CHAPITRE PREMIER
Amputation tibio-tarsienne .
ARTICLE IREMIER.
Aperçu historique.
S’il fallait en croire ce que rapporte Sabatier, il semblerait que l’amputation tibio-tarsienne aurait déjà été mise en usage du temps d’Hippocrate. En effet, cet auteur de médecine opératoire a transcrit du livre De Articulis, section 4e, le passage suivant : « Mais le retranchement des os à l’endroit des articulations au pied, à la main, à la jambe , près des malléoles et au cubitus, à la jointure de la main est sans danger pour le plus grand nombre de ceux à qui on fait cette opération, pourvu qu’il ne survienne pas sur le champ de faiblesse ou que la fièvre ne s’allume pas le quatrième jour (i).» Certes, l’articu-
(0 S,ui.iTiEft-D'jpuYTRE*, Paris 1832, tora. IV, pag. 690.
lation à la jambe près des malléoles ne peut être autre que l’articulation tibio-tarsienne.
J’ai vérifié ce passage dans l’édition du savant et fidèle interprète désœuvrés d’Hippocrate, M. Littré, qui le traduit dans ces termes : « Les sections complètes des os soit au pied ou à la main, soit à la jambe dans le voisinage des malléoles ou à l’avant-bras dans le voisinage du carpe, sont la plupart du temps sans conséquences funestes, lorsque le blessé ne tombe pas sur le champ en syncope ou n’est pas saisi au quatrième jour d’une fièvre continue (i). »
Dans la traduction de M. Littré il n’est pas question des retranchements des os à l’endroit des articulations, ni de pratiquer des opérations. Il s’agit des plaies, des sections osseuses accidentelles, comme le comporte tout le paragraphe. Il me semble difficile d’y trouver l’origine de l’amputation tibiotarsienne.
Ambroise Paré rapporte que le capitaine François Leclerc étant sur un navire, reçut un coup de canon qui lui emporta le pied un peu au-dessus de la cheville, de laquelle il fut guéri ; mais quelque temps après, voyant que la jambe lui nuisait, il la fit couper jusqu’à cinq doigts du genou (2).
Cette ablation du pied par un boulet de canon un peu audessus de la cheville ne peut pas être considérée comme une amputation régulière. Cependant le résultat obtenu aurait pu engager les chirurgiens à imiter le hasard, c’est-à-dire, à pratiquer l’amputation sus-malléolaire ou tibio-tarsienne. Je dis Tune ou l’autre, parce que d’après le passage d’Ambroise Paré,
(1) OEuvres complètes d’ Hippocrate, par M. Littré ; Paris, 1844, tom. IV, des Articulations, pag. 283.
(2) Tom. IF, pag. 221 ,* Paris, 1840.
il est assez difficile de décider si le pied du capitaine Leclerc a été enlevé au-dessus de la cheville dans l’articulation ou dans la continuité des os de la jambe.
On rapporte généralement à Sédilier le premier cas bien constaté de l’amputation tibio-tarsienne. Brasdor, dans son traité sur les amputations dans les articles, travail inséré dans les Mémoires de l’ancienne Académie de chirurgie de Paris, raconte cette opération dans les termes suivants :
« Le pied d’un enfant de dix ans tomba en mortification par l’effet d’une cause extérieure. M. Sédilier, maître en chirurgie à Laval, en fit l’amputation dans l’article même. Le malade ne parut pas souffrir beaucoup pendant l’opération et dans la suite les pansements ne lui furent pas bien sensibles. Il y eut peu d’inflammation et de suppuration. Les surfaces cartilagineuses ne s’exfolièrent point du moins d’une manière visible. La cicatrice se fit en peu de temps et ne s’est jamais rouverte pendant douze ans, que le malade a survécu (1). »
Le fait de Sédilier eut des suites bien simples et pourrait être considéré comme extraordinaire, s’il ne s’était passé chez un enfant de dix ans. Du reste, aujourd’hui il est probable que dans un cas semblable on laisserait achever l’amputation par la nature, au lieu de porter les instruments sur les parties vivantes.
Lisfranc et M. Lenoir ont parlé d’un militaire dont le pied et la malléole interne avaient été enlevés dans la campagne de Russie et qui marchait bien à l’aide d’une bottine ingénieuse qu’il avait confectionnée lui-même.
Rossi dit avoir désarticulé le pied en totalité.
(0 Mémoires de l’Académie de chirurgie de Paris , tom IV, 5e partie. — Paris, 1819, pag. 492.
Des élèves de Yacca ont rapporté à Lisfrane, que le chirurgien de Pise avait enlevé le pied à un dragon qui savait faire cinq à six lieues de marche (1). ,
En 1817, Textor père, de Wurtzbourg, aurait désarticulé les deux pieds sur un sujet qui guérit, mais qui ne sut jamais marcher qu’en se tramant sur les genoux.
Sabatier, qui relate les passages extraits des livres d’Hippocrate et d’Ambroise Paré, dit qu’on a proposé de ne retrancher que le pied, si la maladie pour laquelle on fait l’amputation, se borne à cette partie, pour éviter le danger qui pourrait résulter de l’amputation de la jambe, si on la pratiquait à l’endroit ordinaire. Il décrit ensuite un procédé qui appartient à la méthode circulaire (2).
M. le professeur Velpeau, qui a tant contribué aux progrès de la chirurgie moderne, disait déjà dans la première édition de son traité de médecine opératoire, publié en 1832, qu’il serait permis de faire de nouvelles tentatives au sujet de l’amputation du pied en totalité, si des circonstances favorables se présentaient.
M. Malgaigne s’exprimait dans l’édition de 1834 de son manuel de médecine opératoire dans les termes suivants : « L’amputation dans l’articulation tibio-tarsienne est généralement rejetée de nos jours; plusieurs chirurgiens renommés, MM. Lisfranc, Velpeau et même avant eux le prudent Sabatier, n’en parlent cependant pas sans témoigner quelque regret de l’oubli dans lequel elle est plongée. Nous pensons que la question n’est rien moins que décidée et que les avantages qu’elle promet, méritent bien de nouvelles tentatives. »
(t) Précis de médecine opératoire, pat* J. Lisfrane, tom II. pag. 347; Paris,
(2) Ouv. cité -
M. le professeur Sédillot, de Strasbourg, dans son traité de médecine opératoire, publié en 1839, émet l’opinion suivante : « On a quelquefois enlevé le pied en totalité dans son articulation avec la jambe, mais cette opération, malgré quelques cas enregistrés dans la science, est toujours restée exceptionnelle et n’a été érigée en principe par aucun chirurgien (1). »
Ainsi donc, jusqu’en 1839 il y a eu quelques cas exceptionnels d’amputation libio-tarsienne. La plupart des chirurgiens la blâmaient. Si quelques-uns, comme Sabatier, Lisfranc, MM. Velpeau et Malgaigne avaient conseillé de revoir la question, ils n’avaient pas eu l’occasion de prouver par des faits que cette désarticulation devait être adoptée.
En 1839, Baudens s’efforça de faire adopter cette amputation en France, en la décrivant et en la pratiquant sur le vivant.
Au dire de M. Sédillot, Baudens avait fait en 1848 cinq amputations tibio-tarsiennes avec les résultats suivants : des cinq opérés de Baudens un est mort; un autre est en voie de guérison; un troisième a du être amputé plus tard de la jambe par M. Hulin. Quant aux deux autres malades, dit M. Sédillot, je ne sache pas que l’habile chirurgien du Valcie-Gràce en ait publié l’histoire (2).
Les résultats obtenus par Baudens n’étaient guère encourageants, mais je ferai remarquer que ces résultats devaient plutôt être attribués au procédé opératoire suivi par
(1) Traité de médecine opératoire , bandages et appareils par Ch. Sédillot, pag. 531 ; Paris, 1839.
(2) M. SÉuiLLOT, Amputation tibio-tar sienne ; Strasbourg, 1848. [Brochure.)
Baudens qu’à l’endroit où l’amputation avait été pratiquée. Il était réservé à M. James Syme, professeur de clinique chirurgicale à l’Université d’Édimbourg, de faire connaître les avantages de cette amputation. Le célèbre chirurgien écossais publia en 1844 (1) un mémoire dans lequel il décrivit son excellent procédé opératoire. Dans ce travail, il rapporte quatorze cas d’amputation tibio-tarsienne, dont huit appartiennent à sa propre pratique et six sont dus à d’autres chirurgiens. Aucun cas n’a été suivi de mort : voilà bien d’autres résultats que ceux obtenus par Baudens ! La première opération de M. Syme remonte à 1842; il l’a publiée en février 1843.
En Allemagne, M. François Ghelius, fils du célèbre professeur d’Heidelberg , publia en 1846 une thèse en latin sur l’amputation du pied , dans laquelle il fit connaître un cas de succès complet qui lui appartient. Cette œuvre est dédiée à M. Syme (2).
MM.Textor père et fils, de Wurtzbourg, imitèrent le jeune Ghelius et avaient déjà en 1848 pratiqué sept fois cette opération (5).
Les travaux de M.Syme reproduits dans les journaux français, éveillèrent l’attention des chirurgiens. En 1846, M. le professeur Jobert deLamballe amputa le pied en totalité.
En la même année, M. Jules Roux, de Toulon, fil la même opération et il modifia avantageusement le procédé opératoire de M. Syme.
En 1847, M. le docteur Metz présenta aux célébrités chi-
(1) London and Edim. Monthly Journal of med. Science. Àugutt. 1844. Voyez Journal de chirurgie de Malgaigne , tom II, pag. 267.
(2) De amputatione inarticulopedis* Heidelberg, 1846.
(3) Amputation tibio-tarsienne, par le professeur Sédillot ; Strasbourg,
rurgicales de l’Allemagne et de Strasbourg réunies en congrès scientifique à Aix-la-Chapelle, un de ses malades amputé du pied et marchant parfaitement sur son moignon.
En la même année M. Louis Anselme Morel présenta et soutint (le 23 décembre) devant la Faculté de médecine de Paris une thèse sur la désarticulation tibio-tarsienne (1).
En 1848 (au mois de mars) , M. Pierre- Auguste Didiot fit sa thèse inaugurale sur le même sujet.
C’est en 1848 aussi que M. le professeur Sédillot publia la brochure dont j’ai déjà parlé et dans laquelle j’ai puisé plusieurs renseignements historiques et des données pratiques.
Le savant et habile chirurgien de Strasbourg fit connaître dans cet opuscule un cas d’amputation tibio-tarsienne qu’il avait pratiquée par un procédé à lambeau latéral interne, qui était pour lui bien préférable au procédé de M. Syme.
En 1849, la Gazette des hôpitaux de Paris du 6 décembre nous a rendu compte d’une leçon faite par M. Gosselin sur la désarticulation tibio-tarsienne.
En 1850, M. Alphonse Robert, au concours pour la chaire
de médecine opératoire à la Faculté de médecine de Paris, eut pour sujet de thèse : Des amputations partielles et de la désarticulation du pied. Le célèbre praticien de l’Hôtel-Dieu rapporte dans ce travail un succès d’amputation tibio-tarsienne qu’il a obtenu à l’hôpital Beaujon ; il ajoute que M. le professeur Velpeau a eu un résultat semblable à la Charité (2).
(0 De la désarticulation tibio-tarsienne. (Proeédé nouveau). Paris, 1847. (2) Des amputations partielles et de la désarticulation du pied., par Alph, Robert ; Paris, 1850.
En 1854, un des membres les plus actifs de la Société de chirurgie de Paris, M. Yerneuil , a écrit un très-beau rapport ayant pour titre : Nouveaux faits pour servir à l’histoire de l’amputation tibio- tarsienne. Description de plusieurs moignons disséqués longtemps après l’opération et à propos d’une communication de M. le docteur Jules Roux , de Toulon (i).
Enfin M. Barthélemy a défendu en 1857, devant la Faculté de Montpellier une thèse sur l’amputation tibio - tarsienne dédiée à M. le docteur Roux (2). M. Barthélemy parle de deux thèses sur le même sujet qui auraient été soutenues devant la Faculté de médecine de Strasbourg et qu’il n’a pu se procurer.
Du reste, aujourd’hui l’amputation tibio-tarsienne est entrée dans la pratique commune et les auteurs de médecine opératoire la décrivent.
L’amputation du pied en totalité a donc été pratiquée depuis 1839, dans la plupart des pays voisins ; mais en Belgique, il n’en a été publié aucun cas. Je dois ajouter cependant, que mon collègue M. le professeur Soupart, de Gand, a décrit dans son mémoire sur les amputations, publié en 1847, quatre procédés qui appartiennent au mode elliptique.
Ma première amputation tibio-tartienne date de 1848. Je
(1) Voyez Gazette des hôpitaux du 29 juillet 1854 et aussi les Mémoires de la Société de chirurgie de Paris , tome IV, 5e fascicule, pages 411 et suivantes.
(â) De l'amputation tibia -tarsienne* par Charles Barthélemy. Montpellier,
n’ai pas plus tôt communiqué mes observations à l’Académie, parce que je désirais la rendre témoin des résultats définitifs que j’aurais obtenus, quels qu’ils fussent. Mais pour cela il fallait voir les opérés assez longtemps après l’opération ; car, comme l’a très-bien dit M. Verneuil, « pour que la guérison soit proclamée (après cette amputation), il faut que le moignon soit sorti triomphant de l’épreuve de la marche et de la station suffisamment prolongées. » J’ajouterai que mes occupations m’ont aussi empêché de mettre plus tôt mon travail au jour.
L’aperçu historique que je viens de donner, est certes loin d’être complet. Ainsi Rognetta a publié d’excellents articles dans les annales thérapeutiques sur ce sujet; M. Valette, chirurgien distingué de Lyon, a pratiqué plusieurs fois celte amputation (i); Blandin, MM. les professeurs Pittia, de Prague, Gunther, de Leipzig, Wutzer, de Bonn, Zeis, de Marbourg, Pauli, de Landau, s’en sont aussi occupés (2).
Je crois néanmoins avoir mentionné les principaux travaux qui ont été publiés sur l’amputation tibio-tarsienne.