ARTICLE SIXIÈME
Prothèse.
Blandin conseillait de faire marcher l’amputé au moyen du membre artificiel de M. Martin, dont on fait usage après l’amputation sus-malléolaire. Si le conseil de l’éminent professeur de Paris devait être suivi, tout chirurgien se demanderait s’il ne serait pas préférable de remplacer l’amputation tibio-tarsienne par la sus-malléolaire : il est bien démontré aujourd’hui, je pense, pour tous les praticiens qui ont fait ces deux opérations, que la première est plus dangereuse que la seconde. Quel avantage pourrait-il donc y avoir à recourir à la désarticulation du pied, si ceux qui l’ont subie ne peuvent marcher directement sur le moignon et doivent se servir du même membre artificiel qu’après l'amputation sus-malléolaire ? Il est vrai, que, comme je l’ai déjà dit, Blandin préférait en général les désarticulations à l’amputation des membres dans la continuité des os, parce que d’après lui la phébite osseuse était souvent le point de départ de l’infection purulente.
Du reste, M. Ferdinand Martin fait observer que la confec-
lion d’un membre artificiel après l’amputation ti bio-tarsien ne serait chose bien difficile ; ce chirurgien orthopédiste aflirme qu’après cette amputation on ne pourra pas aussi bien masquer la mutilation qu’après l’amputation sus-malléolaire (1).
Raudens et M. Robert ont appliqué une bottine simple à leurs amputés (2).
M. Sédillot lit marcher son amputé avec la chaussure suivante : « Une bottine circulaire, lacée sur le bas de la jambe et rembourrée de coton, embrasse le moignon, mais n’est pas assez épaisse pour obvier au raccourcissement du membre. On engage la bottine dans une botte ordinaire lacée en avant et dès lors la marche devient chaque jour plus libre (3). »
M. Valette, chirurgien distingué de l’Hôtel-Dieu de Lyon qui, en 1858, avait déjà pratiqué onze fois cette opération, communiqua à M. Verneuil qu’un de ses amputés faisait sans se fatiguer quatre à cinq lieues dans la montagne, franchissait les ravins, grimpait sur les rochers et même sur les arbres au besoin. M. Valette le vit lui-même monter fort lestement sur une échelle. Il était muni d’un appareil fort simple revenant à trente francs et composé : d’un bas se terminant en cul-de-sac arrondi, d’une chaussette de peau appliquée par-dessus le bas et destinée à protéger le moignon, enfin d’une botte ouverte en avant et renforcée latéralement par deux tiges de fer solides et verticales. La base de cette botte est occupée par un disque de bois arrondi, formant semelle et sur lequel les liges de fer latérales viennent se fixer; entre la semelle et l’extrémité du
(1) lissai sur les appareils orthopédiques des membres inferieurs , par F. Martin, pag. 110; Paris, 1850.
(-’) Thèse de concours sur les amputations et la désarticulation du pied , pag. 1Ü3 ; Paris, 1830.
(s) Brochure citée, pag. 21.
moignon se trouve une espèce de sac de cuir qui par sa face concave, reçoit l’extrémité du membre, puis un espace vide sous-jacent et qu’on remplit avec un sac de son (1).
Je me suis adressé directement à M. Syme pour savoir quelle était la chaussure qu’il faisait mettre à ses amputés. L’éminent professeur d’Edimbourg eût non-seulement l’obligeance de me donner tous les renseignements désirables, mais poussa la complaisance jusqu’à m’envoyer un dessin très-intelligible qui permît à M. Bonneels de faire fabriquer des bottines pour mes opérés. Je suis heureux de pouvoir témoigner publiquement ma reconnaissance et mon admiration au savant professeur écossais, qui est sans contestation le chirurgien qui a le plus contribué à faire adopter en pratique l’amputation tibïo-tarsienne.
La bottine dont mes opérés lont usage, est composée d’un pied en bois de liège et d’une tige bouclée ou lacée qui remonte jusqu’au genou. Le fond de la bottine contient un coussin creux en gomme élastique. Il est impossible, je pense, d’avoir un appareil prothétique plus simple ; aussi un de mes amputés a-t-il pu le faire confectionner dans son village. L’appareil ou bottine devant être tout à fait moulé sur le membre, il sera indispensable que le fabricant possède un moule du moignon. Celui-ci subissant des changements et surtout de l’amaigrissement par le temps, le mutilé devra se présenter au fabricant chaque fois qu’il voudra faire renouveler sa chaussure.
Toutefois, avant d’essayer de mettre une bottine et de marcher, le moignon devra être bien guéri, la cicatrice bien solide. C’est pourquoi on ne doit pas trop se presser pour faire usage d’un moyen prothétique. On aura soin aussi de ne pas
(i) Rapport de M. Verneuil , page 447.
beaucoup marcher dans le commencement, et d’habituer insensiblement le moignon à supporter la pression de la bottine et le poids du corps.
Si l’opéré n’attachait pas beaucoup de prix à masquer la mutilation, je pense qu’il marcherait encore mieux avec une chaussure sans pied, se terminant par une base élargie représentant le pied d’éléphant.