AVANT-PROPOS
DE
Les documents relatifs à l'Ancienne Chevalerie de Lorraine sont rares. C'est sur le sol lorrain qu'ont lutté 'depuis mille ans les peuples divers dont la nationalité s'opposait à la formation de la grande nationalité française.
Quand le monde Romain pesait à la Gaule , les premiers conquérants qui passèrent le Rhin s'établirent dans les terres qui depuis furent la Lorraine, et leurs descendants se
sont perpétués là mieux qu'en aucune autre province limi-
trophe , en vertu d'une organisation particuHère que nous allons rappeler.
Sous les Carolingiens et les Capétiens, ces premiers conquérants restèrent seuls maîtres des terres envahies. C'était leur bouclier qui élevait les Rois, et les Rois, à chaque élévation, les confirmaient simplement dans leur possession et leur autorité. Ils s'implantèrent dans le sol. Charlemagne et ses successeurs restèrent! Ducs de Lotharingie ou de Lorraine , et malgré le partage de l'Empire , le droit de suze* rainetéj inhérent au caractère de ces premiers Chefs^ resta au fond des consciences, parce qu'il n'y a pas de droit contre le droit. Les Francs en mettant le pied sur la Gaule ont donné et conservé, de Pharamond à Louis XIV, leur nom à ce territoire, et, pendant mille ans, à travers Louis XI et Louis XIII, la Lorraine, cette première terre française, dut être et fut un objet incessant de revendication pour la Monarchie : la Lorraine, c'est la Belgique ou le Lothier , le Brabant, le Luxembourg, l'Alsace, la Bourgogne, la Provence, puisque le royaume de Lorraine constitué aux fils de Charlemagne comprenait ces pays divers , rentrés neuf siècles, plus tard dans l'unité de la Patrie.
Nous ne rappellerons pas Thistoire particulière de la Lorraine. Ce n'est pas de notre temps. En donnant à la Noblesse de la Lorraine un peu de relief, nous ne faisons qu'obéir à Thistoire générale de la France.
Nous ne referons pas non plus l'histoire : il ne s'agit pas de connaître les subtilités diplomatiques et les prétextes de famille qu'ont mis en avant Louis XIII et Louis XIV pour revendiquer leur droit de suzeraineté sur la Lorraine, et si leur invasion et leur conquête ont été légitimes. Ils ont constitué l'unité française, et ils en avaient le droit envers la Lorraine, puisqu'elle est, nous le répétons , la première terre des Francs : c'est là qu'ils mirent le pied en passant le Rhin.
La grandeur du nom Lorrain rappelle les Guises , c'est vrai : les Princes Lorrains ont formé une Famille Souveraine au-dessus des Familles Souveraines de la Bretagne et de la Normandie. Ils ont étouffé leurs rivaux de Bourgogne, en assommant Charles le Téméraire dans les fossés de Nancy par la main d'un Italien. Le Bourguignon voulait absorber la Lorraine et se tailler un nouveau royaume d'Austrasie , opposer une barrière à la France en constituant le long du Rhin et des Alpes, d'Anvers à Nice, un royaume qui empè-
chat la grande unité française de se fonncr. La Chevalerie Lorraine écrasa le Boorgnignon qui s'était mis en tète de l'anéantir, et qui né réusât qu'à brûler ses châteaux et à détruire ses parchemins!
Les Bourguignons, les Flamands, les Français, les Espagnols, les Suédois, les Allemands, les peuples partis des quatre points de l'horizon, vinrent là Imter successivement : la Lorraine résisU contre tous et fut encore la dernière à fondre sa Nationalité particulière dans la grande Nationalité, parce que sa Noblesse était tellement constituée, tellement enracinée , qu'il a fallu presque la chasseravec ses Ducs et raser ses foyers pour en venir à bout.
Quand on parle de la Noblesse Lorraine , on ne la connaît pas. Elle semble petite. Un jour, Charles IV , un de ses ducs même qui voulut lutter contre elle, s'avisa de rendre un édit pour détruire les titres et jusqu'aux généalogies de ces Hauts Hommes. Ce Duc, précurseur de Louis XIV, tremblait de reconnaître dans desimpies barons les descendants de la race Franque. — Un autre duc, Stanislas, le roi de Pologne, s'appliqua à faire disparaître les derniers vestiges de cette grandeur; il démolit et. rasa tout ce qui rappelait les princes lorrains et l'ancienne chevalerie * il se fit bâtir un palais dans le style de son beaupère Louis XV, à la place d'une tour dans laquelle serpentait un escalier dont les quatre Grands Chevaux de Lorraine pouvaient monter les degrés à cheval et de front, armés de pied en cap.
La noblesse des autres provinces se distingue par des Titres et des faveurs princières. On cite les ducs de Créqui, les ducs de Rohan , les ducs de Montmorency , les ducs de Luynes. On connaît peu les Lenoncourt^ les Du Châtelet les Haraucourt, les Ligneville. — Les Guises ont voulu s'asseoir sur le trône de France ; la jalousie ne leur a rien pardonné : ils étaient catholiques, et les passions politiques se sont coalisées contre leur mémoire. On les a assassinés l'un après l'autre, et l'histoire les a presque accusés de la Saint-Barthélémy. Mais les Guises appartiennent plutôt à l'histoire générale de la France, et nous n'avons point à nous occuper d'eux.
Les grandes Familles Lorraines, dont le nom est à peine connu aujourd'hui, méritent mieux. C'est cette Noblesse qui la première se serra autour de Godefroy de Bouillon , son Duc, pour les Croisades. Les Bannières de ceux qui ont été Ducs d'Athènes et Barons des lieux qui furent la Grèce sont des Armoiries oubliées de nos jours. Ce sont de simples Nobles Lorrains qui menèrent Jeanne d'Arc i Charles VIL Ces souvenirs peuplent le fond de notre Histoire de
France , avec autant d'avantage que celle des autres provinces, comme on le voit.
On remarquera , par les documents que nous publions , que la Noblesse Lorraine se divisait en cinq classes. D'abord, les Anoblis , -— les Nobles qui avaient moins de quatre Races, — les Nobles de quatre Races, — les Gentilshommes, — les Anciens Chevaliers, — enfin les Hauts-Hommes, parmi ceux de l'Ancienne Chevalerie.
C'est particulièrement de ces derniers que nous nous occupons dans cet opuscule qui servira de préface, pour ainsi dire, aux divers Recueils que nous nous proposons de publier sur l'Ancienne Chevalerie et la Noblesse de Lorraine. — Nous ne voulons donc pas nier, en commençant par ces fragments inédits, les droits de familles connues pour appartenir à l'Ancienne Chevalerie ; et ^ nous le répétons, nous ferons suivre la présente publication de la réimpression de quelques ouvrages rares et recherchés, si le public éclairé veut bien encourager cet essai.
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Ce qu'on appelle Ancienne Chevakne de Lorraine ne comprend donc pas toute la Chevalerie , c'est-à--dire tous ceux qui possédaient le titre de Chevalier ou d'Ëcuyer, par Lettres patentes, par faveur, ou par accolade.
L'Ancienne Chevalerie était une Race pour ainsi dire à part. C'étaient les descendants des premiers Francs , des vainqueurs, des envahisseurs de la Gaule. Ils puisaient leur origine dans la conquête. C'était la Race Franque ellemême implantée dans le sol , ayant ses Droits politiques et civils fondés le jour où elle s'était assise là : elle commandait et jugeait. — L'autre Chevalerie, acquise par la faveur du prince, ne doit pas être confondue avec elle.
L'Ancienne Chevalerie de Lorraine ne diffère ainsi prèsqu'en rien des premiers rois francs : le Roi, le Duc ,1e conducteur, n'étaient que leur Chef pour la conduite et la défense . commune. Ils étaient tous Pairs, c'est-à-dire Ègiux, parités. C'est de concert avec eux qu'ils faisaient la paix ou déclaraient la guerre, qu'ils rendaient la justice et réglaient toutes les affaires de l'Etat et des particuliers. Cela dura douze cents ans.
Cette Ancienne Chevalerie, jusqu'au siècle dernier, forma ainsi une espèce de faisceau ; et pour conserver ses privilèges intacts, autant que pour se défendre de Tempié- Ivnent des Ducs devenus héréditaires et de la convoitise des Rois de France qui jetaient sans cesse les yeux vers le Rhin, elle dut se perpétuer d'abord entre elle sans mésalliance. Plus tard , elle admit à participer à ses privilèges et à faire partie d'elle-même et grandes familles voisines descendant parles femmes de P Ancienne Chevalerie. C'est de ces circonstances qu'est née alors la distinction de Grands Chevaux de Lorraine pour les quatre maisons qui seules restèrent jusqu'au XVI II« siècle pures de toute alliance étrangère : celles de Du Chastelet, de Ligneville, de Haraucourt et de Lenoncourt.
Powiïien connaître cette Ancienne Chevalerie, il ùat nécéss^renent la prendre an moment où la Lorraine cessa de s'appartenir à elle-même et fîit réunie à la France, de Loliis XIII à Louis XIV. Les documents que nous publions sont de l'époque o& succomba cette fiére et indè- |>endante province; ils font partie d'un Mémoire qui fiit écrit pour soutenir les Droits imprescriptibles et inaliénables de Suzeraineté des Kois de France et légitimer leur conquête. On y sent m£me un peu d'aigreur, f C'est sans doute quelque Procureur au Parlement qui écrivit ces pages; je dirais presque que c'est un ennemi. On y remarquera des expressions qui ne doivent point passer inaperçues. Ainsi, parlant de quelque noble qui ne vou-iut point s'abaisser devant M. de Créqui, sans doute, et partagea l'exil de ses princes, on trouve ces mots : « il est passé à l'ennemi. » Ailleurs, l'auteur semble trahir sa joie à propos des villes fortes : a C'est, dit-il avec un air de malice, une bonne place au Roi dans ce pays* là. »
La Noblesse lorraine aimait profondément son pays. Elle s'était aussi attachée à ses princes devenus malheureux, et,
quand ils durent subir le sort des Taincus , beaucoup les suivirent en Italie et en Allemagne. Ils ont montré que ce n'était pas par hostilité envers la grande patrie , mais par affection personnelle et dévouement à la mauvaise fortune. C*est par tradition et par souvenir que plusieurs d'entre eux possèdent encore des terres et des relations en Hongrie et i Vienne, où la Maison de Lorraine a gardé son nom jusque sous la couronne des Empereurs d'Allemagne. Le marquis de Pimodan, de la Famille des Rarecourt de la Vallée, en est un exemple conteropiorain.
Cette fidélité pour ses princes n'était pas excluûve â la Noblesse, et l'histoire rapporte une anecdote qui donne la mesure du dévouement des Lorrains en général pour leurs Ducs.
C'était en 1633. « Louis XIII ayant pris Nanci, envoya chercher le célèbre Jacques Calot, et lui ordonna de lever le plan du siège de cette ville. Ce graveur répondit qu'ayant l'honneur d'être Lorrain , il se couperait plut6t le poing que de travailler contre son prince. Quelques courtisans représentèrent qu'il fallait punir cette hardiesse; le roi se contenta de leur dire : « Le duc de Lorraine est « bien heureux d'avoir des sujets si fidèles. »
Quoique l'Autriche ait eu jusque dans ces derniers temps des représentants de la vieille race Lorraine dans ses armées, comme Fiquehnont, de Pimodan, Gondrecourt, La Tour, Gerbevilier, Du Houx deDombasle, jamais, il faut le dire, ces porteurs d'épée n'ont servi contre la France. On peut
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dire même que Tesprit Lorrain, esprit gnerrier, vif et fier, rend ce pays le boulevard de notre nationalité. Là , tout homme naît soldat, et la levée en masse s'est faite au jour du péril avec un ensemble et une promptitude qui devancèrent tout : c'est elle qui apporta à la défense son premier homme et son premier écu. Nulle province ne renferme autant d'officiers supérieurs, et c'est dans les gorges de ses montagnes, au milieu de ses partisans, que Napoléon I^** voulut un instant se jeter pour ressaisir l'indépendance de la patrie et balayer l'Invasion.
» Mais à quoi bon rappeler des faits contemporains? Ne se souvient-on pas qu'un descendant des Hauts-Barons, un des quatre Grands Chevaux de Lorraine, un Lignéville, mourut en Crimée pour l'honneur du Drapeau français ?