OBSERVATION DIXIÈME
Engorgement des glandes du cou. - — Tubercules dans les poumons, le cerveau et le testicule.
Le nommé Carré, âgé de 19 ans, d'un tempérament lymphatique, entre à l'hôpital du Midi (le 8 janvier 1845), dans le service de M. le docteur Vidal (de Cassis), pour être traité d'une orchite du côté gauche. Le testicule malade était quatre fois plus volumineux que le testicule sain et présentait un ramollissement considérable.
Le malade portait en outre du môme côté des cicatrices caractéristiques sous la branche de la mâchoire, où il existait encore des ganglions engorgés.
Ce malade fut immédiatement soumis à l'usage de l'iodure de potassium, mais une céphalalgie qui avait fait supprimer ce remède une première fois et qui reparut assez intense à la reprise du traitement , alors définitivement suspendu, fut le signal du développement d'une méningocéphalite qui fit succomber le malade le 10e jour du retour de la céphalalgie.
A V Autopsie : on trouva dans le cerveau plusieurs tubercules du volume d'une grosse noisette. — Les poumons
sont farcis de tubercules à l'état de granulations miliaires transparentes.— Le testicule est réduit à sa coque fibreuse et celle-ci renferme de la matière tuberculeuse.— Gaz. des %.— An. 1845, n° 97.
20 bis. Aux faits précédents nous ajouterons encore les suivants qui nous ont été fournis par notre pratique ou que nous avons puisés dans notre service de vérification.
Nous fûmes appelé le 20 mai 1846 , auprès de M. S..., opticien, demeurant à Paris. Quoiqu'il ne fût malade que depuis quatre mois, il nous offrit au premier aspect tous les symptômes d'une consomption fort avancée.
Nous reconnûmes en outre la présence de deux glandes engorgées, la sublinguale, la seconde était située au côté droit du cou.
Quoique le malade n'eût jamais craché de sang, quoiqu'il toussât à peine, cette vue nous confirma dans la pensée qu'il devait y avoir là une affection tuberculeuse des poumons, que nous avions dû soupçonner à la vue de cette grande maigreur, au spectacle de ces sueurs qui cessaientà peine le jour et qui redoublaient la nuit, et de la faiblesse extrême du malade. L'examen stéthoscopique et la percussion nous confirmèrent pleinement dans ce soupçon. En effet si nous trouvâmes la poitrine parfaitement sonore à droite et dans toute son étendue; si aussi dans toute son étendue nous entendîmes le bruit respiratoire normal, quoique peut-être un peu exagéré, il n'en fut plus de même pour le côté gauche. — Supérieurement, en avant dans la fosse sus-claviculaire comme dans la fosse sous-claviculaire , en arrière dans la fosse sus-scapulaire comme dans toute la région sous-scapulaire, nous trouvâmes, à la percussion, la sonoréité un peu diminuée. Mais
l'auscultation donna des renseignements plus tranchés : dans tous ces mêmes points absence presque absolue de bruit respiratoire remplacé par un bruit de craquement très-prononcé! Pas de souffle bronchique, pas de pectoriloquie.
Nous dûmes donc diagnostiquer une affection tuberculeuse, ayant son siège dans tout le tiers supérieur du poumon gauche : état pathologique qui recevait un nouveau degré de confirmation de la présence de ganglions engorgés au cou.
Nous devons dire un mot de l'état de l'estomac et des intestins. C'est par ces organes que la maladie actuelle avait paru débuter il y a quatre mois environ , et quand alors le malade s'alita ce fut pour une inflammation gastro-intestinale. Il en est resté une vive sensibilité à Tépigastre avec un développement marqué du ventre, qui, lui aussi, est sensible à la pression et qui est affecté de tympanite. La palpation démontre qu'il existe d'autres désordres dans le ventre, ou tumeurs ou engorgements partiels, mais qui nJont probablement pas leur siège dans les intestins, puisque les fonctions digestives se font assez bien et qu'il ne se manifeste jamais de dévoiement.
Ce malade n'a pas tardé à succomber, mais l'autopsie n'en a point été faite.
Parmi les faits que nous avons pu recueillir dans notre service de vérification des décès , nous signalerons le suivant.
Nous avons constaté, le 18 juillet 1846, le décès de Clarisse Céline, âgée de 15 ans et demi. Son extrême maigreur, l'aspect général du cadavre nous avait déjà fait pressentir qu'elle avait succombé à une phthisie pulmonaire! — Un
long chapelet de glandes, fort dures , peu développées, dont aucune n'est ulcérée , occupant chaque région parotidienne, nous confirme dans ce premier jugement. Le doute ne fut plus permis lorsque nous eûmes reconnu le peu de sonoréité des parois thoraciques percutées antérieurement et supérieurement, avec une différence marquée en moins pour le côté droit comparé au côté gauche.
Le même diagnostic avait été porté par le médecin ordinaire (M. le docteur Denis) et par le médecin consultant (M. le professeur Andral).
L'histoire de la maladie, le développement successif des symptômes et leur nature ne permet pas de douter (malgré le manque d autopsie ) de la valeur de ce diagnostic.
La première glande apparut à l'âge de six ans, puis plus tard les autres se développèrent sans acquérir jamais, pas plus que la première, un volume considérable. Toutes restèrent dures et n'offrirent jamais même les premiers symptômes d'un travail inflammatoire et suppuratif. A 14 ans et 10 mois elle fut réglée pour la première fois et sans grande difficulté ; puis une dernière fois le mois suivant. Depuis cette dernière époque, c'est-à-dire six mois avant qu'elle ne succombât, elle commença à tousser et ne tarda point à cracher du sang ! Deux ou trois mois après, ses crachats étaient purulents ; puis survinrent les sueurs nocturnes et plus tard encore la diarrhée colliquative que les efforts du médecin réussirent souvent à calmer.
21. Dans tous les faits qui précèdent, et dans lesquels les engorgements glandulaires coïncidaient avec la présence de tubercules dans les poumons, l'état pathologique des glandes pouvait reconnaître deux causes différentes. D'abord elles pouvaient elles-mêmes être tuberculeuses ; elles
devenaient alors une complication de la maladie principale, de la tuberculisation pulmonaire. Dans d'autres cas, l'engorgement et l'ulcération des glandes n'ont été évidemment que sympathiques : Obs. 1, 2 et 9. Chez ces trois malades la marche de l'engorgement, l'aspect physique du pus qui en provint, toutes les circonstances concomitantes rendent probable que ce furent de simples adénites sympathiques. Tandis que les Obs. 3, 4 et 7 nous offrent avec non moins d'évidence des exemples d'adénites tuberculeuses. L'examen au microscope, s'il avait pu être fait, aurait parfaitement rendu compte de la différence, puisque, dans le dernier cas, il eût fait voir au milieu de la masse engorgée le globule tuberculeux, tandis qu'il n'eût montré dans le pus des premiers engorgements que le globule du pus. Ce môme examen eût dissipé toute espèce de doute au sujet des engorgements des Obs. 5, 6, 8 et 9.
22. Il résulte évidemment des faits que nous venons d'exposer que, dans un grand nombre de cas, les engorgements glandulaires du cou dénotent la présence de tubercules dans les poumons (1). Mais cette coïncidence offre d'assez nombreuses exceptions pour qu'on n'en puisse pas faire une règle; pour qu'on ne puisse pas dire que les engorgements des glandes du cou sont un symptôme patho-
(1) « Les glandes cervicales étaient plus ou moins tubercu- « leuses chez la dixième partie des sujets, huit fois sur quatre- « vingts d'entre eux. En même temps qu'elles étaient tubercu- « leuses, ces glandes avaient un volume plus considérable que « dans l'état normal , une couleur rouge plus ou moins foncée « là où la transformation tuberculeuse n'existait pas. — M. Louis, — Loc. cit,7 page 107.
gnomonique de la présence de tubercules dans les poumons.
23. Ainsi nous avons été consulté, en décembre 1844, par la femme B***, pour une glande située au côté gauche du cou , sous l'os maxillaire inférieur et dont l'origine remontait à deux ans. Au moment où nous vîmes cette femme, sa glande, stationnaire depuis longtemps, acquit rapidement le volume d'une noix et offrit bientôt de la fluctuation, et s'abcéda spontanément. Le pus fourni fut encore d'assez bonne nature. La cicatrisation s'opéra assez rapidement à la suite de pansements avec un onguent siccatif. Dix-huit mois après, nouvel engorgement de la même glande, qui de nouveau devient fluctuante, de nouveau fournit par un petit pertuis une suppuration séreuse et peu abondante. Ce pus, examiné au microscope, renfermait très- peu de globules de pus et n'offrait aucune trace des éléments propres au tubercule.
Sans doute la .femme B*** est d'un tempérament lymphatique, mais son âge (65 ans), sa bonne santé habituelle, l'absence absolue de toux, de crachements de sang, celle aussi de tous les symptômes fournis par la percussion et l'auscultation, plusieurs grossesses enfin heureuses et sans accidents, ne permettent pas de soupçonner chez elle la présence de tubercules dans les poumons, pas plus chez elle que chez ses enfants (deux garçons et une fille), dont l'âge (de 22 à 28 ans) et la bonne santé habituelle doivent à ce sujet donner toute sécurité. — La cause probable du développement de ces glandes est le séjour continuel dans une pièce petite, située au rez-de-chaussée sous une porte cochère longue, étroite, basse et habitée jour et nuit par un plus grand nombre d'individus que ne le comportent
ses dimensions en tous sens. Pièce commune où Ton fait la cuisine, où Ton couche, et où le père et le fils exercent leur profession de cordonnier.
Une autre femme, âgée de 56 ans, nous offre un exemple en tout semblable au précédent. La nommée H..., s'était toujours bien portée tout le temps qu'elle avait mené une vie active. Il y a deux ans elle vint habiter une pauvre chambre qui est un véritable chenil. Elle est située sous la cage d'un escalier, recevant toutes les exhalaisons d'une allée sale et humide et celles d'une conduite de fosse d'aisance en tuyaux de terre mal joints. Elle est en outre si petite qu'on ne saurait s'y tenir debout et qu'il n'y a place que pour y mettre une seule chaise. Il y avait à peine six mois que la femme H*** habitait cette localité où cependant elle ne couche pas, que les glandes du cou s'engorgèrent des deux côtés. Ces engorgements firent de rapides progrès, s'abcédèrent et s'ulcérèrent. Le pus qu'elles fournirent de prime abord était d'assez bonne nature et par conséquent assez riche en globules ; mais il n'offrit aucune trace ni de granules , ni de globules appartenant à la tuberculisation. Lorsque j'eus l'occasion de soigner cette femme ( avril 1846 ) pour une effrayante plaie contuse qu'elle s'était faite au front , elle avait encore , surtout au côté droit du cou, de nombreuses cicatrices fort caractéristiques, et depuis il lui est survenu de nouveaux engorgements qui en s'abcédant ont fourni un pus qui était encore d'assez bonne qualité, et qui, examiné au microscope, n' fourni aucun indice de la présence du tubercule.
L'embonpoint de cette femme qui n'est plus réglée depuis l'âge de 41 ans, sa bonne santé habituelle, l'absence de toute espèce de toux et de crachement de sang, plusieurs
grossesses heureuses et enfin les renseignements fournis par l'auscultation et la percussion permettent d'affirmer que la femme H*** n'a pas de tubercules dans les poumons.
Cette femme vient de succomber ( déc. 1847) en ayant offert des symptômes assez peu intenses, mais évidents, d' une méningo-céphalite. L'autopsie n'en a malheureusement point été faite ; mais dans cette longue période de près de cinq ans d'un état de santé constamment mauvais, elle n'a jamais offert aucun symptôme de tuberculisation.
24. Enfin nous trouvons dans la Gaz. des hop. (An. 18&6, n° 64) le fait suivant qui démontre péremptoirement la possibilité de l'existence d'engorgements des glandes du cou, sans que cependant on rencontre de manifestation tuberculeuse dans aucun point de l'économie. Nous ne donnerons cependant de ce fait qu'un aperçu fort succinct.