SOIXANTE- HUITIÈME OBSERVATION
Tubercules pulmonaires développés pendant le cours de la
grossesse; marche rapide de V affection après la délivrance.
( Gaz. média, de Paris, n° 52 de l'année 1846.)
'< Au n° 18, salle Sainte -Anne, entra une femme de
« 21 ans, accouchée à terme depuis deux mois. Les règles
« n'avaient point reparu. Il y a cinq mois, le sixième mois
« par conséquent de sa grossesse, elle fut prise d'une toux
« sèche et d'oppression'qui durèrent pendant toute la der-
« nière période de la grossesse, et persistèrent après son
« accouchement. Elle avait auparavant joui d'une très-
« bonne santé. Quinze jours après sa délivrance, elle fut
« prise (Je fièvre, de sueurs nocturnes avec surdité. C'est à
« ce moment qu'elle entra à l'hôpital. Elle présentait alors
« une faiblesse très-grande, fréquence du pouls(124), dysp-
• née (32 inspirations), sueurs nocturnes abondantes, toux
« fréquente; à ces symptômes se joignaient de la stupeur,
« des bourdonnements d'oreille avec surdité incomplète,
« Iroubles et affaiblissement de la vue, phénomènes qui
« inspirent un instant l'idée de la fièvre typhoïde; mais en
« examinant la malade avec soin, on ne tarda pas à être
« dissuadé de cette idée. On reconnut en effet, dans le
« côté droit de la poitrine, un îàle sibilant et crépitant
« dans la presque totalité du poumon* et sous la clavicule
« du même coté un souffle caverneux caractéristique, si- « gnes incontestables de phlhisie. Les principaux signes « pathognomoniques de la fièvre typhoïde manquaient « d'ailleurs ; il n'y avait eu ni épislaxis, ni taches, ni sen- « sibilité du ventre, etc. Il ne pouvait plus subsister aucun « doute à cet égard.
« Au bout de quelques jours de séjour à l'hôpital, il se « manifesta de la diarrhée, dix à douze selles par jour; la « fièvre augmenta, ainsi que la toux et la dyspnée-, les « sueurs devinrent colliquatives ; le délire qui s'était mani- « festé dès le début de la lièvre devint de plus en plus in- « tense. Enfin, en auscultant tous les jours la malade, on « constata que l'excavation faisait de jour en jour des pro- « grès rapides. »
Très-probablement, très-sûrement môme, l'autopsie sera venue plus tard confirmer le diagnostic porté par le chef de service. Nous legrettons qu'on ne Tait point attendue pour publier ce fait; mais il vient trop bien à l'appui de ce que nous avons vu et observé personnellement pour que nous ayons négligé de l'enregistrer ici, comme ayant à nos yeux une grande valeur, manière de voir qui sera sans doute partagée par nos lecteurs.
190. Dans le môme temps où l'observation qui précède était publiée, M. le docteur Louis avait à l'Hôtel Dieu une femme de 39 ans, couchée au n° 2 de la salle Saint-Landry, et qui, seize mois après ses couches, présentait les caractères et les signes stéthoscopiques les plus manifestes d'une phthisie tuberculeuse avancée, qui remontait évidemment vers les premiers mois de sa grossesse.
Chez une autre malade couchée dans la môme salle, « les symptômes initiaux ont pu être constatés et suivis
a pas à pas et parallèlement avec les signes stéthoscopi- « ques. Or le début de la phthisie coïncidait ici avec le « début de la grossesse, et la maladie ne cessa de faire des « progrès pendant le cours de la gestation. Enfin une ma- « lade, actuellement (décembre 1846) couchée dans la « salle de M. Rayer, à la Charité, offre un semblable « exemple d'une phthisie, dont les premiers symptômes se « sont manifestés vers le premier début de la grossesse et « qui marche avec une grande rapidité (Gaz, méd. de Pa- « ris, loc. cit.). » Qui s'étonnera après de semblables faits que M, le docteur Louis, qui en a déjà observé un grand nombre de semblables, que M. le docteur Rayer, qui est dans le même cas, soient tous deux portés à croire qu'il y a eu erreur, ou au moins confusion, de la part de ceux qui ont considéré la grossesse comme constituant une sorte d'immunité, par rapport à la tuberculisation pulmonaire.
191. Nous trouvons dans un autre journal ( Gaz, deshôp., année 1846, n° 134) les lignes suivantes, qui mettent en lumière cette influence de la grossesse sur la tuberculisation pulmonaire, aussi fatale, quoique s'exerçant plus tard, mais aussi plus fréquemment et par conséquent d'une observation plus facile. Nous transcrirons ici ces lignes, en faisant observer qu'elles ont été écrites à propos d'une femme ayant des tubercules dans les poumons, et qui a pu subir deux fausses couches et un accouchement à terme, sans avoir vu l'affection tuberculeuse s'aggraver. « Or ( conti- « nue l'auteur de la Revue clinique hebdomadaire), il est « d'observation que, lorsqu'une femme atteinte de phthi- « sie pulmonaire devient enceinte à plusieurs reprises, le « plus souvent, la maladie de l'appareil respiratoire, qui a
« semblé s'arrêter pendant la grossesse, reprend une nou- « velle intensité, une fois la malade accouchée. La gros- « sesse semble être ici un coup de fouet pour la phthi- « sie pulmonaire, qui , supendue dans sa marche pendant « tout le temps que la nature est occupée à la formation et « au développement d'un nouvel être, redouble d'activité « dès que cette production est complète. »
192. Rien de plus juste, rien de plus vrai que celle proposition, que nous n'avons relatée ici que parce que nous pouvons la confirmer de notre propre expérience et des renseignements que nous avons puisés dans notre service de médecin vérificateur des décès. On se fera difficilement une juste idée du nombre de femmes qui meurent, dans des délais qui varient de quinze jours à six mois, à la suite des couches les plus heureuses et offrant avant de succomber les symptômes les plus caractéristiques de la présence de tubercules dans les poumons, condition pathologique déplorable, que vient toujours confirmer l'autopsie quand il arrive qu'on y procède. Il résulte encore des mêmes investigations que c'est surtout chez les femmes primipares que cette terrible influence de la grossesse se manifeste ; mais, quand elles échappent aux conséquences probables de cette première grossesse, elles franchissent généralement avec bonheur la seconde, mais souvent ensuite la troisième leur est fatale. Ainsi une femme Coudray, âgée de 36 ans, mariée à 24 ahs, a eu d'abord deux enfants, et ces deux grossesses ont été fort heureuses; la troisième même a suivi un cours régulier. Mais sitôt accouchée (le 2 avril 18^6), elle a commencé à tousser, et n'a pas cessé depuis ce moment jusqu'aujourd'hui , où elle offre les symptômes les plus caractéristiques de la phthisie
pulmonaire , sans que celle » ci s'accompagne cependant d'hémoptysie.
193. M. le professeur Piostan a aussi signalé dans une de ses cliniques ( Voy. Gaz. des hop. Année 1847, n° 70) la fâcheuse influence exercée par la grossesse sur la marche de la tuberculisation. Ce fut à propos d'une femme qui succomba dans son service (salle Saint-Antoine, no il) à une phthisie pulmonaire, constatée par l'autopsie (1). Elle était accouchée depuis un mois quand elle entra à l'Hôtel-
(1) Nous devons à l'obligeance de M. le Dr Stuart Cooper, chef de clinique deM. Rostan, les détails de l'autopsie, que nous donnons ici, en transcrivant la lettre qu'il a eu l'extrême bonté de nous écrire.
« Jeannette Jourde, 24 ans , couturière , demeurant rue des Poitevins, n° 10, née à Saint-Flour (Cantal). Entrée le 30 mars 1847 , couchée au n° 11 de la salle Saint-Antoine , décédée le 49 mai suivant.
» Résumé de l'autopsie :
» Sommet an poumon gauche flasque et affaissé, ce qui tient à une vaste caverne, qui renferme une matière blanche noirâtre, mêlée de sang. Dans le reste du poumon, toujours à gauche, on trouve des tubercules ramollis et infiltrés. Le poumon droit ne présente point de caverne ; mais il est rempli de tubercules infiltrés.
« Dans les intestins, on trouve des ulce'rations, surtout dans l'intestin grêle. Ces ulcérations très-nombreuses, correspondent aux plaques de Payer, et se trouvent dans toute l'étendue de l'intestin. Le péritoine viscéral, correspondant à ces plaques, présente aussi de petites agglomérations de tubercules. — Les ganglions mésentériques sont augmentés de volume et d'une couleur blanchâtre. Incisés, ils présentent une surface blanche, homogène, caséeuse. Us sont bien différents des ganglions mésentériques, que l'on observe dans la fièvre typhoïde.»
Dieu, et c'est depuis ce moment seulement que les symptômes de la présence de tubercules dans les poumons commencèrent à se manifester. En effet, le professeur fait remarquer « que cette femme assura qu'avant sa grossesse, « elle se portait parfaitement bien. Sa santé paraît avoir « été également bonne pendant tout le temps de la gesta- « lion 5 avant l'accouchement, elle toussait fort peu, si « tant est même qu'elle toussât. »
M. Rostan s'exprime ensuite en ces termes : « Dans un « mémoire récent on s'est efforcé d'établir que la gros- « sesse, la parturition, n'exercent aucune influence appré- « ciable sur la tnberculisation pulmonaire. Des hommes dis- « tingués ont professé que la marche de l'affection tuber- « culeuse n'était point accélérée. Au moment môme où les « auteurs dont nous parlons émettaient cette opinion, nous « avions occasion d'observer, tant à notre hôpital que « dans la pratique de la ville, des femmes tuberculeuses « chez lesquelles, contrairement à cette assertion, la ma- « ladie avait marché très-rapidement après l'accouche- « ment; nous dûmes donc rester convaincus, d'après l'ob- « servation journalière de faits nombreux, que, dans des « circonstances de ce genre, la tuberculisation fait ordi- « nairement des progrès rapides , et nous ne pûmes par « conséquent nous ranger à l'opinion nouvelle. Le cas ac- « tuel de la malade, dont nous vous entretenons aujour- « d'hui, vient encore à l'appui de notre manière de voir. « Avant, pendant la grossesse, cette femme avait très-peu a toussé. A peine est- elle accouchée, que l'affection prend « une marche rapide, et en fort peu de temps, quelques se- « maines à peine, la mort survient ! »
J94. Les choses ne se passent plus de même chez les
femmes atteintes de scrofules seulement. Si chez elles la conception se montre peut-être plus difficile, il faut dire que la grossesse a généralement une marche aussi heureuse que chez les femmes douées d'une meilleure constitution. C'est encore une circonstance qui différencie les affections scrofuleuses des maladies tuberculeuses.
De certaines formes de la. Tuberculisation pulmonaire, qu'on ne retrouve pas dans les maladies scrofuleuses.
1 9-4 bis. Pas de maladies dont le diagnostic soit généralement plus facile que celles qui reconnaissent pour cause la présence des tubercules dans les poumons, et cependant nous avons déjà cité , à propos de l'influence des maladies éruptives sur la tuberculisation, un exemple où la phthisie pulmonaire était restée latente (Yoy. obs. LXVie--156). Ce fait se représente encore assez souvent pour que nous attirions l'attention sur cette forme peu commune de cette terrible maladie-, nous lui opposerons des faits de Phthisie pulmonaire aiguë. Une chose, qui semblera sans doute fort digne de remarque, c'est que, dans le cas que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs et dans lequel la tuberculisation avait marché de la manière la plus insidieuse , l'organisme était pour ainsi dire infecté de tubercules. Dans cette forme de la maladie, que nous étudions et qu'on peut nommer Phthisie laiente, les progrès de la tuberculisation sont nécessairement furt lents.