SE
femme nue sans que ses hontes paraissent (quasi non essent). Supposons réalisée cette condition imposée au dessinateur, le genre humain ne subsistera pas. Sera-t-il plus noble en périssant, et faut-il rougir d'exister? Cette grande honte de ce qui appartient à l’amour peut être considérée. tout à la fois comme une humilité extrême, ou comme un extrême: orgueil; C’est donc une inconséquence extrême. L’inflexibilité des prétentions intellectuelles devient. ridicule chez des êtres dont l'intelligence ne peut. quitter la matière. Nous n’avons nul moyen de nous: entendre sur le beau, nul moyen même de le connaître, si le beau n’est pas ce qui plaît générale-! ment, du moins à ceux dont les facultés paraissent: étendues. La belle femme de Charron, mutilée de: la sorte, ne peut plus être une femme vraiment: belle; et au contraire une belle femme doit rester: nue dans des circonstances scrupuleusement choi-sies, sans avoir soin de se montrer quasi non essent.. La nudité, dans ces circonstances particulières, ne suppose nullement l’absence de la pudeur. Lai pudeur, ou le timide sentiment des vraies conve-nances, interdit presque toute nudité dans diverses; occasions, et souffre dans d’autres une nudité: entière. Sur les bords de l’Eurotas, les filles, en quit-tant quelquefois leurs vêtemens, ne renonçaient ni à la chasteté, ni même à la pudeur. Plutarque: combat Hérodote qui a dit : La femme dépouille 1 honte avec la chemise. Au contraire, ajoute Plutarque, celle qui est honnête, en dépouillant 1 chemise, se revêt de honte.
Note trente-quatrième. (page 437.)
Dans une note de la Nouvelle Héloïse (lettre Lv)}, Rousseau dit : « Femmes trop faibles, voulez-vous savoir si vous êtes aimées? Examinez votre amant sortant de vos bras. »
Les désirs auraient pu n’être excités en vous que par l’attrait général qui porte un sexe vers l’autre. Si, au contraire, le penchant subsiste après la possession, il doit être regardé comme une véritable préférence. Un simple goût serait affaibli par la volupté passagère qu’il aurait eue seule pour objet; vous verriez naître alors les premiers symptômes de cette inconstance qui s’accorde surtout avec le tempérament des hommes quand ils n’ont pas fait un choix formel.
Lorsque l’impétuosité du sang est ralentie, l’amour ne se soutient que s’il s’est introduit dans la pensée comme un lien durable, auquel on attache sincèrement quelques idées de paternité, d’union suivie, d’aimables habitudes. Un homme qui aurait faussement annoncé des intentions louables, ou qui aurait exprimé des sentimens exagérés cesserait alors de vouloir en imposer, ou il cesserait presque de le pouvoir. Il en sera de même chez les femmes, mais à un degré beaucoup moins visible. Cette différence provient en partie de ce que les femmes ne peuvent guère se défendre, comme nous l’avons remarqué, de voir dans le plaisir un lien sérieux, et dans leur propre condescendance le gage d’un mutuel engagement.
Est-ce aux belles femmes qu’on reste le plus attaché? Cette question a dû être souvent reproduite.
Il serait curieux peut-être de l’examiner à l’égard
des divers peuples; mais outre qu’il faudrait sy) arrêter trop long-temps, plusieurs données man-: queraient, et on fera seulement ici quelques re-: marques relativement aux habitudes, ou aux mœurs: de nos contrées occidentales.
Des beautés régulières ont pu obtenir un grandl ascendant, soit durant les siècles héroïques, soit: lorsque des chevaliers choisissaient une dame de: leurs pensées, bien plus pour soutenir partout,, les armes à la main, qu’elle n’avait pas d’égale,, que dans le dessein de vivre intimement auprès: d'elle.
Une femme qu’on ne remarque pas d’abord, mais qui, sans paraître jolie, n’est point dépourvue d’agrémens essentiels, peut en avoir beaucoup: aux yeux des hommes disposés à s’attacher sincèrement. Elle découvrira, en faveur de celui avec qui ellè sera unie, de continuels moyens de se rendre aimable. Elle les fera valoir très-naturellement, et ces graces sembleront inépuisables, parce qu’elle ne sera pas abusée par de fréquens homma ges, par de bruyantes démonstrations : c’est en elle, et c’est en elle seule qu’on trouvera autant, ou pl qu’on espérait. |
Simple, vraie, sans prétentions, elle est pourvue seulement de cet art de plaire qui est si constant chez les femmes, si doux quand elles n’en abusenti point, et si adroit chez celle qui ne se croit pas sûr d’être toujours l’objet d’empressemens flatteurs. Elle a beaucoup de physionomie, ou de délicatesse, et elle est facilement émue : dès ses premières années elle a connu cette défiance de soi-même qui donne à l’ame un si utile exercice. |
Sans autre expression habituelle, son œil an-| nonce le genre de finesse qui se concilie avec 1&
bonté. Ce regard voilé ordinairement, vient-il à Is’élever, on se persuade que c’est avec une intention affectueuse. Au contraire, quelque chose de mystérieux manquera toujours à un œil trop louvert, et plus beau pour les études d’un artiste, que dans des convenances secrètes. Une bouche ronde, et des lèvres peu dessinées ajoutent à la [douceur de la voix, en y mêlant une sorte d’accent imprévu, particulier, original, une expression ti- Imide, et facilement voluptueuse. Ce visage, vu [peut-être avec indifférence par beaucoup d’hommes, conserve quelque chose de naïf, quelque chose Id’enfantin qui doit prolonger le charme d’un preimier amour, et donner même aux joies maternelles lune candeur inappréciable.
Que manque-t-il à cette jeune femme, bonne, 'ingénieuse, tranquille dans ses goûts, et pleinement satisfaite si elle est une fois aimée comme elle le mérite, que lui manque-t-il pour répondre, durant un certaïn nombre d’années, à la plus heureuse attente d’un homme raisonnable? Au contraire cette ‘attente sera très-difficilement remplie par les femmes qui aspirent à être regardées comme supérieures à toute autre. Avant que leur raison achève de se former, et qu’elles reviennent des illusions suscitées. ou entretenues par leur fierté même, elles auront perdu en général leur fraîcheur, elles n’auront plus les agrémens de leur sexe. Jamais, comme compagnes de l’homme, elles ne seront aussi près de la perfection que peut l’être, en son genre, une femme dont la sensibilité est réelle, dont les formes et les manières sont attachantes, mais dont le visage n’a point d’éclat.
Note trente-cinquième. (page 137.)
On a essayé de traduire cette lettre, parce que la raison et la volupté s’y trouvent réunies; mais cet accord est difficile à exprimer dans notre langue, et dans plusieurs autres.
Cette lettre n’était pas inédite. Elle a été insérée, avec quelques autres passages du livre auquel elle appartient, dans un choix que, vers la fin de sa vie, Mme Dufresnoy a fait de morceaux relatifs aux personnes de son sexe. On dit que Mme Tastu a pris beaucoup de part à ce travail qui a été publié sous le titre Les Femmes.
Note trente-sixième. (page 142.)
Dans cet esprit sans doute, non moins que pour la bonne constitution des enfans, l’école de Pythagore recommandait de « ne pas procéder dans livresse à l’acte saint de la génération. »
Note trente-septième. (page 143.)
Les actions dont il s’agit ici sont irrégulières, et non pas criminelles.
Brueys se trompait beaucoup lorsqu'il disait :-
‘Nous ne manquerions jamais à nos devoirs si la connaissance que nous en avons était toujours suivie de la volonté de les remplir. On ne saurait même regarder comme rigoureusement vrai le mot attribué à Solon : Il ne se commettrait plus d’injustice, si chacun en était aussi indigné que celui qu’elle offense.
| Dès les premiers temps de la philosophie en Occident, on a prétendu que si on ne séparait pas |l’honnête de l’utile, on ne serait pas embarrassé à légard des devoirs. Sans doute en considérant J’honnête et l’utile comme une même chose, on évite beaucoup de confusion, parce qu’on est sur les traces de la vérité; mais il reste encore, pour l'application du principe, des difficultés nombreuses. On lit dans De Officuis, liv. 1 : Hoc quidem effectum sit, in officius diligendis id genus officiorum excellere, quod teneatur hominum societate… ut non sit difficile, in exquirendo officio quid cuique sit prœponendum videre. Ensuite (liv. III) une règle sûre est annoncée, Ut sine ulla errore dijudicare possimus, si quando cum illo, quod honestum 1intelligimus, pugnare id videbitur, quod apellamus utile, formula quœdam constituenda est. Cette formule, qui ne laisserait point de doutes, était une promesse très-difficile à remplir, et en effet Cicéron l’a oubliée, si ce n’est peut-être dans le paragraphe 23 : Non licet sui commodi causd, nocere alteri, principe ordinaire d’équité qui laisse les choses dans le vague où elles étaient avant la
prétendue formule. Au reste Cicéron, qui n’admet .
en cela aucune incertitude, et qui ajoute, avec bien plus de raison : ÆEtenim, non modo pluris putare quod utile videatur quam quod honestum, sed hœc etiam inter se comparare, et in his addu-
bitare, turpissimum est, Cicéron, placé entre Pom-
pée et César, ne savait plus de quel côté se trouvait
l’honnête, ou ne croyait pas devoir le préférer à
l’utile. Le père de la patrie, après avoir flatté César, dont il désirait la mort, après avoir vanté publiquement la douceur de celui que, dans ses lettres particulières, il comparaît aux plus cruels tyrans,
ne manque pas d'approuver comme généreuse læ conduite des conjurés qui l’immolent : leur perfidie: lui paraît ex omnibus prœclaris factis, pulcherrimum. Mais voyant ensuite la prospérité d’Octave, il abandonne les vengeurs de Rome, et il recherche la. bienveillance de ce nouveau matre.
Note trente-huitième. (page 146.)
Il est dit, dans Émile, que plusieurs causes vont dépeupler l’Europe. Une des principales, c’est que les femmes « aiment à faire un ouvrage inutile, afin de le recommencer toujours.» Mais pourvu que beaucoup de femmes continuent, ce qui est probable, à faire souvent un ouvrage utile, et que la plupart des autres continuent à le faire quelquefois, les meilleures parties de l’Europe conserveront de six cents à mille individus par lieue carrée, ce qui paraït suffisant pour le maintien de notre sage activité.
L'Europe ne sera pas dépeuplée par cette sorte d'irrégularité, par cette réserve qui est excusable, parce qu’elle ne nuit à personne. Peut-être ne faudrait-il pas dire qu’en agissant ainsi quelquefois, on trompe le vœu de la nature. La nature n’exige pas, et même elle ne permet pas en général que le: poisson qui fait un million d’œufs, fasse un million . de poissons vivans, et que sa race multiplie selon une semblable progression. L'Europe ne sera pas dépeuplée, l’Europe ne sera pas subjuguée par les Tatars : ces deux prédictions ne se réaliseront point. Quand Rousseau s’attachait à une idée, elle l’occupait presque exclusivement, et, bien que son esprit. eût de l’étendue, rarement il considérait à la fois
les diverses parties d’une question. L’espèce d’er-
reur la plus fréquente chez Rousseau était l’exagé-
ration dans les conséquences; c’est ce qui a le plus fourni de prétexte au reproche qu’on lui a trop fait de se contredire. j
Comme si ces idées de dépopulation avaient dû être l’écueil de plusieurs écrivains célèbres, Montesquieu s’est aussi trompé à cet égard, et même il s’est égaré davantage. A la vérité ce n’est pas dans le plus important de ses écrits, mais dans les Lettres persanes. Il cherche à y prouver la dépopulation de la terre, sans s’apercevoir qu’il choisit pour chaque contrée l’époque ancienne de la plus forte population, ce qui donne un résultat néces- Sairement illusoire.
Nos faiblesses ou nos vices peuvent contribuer à dépeupler quelque pays; mais sans doute les choses sont disposées de manière qu’il serait impossible de dévaster en même temps presque toutes. les régions. Il est à croire que la multiplication de l’espèce ne dépend que faiblement des entreprises, ou des systèmes de quelques hommes, et que, par exemple, le nombre de nos frères sur tout le globe ne sera jamais ni réduit de moitié, ni eine de moitié par des moyens humains.
Si on veut faire une étude des irrégularités Co damnables, ou des précautions licites, en ce qui concerne l’union des sexes, et si on désire consulter pour cette distinction d’autres lumières que celles du simple bon sens, il faudra feuilleter le traité de Sanchez De matrimonio, et celui de Bel-
larmin qui porte le même titre. On pourrait y
joindre Pauli Zacchia quæstionum médico-legalium
libri tres. On trouvera dans ces gros volumes des
éclaircissemens détaillés, à la manière des casuistes, ; 21.
sur de nombreuses questions. En voici quelquesunes.
Dans le traité du jésuite Sanchez : An possit fœmina se retrahere quando voir oult seminare..….? Num fas viro sit continuare concubitum, ubi priüs seminaoit, ut fæœmina seminet? An voluntaria, seminis virilis… fuso extra vas sit mortalus (culpa) ? An vir possit immoderatas abstinentias vovere absque uxoris consensu? An uxor excusetur a precepto Jejuni, st oir et prœcipiat ne jejunet? Quid si voir intromittat membrum in os fœminæ, vel in vas præœposterum.… vel tangat membro superficiem 1llius vasis? De delectationibus, tactibus, confabulationibusque inter conjuges, guando impediti sunt ne coire possint?
Dans le livre du docteur Zachias : Quando, quantum, quomodo debitum conjugale sit reddendum? Mulier an teneatur, reddendo debito, semen et ipsa emittere? Mulier an exigere ita debitum possit ut sola semen emittat, oiro non seminante? An teneatur reddere viro qui longo pene dotetur? An possit uxor post coïtum surgere, et urinam reddere, ut semina excutiat? St... jam excitata ad seminandum, semen non efjundut, peccatum est mortale?
Le docteur J. Boileau a traité dans un esprit différent : De tactibus impudicis; an sint peccata mortalia, vel venialia ?
Note trente-neuvième. (page 147.)
Les observations auxquelles cette note se rapporte ne sont pas même contraires au système de population accélérée qu’ont adopté tant de publicistes. à
L’essentiel serait qu’on ne méconnût pas ce qu’il
y a de solennel dans les engagemens du mariage, et qu’on sentît combien la douceur de cette union importe à la douceur de toute la vie : les mariages seraient moins souvent malheureux. Si, de plus, les mariages malheureux n’étaient pas indissolubles, ils deviendraient beaucoup moins funestes. Dans <es deux suppositions, il y aurait moins de célibataires. Il est également certain que le nombre des -enfans, au milieu des grands états, pourrait être le même sans .accabler une seule des familles qui -n sont aujourd’hui surchargées.
On n’examinera pas ici d’une manière suivie les institutions que, dans d’autres siècles, ou en d’autres lieux, il faudrait peut-être établir. Mais de simples remarques analogues à ces considérations politiques, ne s’écarteront pas des bornes qu’on s’est imposées.
Lorsque les arts étaient peu connus, lorsque les peuplades étaient éparses et faibles, on a cherché les moyens d’obtenir rapidement une population plus considérable. On voulait multiplier les hommes afin de défendre le pays, et augmenter les troupeaux afin de le nourrir. Les femmes stériles se présentaient devant le lingam, l’emblème sacré; on y conduisait même le bétail. :
Dans des circonstances différentes, il aurait fallu prévenir une multiplication excessive. On s’en est rarement occupé. Il est facile de placer sur un même point un grand nombre d’hommes, et de les y faire travailler; mais les rendre heureux, c’est <e qui paraît impossible.
Dans l’Europe, le quart de la population ne peut sortir de sa profonde misère. Il est vrai que cette détresse n’est pas directement produite par le défaut d'espace, et que les vivres ne manquent point;
mais l’accroissement de la population réformerait-il des usages qui proviennent en très-grande partie du nombre d’hommes rassemblés sous une même loi?
Dans une note du livre IV d’Émile, l’absence de la foi, ou, si on veut, l’irréligion est déclarée plus funeste que le fanatisme. « Si l’irréligion, dit J.-J. ne tue pas les hommes, eile les empêche de naître. » T1 n’est nullement prouvé que le manque de foi ait changé quelque pays en désert. Mais, à moins que cette dépopulation ne füt en effet très-grande, et ne détruisît toute la force de l’État, il vaudrait mieux ne pas naître, que d’être égorgé, ou mutilé par des furieux : sous ce rapport, la véritable irréligion même, quelque mal qu’elle fit d’ailleurs, em ferait moins que le fanatisme. »
« Multiplier les naissances, sans ennoblir la destinée, c’est préparer seulement une fête plus somptueuse à la mort. » (Madame de STAEL.)
« On oublie que des hommes épars sur un terrain immense souffrent moins des imperfections de l’état social, que quand la population est très-concentrée. » (M. WALCKENAER.)
« Si les hommes ont des obligations à l’égard des êtres qui ne sont pas encore, elles ne consistent pas à leur donner l’existence, mais le boñheur; elles ont pour objet le bien-être général de l’espèce humaine, ‘ou de la société dans laquelle ils vivent, de la famille à laquelle ils sont attachés, et non la puérile idée de charger la terre d’êtres inutiles et malheureux.» (CONDORCET.) \
« Notre grand intérêt est que les hommes qui existent soient heureux autant que la nature humaine et l’extrême disproportion entre les différens , états de la vie le comportent; mais si nous n’avons
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pu encore procurer ce bonheur aux hommes, pourquoi tant souhaiter d’en augmenter le nombre?.… La plupart des pères de famille craignent d’avoir trop d’enfans, et les gouvernemens désirent l’accroissement des peuples; mais si chaque royaume acquiert proportionnellement de nouveaux sujets, nul n’acquerra de supériorité. » (VOLTAIRE, en 1764.)
Note quarantième. (page 150.)
La jouissance est le sentiment de la possession de l’objet désiré.
Le bonheur est produit par une suite de sensations agréables, par des sentimens assez paisibles pour se prolonger. La félicité est le bonheur qui paraît complet, et qui s’annonce comme permanent pour ainsi dire.
Le devoir est d’étendre, de régulariser les jouissances, de prévenir la douleur, et de perpétuer les: émotions heureuses, afin de rapprocher de la félicité les autres et nous-mêmes.
Note quarante-unième. (page 152.)
-Si un devoir fondé sur des promesses expresses, et souvent relatif aux plus chers intérêts de la vie, n’était pas un devoir sérieux, nul devoir ne saurait l’être. On a été jusqu’à tourner en dérision les obligations morales qu’entraîne l’amour : par une erreur insigne, quand on voit qu’il s’agit du plaisir, on voudrait ne plus écouter la justice.
Cependant tout ce qui existe parmi les hommes a pour objet dans l’intérêt public, ou dans l’intérêt individuel, d’obtenir quelque plaisir, ou d’éviter
quelque douleur. Qui ne sait qu’ordinairement ce
n’est point pour l’or même qu’on cherche l’or, et}
que ce n’est pas précisément pour la gloire qu’on prend soin de s’illustrer? Celui qui se fait tuer dans l’occasion, veut éviter de vivre sans honneur; il ne peut pas s’écarter du plan qu’il suivait afin de recueillir un jour le fruit de son audace. On est laborieux, on est intrépide, on est vertueux pour rendre plus agréable la condition des autres, ou de soimême. Ainsi le premier principe des obligations est toujours semblable, et elles sont toutes également sérieuses. Dans un sens plus élevé, veut-on considérer le devoir comme l’accomplissement de la loi suprême? On ne trouvera dans cette loi divine aucun prétexte plus important pour régler la vie terrestre, que celui de se garantir, de se soulager, de se consoler mutuellement.
Note quarante-deuxième. (page 169.)
T1 semblerait agréable, pour ainsi dire, de s’abuser sur les personnes dont le principal mérite est d’avoir ce qu’on appelle vulgairement un bon cœur. Mais toutes les préventions deviennent nuisibles, même les prévent'ons indulgentes, et le fréquent inconvénient de se voir détrompé trop tard, l’emporte sur cette sorte d'avantage d’être quelquefois séduit pour toujours.
Une belle ame est portée aux affections pures, ‘et une bonne tête veut ce qu’exigent les principes
impérissables. Mais on vante comme méritant la
qualification de bon cœur un homme dont il faut excuser tous les écarts, sous prétexte qu’il n’est pas dur, insensible, implacable, un homme qui ne s’é-
tant jamais connu de penchans atroces, prétend céder indistinctement à l'impulsion présente. Il n’est guidé ni par ses propres réflexions, ni même par des maximes de justice généralement reconnues; se livrant presque sans choix à des émotions successives, il entreprend avec trop de confiance ce qu'il prend pour l'inspiration d’une bonté naturelle. Tout ce qu’il sait éviter, c’est d’offenser positivement, ou directement, et il croit bien faire lors même qu’il devient la cause d’un mal plus grand que le bien qu’il a en vue.
Ces bons cœurs contribuent généralement au désordre de la société. On prend des précautions contre les méchans ou contre les traîtres, et un. hypocrite sera démasqué; mais à quel moyen recourir contre l’homme faible, complaisant et inconséquent? Chaque jour sa bonté importune, et on est compromis ou déconcerté par ses bévues; mais il n’afflige personne avec malice, ou même avec une entière incapacité. On ne saurait le punir, on ne saurait le réformer. Son excellent cœur lui répète qu’il suit une bonne direction en n’écoutant jamais la raison, et qu’il sera complètement justifié s’il peut dire que ses intentions n’étaient pas mauvaises.
Si chez une femme un semblable caractère est moins à craindre au dehors, parce qu’elle ne règle en général que les affaires domestiques, il lui est funeste à elle-même, et il doit l’être aussi pour sa famille. Un homme fait quelquefois oublier ses fautes dans l’activité à laquelle il se livre; mais les travers d’une femme, concentrés pour ainsi dire dans la maison, peuvent en déranger toute l’économie.
. Souvent les hommes qui ont un bon cœur sont plus dangereux qu’un homme livré au vice. Leur
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conduite n’est pas odieuse;. dans le repos d’une: conscience trompée ils ne se corrigeront point, ef leurs imprudences feront de nouvelles victimes. Ils se dévouent pour un confrère, et ils oublient leur famille; ils chérissent un de leurs enfans, et ils laissent opprimer les autres; ils cautionnent un! ami de table, et ils ruinent leurs créanciers; leurs. laquais les volent, et ils négligent un parent malheureux qui ne les obsède pas; ils souffrent qu’on foule les peuples, mais ils enrichissent des favoris; ils retirent de l’exil un factieux, mais ils laissent des provinces dans la détresse. Sous des institutions. sages, on verfait peu de gens aussi inconsidérés : la nature des choses demande que ce soit la raison qui règne. Le cœur proposera, mais la tête examinera; ordinairement elle gouvernera bien quand elle restera libre, quand le cœur n’aura pas trop d’ascendant.
Note quarante-troisième. (page 174.)
« En Prusse, est-il dit dans le Tableau de Paris, toutes les filles nourrissent leurs enfans, et publiquement.… On s’accoutume à ne voir plus en elles que des mères. Voilà ce qu’a fait un roi philosophe, voilà comme il a donné des idées saines à sa nation. » Il aurait fallu examiner si cette tolérance était éclairée, si le roi de Prusse renonçait absolument à multiplier les mariages, si enfin toutes les lois relatives au sort des femmes, à l’état des enfans, et à l’hérédité, s’accordaient avec cette liberté de se marier, ou de ne se marier pas. Frédéric n’a eu peut-être d’autre guide que la sagesse souvent inconsidérée du temps où il philosophait en soupant.
Si on voulait que la loi du mariage conservât. toute sa force, les enfans illégitimes n’appartiendraient qu’à l’État. Néanmoins une mère pourrait quelquefois en garder un. Ce serait l’objet d’une: permission spéciale, accordée très-rarement. Cette femme resterait veuve, et elle ne transmettrait à son: enfant aucune propriété. Cependant quelques années plus tard, elle pourrait être réhabilitée par um acte exprès, à la demande de l’homme qui voudrait l’épouser. Il se chargerait de l’enfant par une simple adoption; mais il ne serait jamais autorisé à s’en déclarer le père, et à le mettre au rang des. enfans légitimes.
Note quarante-quatrième. (page 176.)
Du Divorce.
Les hommes instruits ont presque toujours raison: en un sens, lors même qu’ils prennent des résolutions fatales. Ce qu’on soutient de part et d’autre, dans des questions compliquées, est juste à quelques. égards; mais on a tort de s’y attacher exclusivement. Chacun s’arrêtant à une des faces de la vérité, au lieu de la considérer d’en haut, regarde la perspective, et néglige le plan : cette manière étroite est la principale cause des disputes. L'avantage
donné opiniâtrément à des points de vue particu-
liers a suffi pour remplir le monde, tantôt de sectaires qui, avec des opinions ou des sentimens semblables au fond, se détestaient, ou se méprisaient, tantôt de factieux qui guerroyaient en voulant, de bonne foi peut-être, le triomphe de principes peu différens. Mais substituez le plan à la perspective, aussitôt les hommes s’entendront, et s’approcheront
- We
du bonheur. Cela ne pourrait, à la vérité, se réaliser entièrement, parce que telle ne doit pas être la fin actuelle du mouvement des hommes; mais il leur est enjoint de s’efforcer de se servir de toute leur raison, et il leur est permis d’espérer en cela des succès durables.
L’abolition du divorce dans plusieurs pays, aggrave nécessairement la position de quelques infortunés de mœurs irréprochables. Il n’est pas également certain que ces rigueurs de la discipline contribuent à rendre plus douce une association qui, | s’il était permis de la rompre, n’en subsisterait pas moins ordinairement, et que perfectionnerait souvent alors une sollicitude plus attentive. S'il convient que la faculté de divorcer soit restreinte dans des bornes qui favorisent la durée de la plupart des mariages, il n’importe pas moins, et il importe surtout que ce lien ne devienne pas redoutable, que les célibataires ne soient pas nombreux, que le mariage enfin ne soit pas avili, ou abhorré.
En renonçant à la polygamie, on a pu rendre meilleure l’union conjugale, et quelques époux, ceux dont les principes et l'humeur ont assez d’ana-| logie, obtiennent sans doute ainsi les véritables! douceurs de la vie domestique. Mais l’indissolubilité, cette sorte d’unité de temps, appartient aux notions exagérées d’une pureté apparente. Cette délicatesse du mariage indissoluble a quelque chose de trop idéal. Qui empêche de dire aussi qu’à d’autres égards nous serions plus purs si nous n’avions pas les mêmes assujettissemens que les divers animaux? | “Cependant il faut savoir concilier avec des dehors! honnêtes ces tristes besoins. Vaudrait-il mieux périr| faute de les satisfaire, et dans le dessein de montrer par là notre supériorité?
Milton soutient, dans son traité du Divorce, que le mariage n’a pas été institué pour la seule pro-
création de l’homme, mais aussi pour sa consolation. Comme il est rare, ajoute-t-il, qu’on puisse savoir
avant l’union si les caractères ne sont pas inconci-
liables, il est injuste d’exiger qu’on reste enchaîné.
Si le mariage, poursuit-il, prévient des désordres, c’est seulement lorsque l’affection est réciproque; il en est tout autrement lorsqu'on ne peut regarder
ce lien que comme un joug. Le nœud du mariage
indissoluble, disait un célèbre Espagnol, est un
nœud gordien que rompra seule la faux de la mort.
Lorsque le divorce a été permis en France, il y a environ trente ans, des ecclésiastiques, qui paraissaient éloignés de toute ambition et de toute intrigue, ont rassuré, du haut de la chaire, les cons-
ciences timorées, en observant que dans la suppo-
sition même où l'Évangile exigerait réellement l’indissolubilité du mariage, une loi qui ne prescrirait pas le divorce, et qui, ne le conseillant jamais, le permettrait seulement, ne pourrait être iPA rues comme contraire-à la doctrine sacrée.
On a beaucoup écrit sur le divorce (*) ; ce qui conviendrait maintenant, ce serait de ramener la ques-
tion à sa simplicité naturelle. Un des premiers soins
(*) Les observations qui forment la suite de cette longue
note, ont été écrites en 1816. On n’en a imprimé alors qu'une
partie ; la promulgation de la loi qui abolissait le divorce a fait retirer les derniers feuillets.
S'il était temps encore de prévenir l'effet des motifs, difficiles à méconnaître, qui ont rendu suffisantes pour le réta” blissement de l’indissolubilité du mariage, des phrases dé- <lamatoires, on en parlerait ici d’une manière indépendante de ce qui s’est passé en 1816 ; mais peut-être le moment est- -
il éloigné où il cesserait d’être inutile, quant aux conséœuences directes, d’avoir raison avec plus d’étendue,