CATHOLICISME
Le Christianisme fut une réaction du génie arya et occidental contre la corruption asiatique. Combien d’empereurs ne furent que des sultans, des hommes stupides, incapables de rien voir, pas même la beauté de la nature, ni de rien comprendre à leur fonction : et le monde eut pour régulateur le pouls fébrile d’hallucinés et de maniaques. Le palais des Césars enferma l’hôte normal d’un cabanon d’aliénés. Après un colossal abus de force et l’affadissement des jouissances, l’occidentalité en péril se jeta dans l’humilité et dans la pénitence.
On avait épuisé, gâché, avili les fruits
de la terre et 1 ame aryaque entonna :
Saintes douceurs du ciel Adorables idées !
Le ciel chrétien n’est pas fait de nuages au sommet de l’Olympe, c’est une cathédrale où le chant, les ins- I rumen ts, les parfums et les couleurs se combinent pour la joie des élus. Sans doute toutes les cœlicoles, vierges, martyrs et confesseurs, patriarches et docteurs, forment la cour de la Sainte-Trinité; mais dans ce domaine où la foi seule atteint, nous rencontrerons forcément cette série spirituelle qui fut créée avant nous, êtres intermédiaires, entre le mortel et l’immortel, entre le ciel et nous, passibles en nos corps, impassibles en nos âmes. L’apocryphe d’Henoch,
qui raconte le péché des anges, concorde avec la tradition qui veut que la Genèse telle que nous l’avons, ne commence qu’à l’histoire de notre planète. Le texte intégral exposait la création des esprits : hypothèse conforme à la logique de l’émanation.
Dieu créa d’abord l’être spirituel, assez proche de lui pour le servir :
la première crétature fut un esprit et il y en eut de diverses espèces.
En sa qualité de cœlicole, l’ange a des ailes significatives de sa sphère; missus domini, il descend pour accomplir sa mission et remonte dès qu’elle est accomplie.
La tête d’enfant ailée que l’on voit dans les tableaux de la décadence et
qui a été conçue tardivement, l’enfant de la Vierge de Foligno et de la Madone de Saint-Sixte s’inspirent de la prédilection du public pour le sacré Bambino : l’ange-enfant n’est ni
théologique ni plastique.
L’ange éphèbe, adolescent, est l’ange typique, il reste immuablement juvénile.
Quinze ans! l’âge céleste où l’arbre de la vie Sous la tiède oasis du désert embaumé Baigne ses fruits dorés de myrthe et d’ambroisie Et pour féconder l’air comme un palmier d’Asie N’a qu’à jeter au vent son voile parfumé.
Cet âge si riche de beauté que son père immortel. De ses phalanges d’or, en fit l’âge éternel.
Sans gorge apparente, avec un cou rond et blanc, les bras et quelquefois les jambes nus, les cheveux longs et libres, drapé ou armé, l’ange
prend le caractère de sa mission, féminin dans les Annonciations , mâle dans les Héliodore et le Jugement dernier. Rembrandt qui ne reculait pas devant la réalité, qui peignit sa servante quand sa femme fut morte, Rembrandt lui-même invente ses anges (. sacrifice d’ Abraham } ange de Tobie du Louvre) et les fait aussi beaux qu’aucun d’Italie.
Le problème esthétique se posait ainsi : fondre en un seul type le jeune homme et la jeune fille. Qu’est-ce qu’une vierge? Un jeune homme qui a peu de gorge et des hanches.
Qu’est-ce qu’un adolescent? Une vierge sans gorge et sans hanches. Le sexe extérieur ne tient essentielle-
ment que dans la poitrine et le bassin. Toute le reste, forme et couleur, se montre commun. Alfred de Musset jeune homme, se déguisa en camériste et pendant toute une soirée distribua des rafraîchissements dans une maison amie, sans être reconnu.
Je me souviens d’avoir vu une bande de gamins grossiers, hurleurs et pousseurs comme ils sont aujourd’hui et une demi-heure après, en perruques, maillots et tuniques, ces gamins représentaient une pièce sacrée, dans un patronage : quelques-uns étaient charmants. Au reste, il importe peu que la réalité fournisse des modèles pour un être qui apparaît incidemment et ne prend corps que
par circonstance, qui ne boit, ni ne mange et ne paraît qu’en vainqueur, revêtu de la toute-puissance divine.
Invincible, impavide « visible volonté de Dieu » l’ange porte sur lui reflet de l’éternité heureuse. Nous ne nous figurons pas le ciel? Est-ce un lieu, un état? De ce lieu viennent parfois des êtres, quittant leur état pour revêtir des corps invisibles : ce ne sont point là corps de hasard mais choisis et vermeils de la lumière qu’ils enferment. Si on admet que les anges nommés OElohim nous ont créés à l’image de leur ombre, nous nous voyons en eux à l’état de grâce primitive, et quelle figure peut nous passionner autant.
La série spirituelle correspond à la série naturelle; l’ange est à l’homme ce que l’homme est à l’animal, pour parler un langage systématique, car, tant pour l’âme que pour le corps, la plupart des hommes sont inférieurs aux animaux et surtout en vertu et en faculté. Quant à la beauté de la bête, voilà un sujet de méditation pour le philosophe; si le regard de son chat ne le gêne pas quelque fois, c’est preuve que son imbécillité est irrémédiable.
Nos catégories, légitimes pour la démonstration, se brisent dès qu’on pousse l’examen, fatal effet de la multiplicité des rapports qui modifient sans cesse le point de vue.
Toutefois, le point d’unité synonyme de point de vérité, nous engage aux efforts synthétiques et plastiquement aucune autre synthèse n’existe que celle de l’androgyne. En outre, on ne saurait exclure la femme de la contemplation artistique; et quoique sa façon d’être artiste ou esthète se manifeste dans ses mœurs et ses modes, il convient que l’œuvre la satisfasse autant que l’homme. Lorsque Goethe salue le Génie de l’Art, il le décrit d’une phrase, « on te prendrait pour une fille et cependant tu serais en état de leur tourner la tête. » Les deux sexes peuvent rêver sans infamie devant la même figure, car elle a un double aspect. Le Saint
Michel du Guide aux Capucins de Florence comme celui de Raphaël au Lo’uvre présentent ce double intérêt :
la vierge y verra un fiancé rêvé, et le jeune homme un compagnon idéal.
Si l’impression va plus loin que le cœur, l’œuvre sera basse et manquée, comme toutes celles qui s’adressent aux sens.
L’anthropomorphisme reproché aux païens se trouve édicté par le livre de la race prétendue monothéiste, par privilège insigne. L’Eternel fait l’homme à son image. L’image de l’Eternel, qui se la figure?
Ce fameux verset 26 dit tout autre chose :
c Et les OElohim, suivant l’échelle
adamique, projetèrent leur ombre et d'après leur ombre délinéèrent la forme d’Adam. »
Le suivant :
«Et les QElohim donnèrent à l’être adamique la forme que projettent leur ombre et ils la créèrent androgyne (i). »
L’homme n’est donc pas même à l’image de l’ange, mais à celle de son ombre. Cette ombre que nous appelons ombre chinoise, la Grèce la donne pour origine du dessin; la fille de Dibutade, potier de Sicyone, entoura d’un trait sur le mur l’ombre de son amant qui partait.
L’être, vierge ou adolescent qui
(1) Antiquité orientale (p. 234). Mercure de France.
réalise la forme primitive, représente certainement la plus grande beauté de notre espèce : et si nous acceptons la théorie de Léonard qui veut que l’âme soit l’auteur du corps, nous concevrons que la synthèse plastique implique la synthèse animique et que l’androgyne ait une âme particulière où la grâce et la force, où la tendresse et la volonté se marient et dont le signalement serait « le héros qui pourrait être l’héroïne' ou l’héroïne qui pourrait être le héros ». Qu’on fasse le tour des conceptions, qu’on interroge son propre cœur, rien n’égale cet idéal, réellement céleste.
La nature qui veut que le mâle plaise à la femelle lui donne toujours
des formes ou des couleurs splendides. Comparez le coq et la poule, le lion et la lionne. Par quel renversement des idées normales, sommesnous venus à considérer que nous avons le droit d’être laids et que la femme incarne la beauté? Elle lui est inutile, puisque la concupiscence suffit à attirer et à retenir l’homme.
Les cent mille individus qui sortent chaque soir à Paris avec l’idée d’une rencontre sexuelle ne songent pas plus à la beauté qu’à l’Organon d’Aristote, ils cherchent à désirer, et le désir n’emprunte rien à l’esthétique.
Il serait logique que la beauté fût masculine pour compenser l’inégalité
des apports dans l’amour. La femme y risque l’honneur, l’enfantement et toutes les conséquences sociales et matérielles qui n’existent pas pour l’homme qui s’honore de séduire et ne joue dans la génération qu’un rôle incident.
La société qui a intérêt à se modeler le plus possible sur la nature, cette société primitive et cosmique, a oublié ce caractère de beauté qui semble l’apanage du mâle qui dès lors, a perdu avec son prestige, son autorité.
L’homme, devenu laid par de successives abdications de formes et de couleurs et quelconque à force d’uniformité, a vu son rôle intime décroître.
Si on évoque les couples illustres,
Pétrarque est plus beau que Laure, Sigismondo Malatesta qu’Isotta, et le marquis d’Avalos que Yittoria Colona.
Aujourd’hui, l’homme impersonnel et inesthétique a les mêmes appétits, sans les moyens d’illusion qui autrefois lui rendaient ses succès faciles et relativement légitimes. L’histoire du costume démontre que jusqu’à la Révolution, le mâle fut dans la société comme il est dans la nature, le plus beau.
A-t-on assez remarqué que les plus belles statues de femmes de l’antiquité sont vêtues, comme la Samothrace, les Victoires du Musée d’Athènes, les Pallas, les Muses. La forme
réaliste de la femme est incompatible avec le haut style, et la Vénus de Milo, qui est noble, est traitée androgynement.
Les Victoires, Muses, et semblables figures abstraites, se retrouvent dans un personnage qui à lui seul figurerait toute Thistoire de l’Art. M. le curé croit qu’un androgyne est un hermaphrodite, mais il connaît l’ange pourtant. Chaque jour, à la préface, il énumère les chœurs bienheureux, et avec eux, il rend grâce au Seigneur.
Qu’est-ce qu’un ange? Un pur esprit confirmé dans la grâce et dont la volonté se fond avec la volonté divine. La Rédemption commence par
une appartion d’ange; ces célestes esprits forment T échelle de Jacob et relient le ciel à la terre et l’homme à Dieu. Les QElohim de ia Genèse, littéralement, Eux-de-lui, forment l’homme d’après leur ombre portée.
N’est-ce pas aisé à comprendre que l’homme soit l’ombre de l’ange?
N’est-ce pas aussi la seule conception qui abolisse la sexualité? Les vierges sont encore des femmes, l’ange est hors sexe oti constitue un troisième sexe, celui de la spiritualité et de l’éternité. Si on veut bien y réfléchir 1 ’at trait concupi scentiel , incompati ble avec l’idée de paradis, ne disparaîtra que par un changement dans notre intérêt : et comme le parallé-
lisme logiquement s’impose, nous, ne cesserons d’être des mâles ou des femelles physiquement, que si le sexe disparaît de notre sentimentalité.
Nous ne connaissons pas de formes supérieures à la nôtre, et notre esprit incapable d’en concevoir une différente est contraint d’idéaliser un homme pour faire un Dieu, malgré l’absurdité d’attribuer un aspect organique au Créateur. L’androgynomorphisme n’est pas une façon de concevoir, c’est la seule. Dès que nous voulons préciser un caractère nous rempruntons à nous-même.
L’idée de Père, de l’Ancien des jours, nous force à faire de l’Eternel un vieillard malgré l’insanité de montrer
le Tout-Puissant en un état qui annonce la prochaine et fatale décadence des facultés et des forces. Nul ne s’inquiète de cette invraisemblance d’un Dieu qui a vieilli et qui une fois parvenu à quatre-vingts ans s’immobilise à cet âge pour l’éternité : l’idée de paternité et d’ancienneté l’emporte sur la raison : pour Jésus qui s’est fait homme, l’anthropomorphisme va de soi : mais le Saint-Esprit a pris une forme égyptienne. C’est un oiseau, une colombe, ce qui ne nous empêche pas de nous moquer de l’épervier d’Horus, de l’ibis de Thot, de l’oie d’Amon, du vanneau d’Osiris.
Jéhovah, Zeus, Dieu le père, sont
des vieillards immortels, Michel- Ange a fait des Sibylles qui seraient des sorcières en plus petit modèle : le Créateur seul a l’aspect de la vieillesse, pour satisfaire à la notion filiale de l’homme. Sans doute Dieu pourrait employer ses élus, ceux qui le servirent en bas dans les épreuves :
cependant les intercesseurs sont rarement des mandataires. Dieu mande ses anges à son fils et non ses justes.
Nous ne possédons pas de notions théologiques très précises sur l’angélogie : la dévotion a plus contribué à la physionomie de ces esprits. Les traditions de 1 ’ordre spirituel sont véridiques, sinon en elles-mêmes, du moins comme expression œcuméni-
que du sentiment. Un géologue peut contrêdire le déluge universel : l’étude lui fournit des lumières, personne n’a le droit de se moquer du péché originel qui correspond à une réalité mystérieuse.
C’est une opinion de marchand de vins de considérer les fables comme de grossières imaginations proposées par des hommes tyranniques à la masse qu’ils voulaient dominer. Aucune croyance ne vit sans une adhésion sincère bien différente de l’obéissance.
Il y a autant de façons de croire que de degrés d’intelligence : il n’y a qu’une façon de nier, celle des sots.
Nier suppose une certitude et l’athée
n'en a point. Opposer son idée personnelle à l’esprit humain, cela manque vraiment de gaîté, comme plaisanterie. Sans doute, on a le droit de dire que la formule du pape ne satisfait pas et de repousser l’explication, mais nier un fait!
Or les idées permanentes dans l’espèce sont des faits. Dieu et l’âme sont vivants depuis qu’il y a des hommes, et alors même que les définitions qu’on a données seraient fausses, la préoccupation universelle témoigne en faA^eur de ces notions. Celui qui ne reconnaît pas le mystère dans tout ce qui dépasse l’expérience et qui supprime les points d’interrogation posés par les premiers hommes et
*que poseront encore les derniers, celui-là est stupide : jamais il ne s’expliquera comment le génie suit les mêmes règles aux plus divers climats et comment l’androgyne grec ressuscita sous la forme de l’ange chrétien.
Descendons aux catacombes d’où sortira un nouvel art. Orphée en costume phrygien, et le jeune David et Daniel, le bon pasteur, sont de jeunes hommes en tunique qui illustreraient exactement un texte d’Hésiode. La chasteté des premiers chrétiens, écœurés des mœurs sales des Romains, devait fatalement se plaire à ces formes épurées de l’androgyne qui signifient, dans l’héraldique des idées, la
croyance à la résurrection primitive, base des mystères orphiques émanés eux-mêmes des temples égyptiens.
Le bon Pasteur du Musée de Latran pourrait passer pour un berger hellénique, c’est l’éphèbe, c’est l’androgyne, l’ange que Dieu envoie pour accomplir ses oeuvres. La Vierge remplit l’art de son image et le dogme de son rayonnement, mais sa forme se trouve déterminée par ses actes; elle n’est la Vierge qu’un moment, avant le mystère; sitôt après elle est mère. Sans doute les maîtres ont opéré des merveilles sur ce thème : mais si beau que soit son aspect, il n’est pas mystérieux : bénie entre toutes les femmes, c’est cepen-
dant une femme; l’ange n’a point de sexe, il a celui de ses ailes : étranger à la vie organique, sa bouche ne connaît que le sourire et la parole. Il n’a pas d’âge, et sauf sa subordination il apparaît plus heureux que les dieux antiques, car il n’a point de passion.
Certes, l’artiste rarement a fait le tour de la notion angélique; il en subit le charme et il l’a reflété de telle sorte que les plus beaux êtres sont forcément des esprits.
Les anges des mosaïques de Ravenne, farouches comme de célestes janissaires, nous les retrouvons tout aussi hiératiques aux côtés de la Vierge de Cimabue.
Avec Giotto, les esprits célestes
cessent de ressembler à une garde d’honneur, à une sorte d’escorte divine. tls atteignent l’apogée de leur signification au Jugement de l’Orcagna. Fra Angelico les verra plus purs qu’aucun autre, et Signorelli presque masculins, à Orvieto;avec Benozzo,ils chanteront le choral de la chapelle Riceardi; avec Lippi, ils orneront le couronnement de la Vierge; avec Boticelli, ils conduiront le fils de Tobie; avec Filippino, ils délivreront saint Pierre, toujours différents, toujours beaux, toujours androgynes.
L’art italien, à l’instar de l’art grec, a mis tout son effort à réaliser le type juvénile. Quelle liste démesurée celle où on citerait les tableaux
illustres où l’ange l’emporte en beauté sur le Christ et la Madone.
Depuis Assise jusqu’à Pise, depuis Florence jusqu’à Venise, l’abondance des exemples est telle qu’elle décourage l’énumération, surtout si on voulait aussi compter les anges de la sculpture.
Il est vrai que dans cet art, nous n’avons pas à nous agenouiller devant l’Italie et que les anges de France égalent, s’ils ne dépassent, ceux qu’a produits le ciseau italien.
Nos bas-reliefs sont remplis de figures admirables où l’originalité et le style se combinent avec une variété incroyable : nos sculpteurs sont partis, comme ceux d’Italie, du débris ro-
main, du sarcophage chrétien, mais l’époque romaine, trop influencée par ces débris, n’atteint pas à la subtilité de Bourges, de Strasbourg et en général de l’Ile-de-France.
Nos sculpteurs du Moyen Age ne connaissaient ni la théorie de l’androgyne, ni le canon de Polyclète; par la logique du génie, ils résolurent le problème de la beauté plastique comme les Grecs et comme plus tard les Renaissants.
L’ange ne résulte que de la fusion des sexes et cette fusion des formes est commandée par la fusion des attributs.
Sauf saint Michel, plus spécialement capitaine céleste, les autres cœlicoles
sont à la fois chevaliers et mandataires, ils combattent, ils consolent :
pour les justes ce sont des aînés pleins de tendresse, pour les pervers des gendarmes surnaturels.
Songe-t-on à l’inconvenance qu’il y aurait à ce qu’un jeune homme vînt annoncer à Marie qu’elle va enfanter : et voit-on une vierge dans cet office? Il faut nécessairement que le sexe du messager disparaisse.
Les sonneurs de trompettes d’Orviéto, farouches, à la chevelure crêpelée, presque diaboliques, et les gentils buccinateurs de Fra Angelico ne se ressemblent guère, non plus que les jeunes hommes tourbillonnant en haut du Jugement dernier autour des
instruments de la passion qu’ils portent avec un vertige de fureur, ne sont pareils aux délicieux éphèbes du Corrège qui entraînent la Vierge dans leur ronde enivrée. Partout l’ange relie le ciel à la terre et l’homme à Dieu; sa radieuse apparition est la seule preuve du paradis; il témoigne de l’au-delà comme l’étoile témoigne du Cosmos, et comme l’étoile il brille point scintillant dans le mystère.
L’androgyne grec ravi aux sphères éternelles, plane au-dessus de ce monde et remplit la vaste étendue qui sépare le mortel de l’immortel.
Au treizième siècle, la robe se marie à l’armure. La tunique fleurdelysée de saint Louis s’ouvre sur le ré-
seau de mailles. Imaginez un jeune chevalier à peu près imberbe et aux longs cheveux, et voyez l’androgynisme qui résulte de cette robe et de cette armure : le Lohengrin du second acte ne donne-t-il pas cette impression ambiguë?
Quoique l’art n’ait pas su s’en inspirer encore, 1 incomparable Pucelle ne donne-t-elle pas la vision la plus réelle de 1 ange : cette vierge qui traverse comme une salamandre l’horleur des camps, qui séduit, convainct, entraîne le roi, les gens de cour, les théologastres et le manant, et même notre pays au salut par le surnaturel, en projetant sur les imaginations la lumière si pure qu’elle contient.
C’est grand ’pitié qu’un Voltaire ait écrit son odieuse rimaille et que cet admirateur de Massillon et de Racine ait été aveugle devant la beauté de la bonne Lorraine, jusqu’à la choisir pour prétexte aux plus grossiers propos : acte de chien qui ne distingue pas la statue de la borne, l’auge à porcs du Saint-Graal.
C’est grand étonnement aussi que l’art n’ait fait que des petites filles, paysannes ou actrices en jupe de laine ou en armure et que cette sublime figure n’ait inspiré que des bronzes pour pendules ou presse-papier. A cela une seule cause, l’ignorance du grand secret plastique. Pour tout le monde Jeanne d’Arc est une femme,
quoiqu’elle soit morte à dix-neuf ans, quoique sa vie de héros l’ait amenée à la volonté et à l’action la plus violente. Erreur incroyable. Animiquement, Jeanne d’Arc était un ange et physiquement un androgyne.
Il a fallu le culte patriotique pour que le mot de pucelle sortit du domaine égrillard; le masculin reste parmi les termes légers et badins.
Cela tient sans doute à une pudeur de langue qui répugne aux précisions physiques. Cependant le puceau serait un bon synonyme d’androgyne, exprimant l’état floral du corps et la pureté de l’âme.
Cette partie des chansons de geste qu’on appelle les enfances et qui ra-
conte la vocation et les premiers traits des chevaliers, exalte le type du puceau héroïque. S’il fallait mettre à la scène Aymerillot, ce n’est pas un homme, ni une femme, qui pourrait dire :
Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres. Mais tout le grand ciel bleu n’emplirait pas mon
[cœur.
Cet Aymerillot qui a la grâce d’une vierge, qui sourit sous de longs cheveux, le lendemain prit Narbonne.
Si Parsifal au premier acte n’était joué à l’allemande, ce serait un type accompli de l’androgyne. Qui a vu Mme Caron dans Fidelio comprendra l’existence idéale d’un troisième sexe, en n’oubliant pas que son existence
est la plus brève, que c’est moins une espèce qu’un état transitoire, un passage prestigieux qu ’on observe également chez le jeune homme et chez la jeune fille, quand le premier répond à l’épithète poétique et la seconde à la qualification héroïque :
car 1 ’androgyne qui tient tant de place dans la figuration sacrée, domine encore, de sa grâce irrésistible, le domaine profane et romanesque.
Notre art du moyen-âge ne s’est pas développé en fresques, comme en Italie, il a illustré les baies des églises et nos primitifs furent des peintres verriers. A moins de fortes jumelles et d’un effort phsyique, cet immense effort du vitrail échappe à
l’admiration : et c’est là cependant que l’angéologie déroule ses hiérarchies, groupe ses chœurs, danse ses rondes, et que pullule l’ange musicien, car la musique semble l’art paradisiaque.
Le Chérubin doré ne parle pas, il chante.
Si je ne craignais de me heurter à l’entendement primaire qui s’impose despotiquement au domaine esthétique, j’en appellerais au souvenir de ceux qui entendirent Mustapha et ses émules. Le contralto qu’on a nommé l’hermaphrodite de la voix n’a aucun rapport avec l’accent naturel des anciens soprani romains. Leur timbre ne ressemble qu’à lui-même, soupir ou sanglot de vierge et cri de
héros : c’est tour à tour Roland défiant Olivier ou la chanson de la belle Aude.
Les questions de qualité ne sont jamais évidentes comme celles de la quantité; pour les comprendre il faut une disposition mentale. Les esprits égaux devant l’artihmétique cessent de l’être, au domaine subtil de la sensibilité. Malgré que le génie soit un phénomène individuel, certaines familles humaines présentent des potentialités ou des lacunes décisives.
Il y a un génie des points cardinaux et un autre des races, et rarement l’individu se trouve les contredire. Le mouvement de l’humanité, incontestablement, s’est produit
d’Orient en Occident.
L’art du Nord ne s’est jamais élevé jusqu’à la représentation de l’androgyne. On n’en trouve pas trace dans l’œuvre de Dürer, on l’aperçoit à peine chez les flamands : le Saint Jean de Roger Van der Veyden, moins lourd que les autres personnages, n’atteint pas la beauté. Les Flandres, par miracle de la foi, eurent leurs anges gothiques, aux figures trop rondes, aux robes trop grandes et trop cassées de plis compliqués, et contradictoires à la forme corporelle : des Yan Eyck et de Memling aux maîtres rhénans, à Zeitblom comme à Grunewald, la grâce manque à l’art comme à la race.
L’Extrême Midi n’a jamais songé ni à cet idéal plastique, ni à un autre; nous voyons en Espagne, le sentiment pathétique de notre quatorzième siècle exprimé avec les procédés décadents du dix-septième siècle :
et la scène de martyre si touchante chez les primitifs français et italiens, devient répugnante avec les puissants procédés réalistes d’un Ribera. A la dernière exposition universelle, on a vu des tapisseries mystiques d’un style fort supérieur aux peintures connues de la péninsule. Nous connaissons mal Antonio del Rincon et autres primitifs. Tardif, puisqu’il resplendit encore trois siècles après l’Italie et la France, le sentiment es-
pagnol se trouve en possession d’un procédé trop positif pour bien rendre le surnaturel : et « la cuisine des anges » ne produit aucun effet parce que les légumes sont trop vrais et les anges trop terrestres. C’est un effet de la foi que cette façon simple de traiter le sacré, mais contradictoire à la beauté. Elle manque totalement aux infantes et en général à toutes les femmes représentées. Il faut une opération d’ordre philosophique pour tirer du modèle un parti systématique, et aucun des maîtres espagnols ne travaille que sous l’impulsion de la sensibilité, cela aboutit à des saints et à des gentilshommes, les uns d’une incroyable extase, les autres
d’une étonnante fierté. Le salut et le point d’honneur sont des idéalités morales qui se manifestent par les formes : car le saint se développe en émaciant les traits, en les subordonnant à l’âme; le Greco porte à l’excès ce parti; et le puncto cT honore, Corneille a pu nous le montrer chez un vieillard, Don Diégue. Chaque fois que la recherche porte s tir l’impression, elle abandonne la beauté pure.
Sans doute Léonard a fait la Bataille, a projeté un Déluge et sa Cène est une tragédie : mais ne s’est-il pas révélé par l’ange du Baptême de Verrochio et n’a-t-il pas terminé sa carrière par ce St-Jean-Baptiste du Loti-
vre, androgyne incomparable, plus énigmatique que le grand sphinx. Ce n’est pas le mangeur de sauterelles, mais un ange « très savant » comme dit Baudelaire, qui a pris la peau de chèvre et qui vient nous éblouir de son regard d’une coquetterie surhumaine.
On aime l’androgyne, mais à moins d’être de la race de Méphistophélès, on ne le désire pas au sens positif. Le vieux diable prussien ne voit que les reins des cohortes célestes :
c’est là sa façon de sentir l’immatérialité : il ravale la beauté du ciel à un frisson de Sodome. En art, ce cuistre est homosexuel et son œil déforme la pure vision en image las-
cive, conception diabolique et vile par conséquent.
On dirait qu’il n’y a qu’un poème, qu’un roman et qu’un drame, à voir l’amour remplir de ses accents, de ses descriptions et de ses cris toute la littérature. En vain Pascal et Bossuet nos plus grands écrivains, traitent d’autres matières, en >^ain Racine fait son chef-d’œuvre d’une pièce où l’on n’aime point, l’amour reste maître des arts parce qu’il pose la formule synthétique du bonheur et que ce problème seul passionne la totalité des êtres. Or le type le plus aimable qui soit pour des civilisés, c’est l’androgyne ou l’ange selon que l’on parle grec ou chrétien. Ce type
lOO
spiritualise tout, même le bal de l’Opéra, même la lithographie de Gavarni où la Débardeuse semble une gamine, selon Platon.
La femme grasse, un peu lourde des Vénitiens paraît animale dans les tableaux sacrés à côté de Saint Sébastien au torse roux, à côté de saint Georges armé de toutes pièces. Ce n’est pas quelques exemples qu’il faudrait citer, mais tout l’art italien. La légende de sainte Ursule de Carpaccio met en présence des androgynes et des vierges, et l’archer qui tire sur la sainte, l’efface par son charme.
Mantégna, l’admirable maître, dans son tableau du Louvre où Mars et
Vénus assistent à la danse des Muses, a mis son génie dans le Mercure de droite, comme dans la Madone de la Victoire, il a exalté la beauté de son saint Georges; et sans fin,. au parcours des Pinacothèques, on trouverait toujours triomphant en sa beauté le puceau, l’androgyrie, céleste ou terrestre, qui dans la langue lourde de la philosophie s’appelle synthèse et qui n’a pas de nom pour l’imagination, puisque c’est la formule du mystère des formes vivantes.
Le beau Caolandre du Génois Marini (qu’il ne faut pas confondre avec le cavalier Marini) a pour compagnon d’aventure la princesse Léonide et ce couple est tellement jeune et beau
que Caloandre peut se laisser enlever à la place de Léonide et que Léonide peut se substituer à Caloandre. Boileau s’écrie :
Et toi rebut du peuple, inconnu Caloandre
Il ne l’a pas lu, ou n’a rien compris à ce vieux poème byzantin plus ou moins bien rajeuni, mais d’une idéalité auprès de laquelle, l’auteur du Lutrin semble un dérisoire écrivain.
La forme seule sauve la conception :
mais la génération qui se plaît à cette fable plastique, éblouissante, en sait plus long que Boileau enfermé dans son goût comme une tortue dans sa carapace. Chevalier de la lune et chevalier du soleil ont perdu leur prestige pour des générations lectrices de
l Assommoir : mais pour ceux qui ne se désaltèrent pas avec du vin bleu, l’idée d’une vierge capable de porter le casque et la lance et celle d’un héros qui peut passer pour une princesse, reste la vision la plus belle et la plus pure de l’espèce humaine.
Cette hésitation pour le sexe irrite et scandalise les esprits rudimentaires et ils l’abominent comme un départ de vice, alors qu’elle vaut au contraire pour la moralité qui en résulte.
L’admiration purifie le désir et le transpose en clef mentale : il faut être malade pour sentir érotiquement une œuvre d’art, si elle est belle. Aucun voile ne cache tant la chair que
la beauté; être beau c’est appartenir à un troisième sexe, impassible, intangible. Aux vitrines, vous ne verrez point un antique parmi les petites femmes enchiffonnées; le passant n’a point affaire d’une déesse mais bien d’une gouge.
Plus un être est beau, plus il s’élève au-dessus des sens qui ne sont pas juges d’une idéalité. Tomber sous le sens a bien son sens littéral, quand il s’agit d’art. Un degré plus élevé s’adresse à l’affectivité et agit pathétiquement; mais le plus haut point d’action est assurément la spiritualité ou de l’idée pure.
Le dramatisme d’un Michel-Ange, d’un Tintoret, d’un Rembrandt, si
intensément qu’il agisse, ne mérite pas la même louange que la calme Joconde qui ne représente rien, mais qui offre un miroir au contemplateur où il découvrira son propre reflet.
L’androgyne nous transporte hors du temps et du lieu, hors des passions, dans le domaine des Archétypes, le plus haut où atteigne notre pensée.
La zone transcendante de la spéculation se confond avec le ciel religieux : recherche ou croyance se coudoient pour la même montée vers la cause, et il n’ a pas loin du vrai philosophe au mystique.
Peut-on se proposer un thème plus élevé que de corporiser l’invisible et
livrer aux yeux ce que l’esprit seul aurait vu, sans l’application du génie à trouver les formes de nos idées.
Com~*en de siècles a-t-il fallu pour que la doctrine blasonnée sous les traits du sphinx revêtît sa forme parfaite? L’âme chrétienne s’involuant dans le corps du pentathle d’Olympie, quel subtil assemblage et bien digne de nos méditations; car le triomphe de l’expérience historique a 1 ’Egypte et la Grèce pour bases et le christianisme pour sommet.
La Renaissance a vu le banquier Àltoviti, Raphaël lui-même, le Léonard de l’atelier du Yerrochio, Pic de la Mirandole, beaux comme des anges. Nous n’avons qu’un dessin de
Léonard fait par un élève; le maître y paraît vieux : mais Raphaël, que lui manque-t-il pour paraître un ange, voire une madone du Pé*ngin?
Et cependant si la faculté créatrice est bien le symptôme masculin par excellence, le jeune homme des Chambres du Vatican est aussi fécond et puissant que Michel- Ange. Comparez Raphaël à la Fornarina ou à la dame au voile (probablement la nièce du cardinal Bibiena que le peintre devait épouser) : comparez-le à sa Psyché de la Farnésine, certes il est plus beau que ses modèles, plus beau que ses personnages parce qu ’il est androgyne. Il a la douceur des traits, le col d’une femme, il séduit au point
qu’un Léon X, ébloui, ne voit plus la transcendance d’un Léonard : exception sans doute, moins qu’on ne croirait.
Les effigies se font au moment de la consécration d’un homme : nous avons un Sophocle de soixante ans et non l’éphèbe qui dansa nu le péan de Salamine. Tout le monde a connu de jeunes poètes qui pendant un an ou deux furent beaux.
L’androgyne est bien la fleur de l’humanité, et quelle que soit la noblesse de son fruit, pour l’admirer, on choisira toujours cet état incomparable qui termine la croissance sans atteindre la fructification. Au reste les œuvres témoignent en fa-
veur de la thèse, d’âge en âge, de maître en maître, toute l’histoire de l’art constitue un immense exemple de la constance, souvent inconsciente des artistes, qui, par la logique immanente de leur vocation ont contrepointé ce thème unique, avec une inlassable invention.
Le dix-huitième siècle échappe, ce me semble, au reproche de symbolisme : ses allégories superficielles et claires n’illustrent aucun texte et la petite femme prend alors l’importance qu’elle ne perdra plus. Et cependant comparez les pèlerins aux pèlerines dans l’Embarquement pour Cythère; comme ils l’emportent sur leurs amoureuses, comme l’Indiffé-