sa hutte enfumée. Ce à quoi nous la voyons réduite est à peu près sans inconvénient chez elle; mais quelle excuse donneront ceux qui dans une vie moins simple ou moins grossière, peuvent ce qu’ils veulent, et dès lors devraient connaître ce qu’il convient de vou- . loir? C’est dans un appartement si bien distribué à

d’autres égards qu’ils placent un seul lit pour deux. Avec de la sagacité, de la délicatesse peut-être, et vivant au milieu de tant de commodités rassemblées par des siècles de recherches, on se réunit huit heures par jour entre les mêmes draps, comme si on craignait de se plaire long-temps ensemble, comme si on ignorait que l’intimité en ce genre est altérée dès qu’on l’a trouvée importune, ou même inutile, et que c’est presque y renoncer que de la rendre quelquefois indifférente.

Un usage contraire a souvent prévalu dans les villes; mais cette séparation trop marquée est peutêtre plus mauvaise encore.

Au reste, dans toute observation semblable, on ne blâme qu’un certain nombre de personnes; la plupart des hommes se voient interdit ce qu’ils pré-. fèreraient, et beaucoup d’autres ne croient pas avoir le temps d’y songer. Nous ne paraissons presque jamais d’accord avec nous-mêmes, parce que le rôle que nous faisons n’est presque jamais de notre choix à tous égards.

Note trentième. (page 129.)

A l’occasion d’une famine, sous Louis X, on fit des processions, où, selon la chronique de Godefroi de Paris, les femmes sans chaussures, et les hommes vraiment nus marchaient à la suite du clergé. Vers la fin du seizième siècle, il y eut encore en France, dans les campagnes, et même dans la capitale, des processions que les flagellans, ou d’autres dévots suivaient demi-nus, ou entièrement nus.

« Dans les bains publics (au nord de l’Asie), les deux sexes sont communément séparés par des,

cloisons de planches; mais sortant des bains, tous nus, les deux sexes se voient dans cet état, et s’entretiennent souvent des choses les plus indifférentes; ils se jettent ensuite confusément dans l’eau, ou dans la neige. Dans les hameaux pauvres et éloignés, ils sont souvent tous ensemble dans le même bain. J’ai vu, dans les salines de Solikamskaia, des hommes qui y prenaient les bains : ils venaient de temps en temps à la porte pour s’y rafraîchir, et y causaient tout nus avec des femmes qui la plupart apportaient aux ouvriers de l’eaude-vie et de la quouas.» (Voyage en Sibérie, fait par ordre du roi, en 1761, par Chappe d’Auteroche, t. I, ch. Ier.)

« En 1500... d’après une remarque très-curieuse du célèbre Pogge, les deux sexes se baignaient pêle-mêle (*) aux eaux de Baden (en Suisse). On voyait nager dans les bains des femmes aussi enjouées, aussi légères, aussi belles, et aussi peu vêtues que les nymphes de la mythologie: les étrangers contemplaient ce spectacle du haut d’une galerie circulaire, ou se mêlaient même à ces jeux inno-| cens, si bon leur semblait. Aucun signe ne trahissait chez les parens, chez les maris, un sentiment de désapprobation, ou de jalousie. Les rédacteurs |

(*) Ce n’est pas en 1500, mais un peu plus tard, et étant auprès du concile de Constance, que Pogge alla visiter les bains de Baden. Il ne dit pas précisément que les deux sexes fussent réunis: mais il a vu que les communications étaient des plus faciles, et il s’est assuré par lui-même que | nul voile ne gêénait les simples spectateurs. Il ajoutait, dans sa lettre à Nicolas Nicoli, qu'ayant devant les yeux tant de nudités et une liberté si générale, il croyait assister aux jeux floraux de Rome ou être dans la république de Platon, -et que, sans contester les autres vertus de ces eaux, il les ‘croyait surtout très efficaces contre la stérilité.

du Museum allemand, qui ont reproduit cette relation de Pogge, il y a une trentaine d’années, affirment, dans les notes qu’ils y ont ajoutées, qu’il régnait encore, à cette époque: si rapprochée de nos temps, une très-grande liberté dans les bains de, Baden...» (Journal de l'Empire, 25 avril 1812.)

Chez les Romains on avait paru plus sévère; mais aussitôt que le bruit des armes s’éloigna de la capitale la licence devint extrême. Elle a commencé avant la conquête de la Macédoine; il a suffi des conseils d’un devin pour introduire dans la ville du Tibre les abus nocturnes des bacchanales.

« Lorsqu'on se souvient, dit Winkelman, que dans les premiers siècles de l’Église, on baptisait les personnes de l’un et de l’autre sexe en les plongeant indistinctement dans les mêmes eaux, on n’est pas surpris que la jeunesse d’Athènes ait dansé toute nue sur le théâtre durant les fêtes de Cérès, et qu’à de certains jours, les jeunes filles de Lacédémone aient aussi dansé toutes nues devant les jeunes gens. »

Supposons un pays où, dans de certaines fêtes générales, les femmes soient absolument libres d’être peu vêtues, ou même de ne l’être point. En nageant, en valsant, en se promenant, celles qui le jugeraient à propos, resteraient nues au milieu des hommes. Sans doute l'illusion de l’amour serait alors peu connue, et les passions n’auraient plus de transports, ou plutôt les passions n’existeraient plus : c’est précisément ce qu’on désirerait dans ce pays imaginaire. Est-ce la passion qui doit ennoblir généralement les choses humaines? Sommes-nous abrutis, ou avilis par des besoins, par des appétits, par des plaisirs auxquels nous n’avons pas encore su joindre quelque passion sublime? Il faut d’honnêtes attache-

mens, et des voluptés délicates, mais on peut les obtenir en conservant le bon sens. Nul ne proposera l’usage d’une telle nudité chez les peuples où la bienveillance naturelle est beaucoup affaiblie par læ misère, ou par le désordre. Peut-être les hommes n’y seraient-ils émus que par des désirs dénués d’un prestige qui n’est point la passion, et qui vaut mieux qu’elle; peut-être aussi, en devenant assez indiftérens à l’égard des femmes, écouteraient-ils des caprices plus grossiers, ou ne désireraient-ils plus même d’être excités par aucune sympathie, par la présence d’aucun être qui pût partager leur penchant. Quand on suppose un usage nouveau, on le considère comme faisant partie de mœurs nouvelles. Cette nudité demanderait d’autres institutions analogues, des institutions simples et fortes, et un grand respect pour celles d’entre les convenances morales: qui appartiennent à tous les temps. Alors on s’occuperait tellement de la satisfaction de l’ame, et de la rectitude des sentimens, que la vraie bonté n'aurait plus rien de chimérique. Malgré le silence: des passions, on se formerait, en tout genre, une, idée très-douce des jouissances partagées. Cet état de choses paraît éloigné, dira-t-on. Sans doute, mais il n’en faut rien conclure contre l’entière nudité momentanée, puisque la loi qui l’établirait n’existerait qu’au milieu d'institutions exemptes de: disparates à cet égard. Cessons de confondre avec l’homme toujours passible, les hommes que nous connaissons. Ne disons plus que tout ce qui serait impraticable parmi nous est contraire à la nature humaine; ne déclarons ni absurde, ni monstrueux ce qui se trouve seulement inusité, et rappelonsnous enfin que, louables ou imparfaites, les institutions de Lycurgue ont été réalisées.

Note trente-unième. (page 131.)

Chez les peuples où la nudité ne fait point partie des usages, et n’est pas autorisée en public, elle exige beaucoup de choix, et elle tient à des convenances délicates. Le défaut de goût contribue à rendre obscènes la plupart des livres et des gravures érotiques, ou plutôt ce seul défaut, pris dans son étendue, les rend condamnables; c’est ainsi qu’une nudité partielle est souvent indécente, et qu’elle rappelle des plaisirs vils ou illégitimes. Lorsque, dans des momens d’abandon, le corps n’est pas rendu à sa situation naturelle, avec cette liberté que la jouissance autorise, il y a quelque <hose de désagréable dans le dérangement contraint des voiles qui le couvrent si mal à propos. Avec un sentiment exquis de:la volupté, avec des goûts honnêtes, de la franchise, une imagination heureuse, et une ame élevée, adopterait-on de préférence, supporterait-on ce qu’il y a de trivial, ce

qu’il paraît y avoir de-bas, ou même d’hypocrite ,

dans de telles manières? Le plaisir aussi doit avoir sa candeur, ses mouvemens généreux, sa délicieuse

impudence. Il faut savoir dire : Volontiers, puisque

c’est sans inconvénient. Alors «on est capable de dire aussi, et d’un ton qui ne laisse aucun doute :

Non, j'ai promis le contraire.

Une réserve inutile, une fausse réserve, vient moins de timidité que d’ineptie. Bizarre pudeur qui

détruit le charme, et qui rend les besoins plus grossiers | Quel rapport ont-elles avec l'amour, ces

étoffes importunes? Est-ce à des vêtemens qu’on

s’unit? Si vous êtes libres, agissez librement; si

vous n'êtes pas libres, n’écoutez pas vos désirs. On

NS

est trop près de se soustraire à toute surveillance, | quand on renonce à de certaines facilités locales qu’on attendrait si on voulait seulement ce qui, peut être avoué, ou justifié.

Note trente-deuxième. (page 131.)

« Fœminarum convivia ineuntium in principio:

modestus est habitus; dein summa quæœque amicula exœuunt, paulatimque pudorem profanant; ad ultimum (honos auribus sit) ima corporum velamenta projiciunt : nec meretricum hoc dedecus est, sed matronarum virginumque, apud quas comitas habetur oulgatt corporis vilitas.» Vie d’Alex. Quinte- Curce, chap. 1 du liv. V. Et voici, dans la traduction de Beauzée, ce passage, modèle de bonhomie pour ceux qui voudront écrire sur les mœurs des nations. « Les femmes qui se trouvent à ces banquets ÿY paraissent d’abord avec un maintien modeste; ensuite elles se dépouillent de tout ce qui les couvre par le haut, et oubliant peu à peu ce qu’elles doivent à la pudeur, à la fin (sauf le respect qui est dû aux oreilles chastes) elles rejettent encore les voiles destinés à cacher les parties inférieures de leurs corps : et ce ne sont pas les courtisanes qui s’abandonnent à cette infamie, ce sont les femmes et les filles les plus honorables, qui regardent cette prostitution avilissante comme un devoir de politesse. »

Note trente-troisième. (page 134.)

Il était prescrit aux filles de Sparte de se montrer nues en public, dans plusieurs occasions. Cet usage a été regardé par quelques auteurs comme la cause

d’une certaine indifférence des Spartiates pour les femmes; mais le désordre qui paraît une suite de cette indifférence était plus général encore chez d’autres Grecs. On pourrait l’attribuer surtout à la séparation des sexes, à l’affaiblissement de l’esprit de famille, et même à des exercices trop répétés, à des habitudes trop constamment guerrières, trop mâles en quelque sorte, et peu naturelles sous le soleil de la Grècé méridionale. Il serait difficile de penser, avec Ferrand, qu’une nudité que les lois autorisaient dût inspirer de l’éloignement. « L’œil féroce du Spartiate, dit cet écrivain, dédaignait de s’arrêter sur celles qu’il avait vues dans l’état même des animaux, et sa fierté ne lui permettait pas de soupirer aux pieds d’un objet que la loi traitait avec tant de mépris.» Mais la loi avait-elle pour objet de traiter les femmes avec mépris, ou seulement de prévenir chez les hommes ce qu’il y a d’illusoire et de romanesque dans les passions? Les femmes sont-elles déshonorées pour avoir été nues comme les animaux, dans les lieux où il n’est pas reconnu que la dignité humaine dépende de nos hardes? Les Spartiates ne voyaient-ils pas plus souvent encore des hommes nus que des femmes nues? Se trouve-t-il enfin un sens plausible dans ce passage de la neuvième lettre de l’ Esprit de l’histoire ?

Qu’une femme évite de faire naître des désirs qu’elle ne peut satisfaire, et que souvent même elle doit craindre d’exciter, rien de plus raisonnable. Mais qu’universellement, et dans toutes les suppositions, elle ait honte d’être nue, ce n’est plus qu’asservissement à la coutume, pudeur factice, ou faiblesse d’esprit.

Au frontispice de la Sagesse (par Charron), la nature est représentée sous l’emblème d’une belle

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