‹ De l'anémie consécutive aux hémorrhagies traumatiques et de son influence sur la marche des blessuresChapitre 3 sur 15 · ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUES · texte numérisé non relu

ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUES

L’étude des altérations produites par l’anémie traumatique doit être faite dans deux conditions différentes. Tantôt en effet la mort est survenue rapidement à la suite d’une seule hémorrhagie très abondante ; tantôt elle est arrivée au bout d’un temps plus ou moins long, comme conséquence de plusieurs hémorrhagies successives.

Les lésions viscérales observées sont différentes dans les deux cas.

A. — Etat des viscères dans V anémie aiguë. — Ce qui frappe tout d’abord, c’est la diminution considérable

de la masse sanguine. Tous les tissus sont exsangues; les principaux viscères, le cerveau, le foie, la rate, les poumons sont privés de sang. Le cœur, chez tous les animaux que nous avons fait périr d’hémorrhagie abondante, était mou, flasque, en diastole. Les cavités gauches sont vides de sang; dans le cœur droit se voient des caillots cruoriques peu abondants. C’est surtout dans les grosses veines, veines caves, veines pulmonaires, que l’on trouve encore une certaine quantité de sang.

Quand la mort n’est survenue qu’au bout d'un temps plus long, les lésions sont différentes.

B. — Lésions viscérales dans l'anémie à marche lente. — Elles consistent surtout en des dégénérescences graisseuses. Nous trouvons à cet égard des renseignements importants dans le travail de Bauër sur la saignée (1). D’après lui, la décomposition des matières albuminoïdes augmente à la suite de la saignée; il en résulte que la destruction de la graisse est peu active, que cette graisse vienne de l’alimentation, des dépôts physiologiques du corps, ou de la décomposition de l’albumine. Elle s’amasse donc dans l’économie.

Mais comme la réduction des albuminoïdes, après les pertes sanguines, n’atteint pas seulement l’albumine des sucs nourriciers, mais celle des organes, on est en droit d’admettre la dégénérescence graisseuse des organes, comme suite des fortes pertes sanguines.

Dans l’inanition par manque d’aliments, l’organisme anémié commence par brûler ses dépôts de graisse ; puis

(1) De l’influence des saiguées, Zeitschrift fur Biologie, 1872, p. 566.

l’albumine des tissus, en se décomposant, forme de nouvelle graisse qui est brûlée ensuite; c’est surtout l’albumine des organes nerveux centraux qui en fournit la plus grande partie.

Mais les choses se passent autrement dans le cas où l’élément anatomique est soumis à une modification brusque, comme dans les hémorrhagies. Ici, il y a un trouble de nutrition subit qui menace immédiatement l’exislence des cellules; il y a arrêt de l’oxydation, et la cellule périt dégénérée.

Si la dégénérescence est moins rapide, il peut se faire que la cellule serve de dépôt à la graisse formée, mais non brûlée; et, dans ces cas, l’infiltration graisseuse marche de pair avec la dégénérescence des cellules.

Du temps où la saignée florissait, où elle était répétée plusieurs fois sur un même malade, il n’était pas rare de constater de la polysarcie, puis de l’hydropisie générale qui emportait le malade. Dans certaines contrées, les éleveurs se servent de saignées pour augmenter le lait de leurs vaches et la graisse de leurs produits de boucherie.

Perl (1) a étudié l’influence de l’anémie consécutive à des saignées répétées sur la nutrition des muscles du cœur. 11 a institué dans ce but des expériences sur les chiens et il est arrivé au résultat suivant : chez les animaux qui avaient été soumis à des saignées rares, mais abondantes, les ayant conduit à la mort, il y avait du côté du muscle cardiaque des dégénérescences grais-

(1) Perl. Influence de l’anémie sur la [nutrition des muscles du cœur Virchow’s Archiv, t. V, p. 39, année 1874.

seuses, surtout marquées dans les muscles papillaires gauches.

rj

Les lésions variaient depuis quelques corpuscules de graisse, jusqu’à la complète disparition des stries transversales, et leur remplacement par un élément que sa résistance à l’acide acétique et à la lessive de soude caractérisait comme élément graisseux.

Ce résultat, d’après Perl, viendrait confirmer les faits de Ponfick, qui tendent à prouver que, dans le cas de dégénérescence franche du cœur,, il y a toujours eu comme antécédent des pertes de sang abondantes et renouvelées.

Litten et Ortli (1), étudiant les modifications de la moelle osseuse dans un certain nombre de maladies, se sont demandé s’ils constateraient des lésions semblables en créant artificiellement des anémies profondes. Ils ont mis à mort 4 chiens, après leur avoir enlevé en 5 ou 7 jours, 800 à 1000 grammes de sang, et ils ont vu qu’une partie des os longs contenait de la moelle rouge, et que, dans cette moelle rouge, ainsi que dans celle des côtes, des vertèbres, il se trouvait une quantité énorme de corpuscules rouges a vec noyaux, lesquels se voyaient aussi dans le sang. Dans ces cas, la dégénérescence graisseuse du cœur ne s’était pas encore manifestée.

Une autre altération viscérale également notée dans l’anémie traumatique, c’est l’augmentation de volume de la rate. Les premiers auteurs qui aient fait mention

(I) Sur les modifications de la substanco médullaire des os longs sous différentes conditions pathologiques, Litten und Ortli, Berliner Klinische Wochenschrift, 1877, n° 51.

de cette hypertrophie splénique survenant comme conséquence des hémorrhagies sont Lediberder etFauvel (1). Dans le cas de Lediberder, il s’agissait d’une hématémèse chez un sujet atteint de varices des veines œsophagiennes. Dans celui de Fauvel, il y avait une cirrhose du foie. Or on sait que dans cette dernière affection, l’augmentation de volume de la rate est un fait habituel. L’influence de l’hémorrhagie sur l’hypertrophie splénique n’est donc pas très nette dans ce cas. La même objection ne saurait être faite aux observations de MM. Vulpian et Dechambre (2). Ces auteurs ont constaté, sur des chiens, que les saignées répétées amènent une ampliation de la rate dans la proportion de 1 à 1 .45. Ils pensent qu’on a pu prendre pour une hypertrophie morbide de la rate cette ampliation de cause hémorrhagique.

Depuis lors, M. Yulpian a fait constater chez l’homme que les hémorrhagies abondantes produisent une augmentation de volume de la rate, et que celle-ci revient à ses dimensions normales à mesure que diminue l’anémie. Ordinairement le foie ne change pas de volume.

Un élève de M. Yulpian, le Dr Laforest (3) a cité dans sa thèse un certain nombre d'observations destinées à venir à l’oppui de cette manière de voir ; mais, dans la plupart d’entre elles, l’augmentation de volume de l’organe ne parait pas avoir été bien manifeste.

(1) Recueil des travaux de la Société médicale d’observation, 1858.

(2) Gazelle hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 9 juillet 1861L

(3) Laforest. Influence des hémorrhagies sur la rate de l’homme, th. de docl., Paris, 1873.

Quant à la cause de cette hypertrophie, M. Laforest adopte l'explication qui en a été donnée par M. le professeur Vulpian (1) : « La rate augmente, probablement parce qu’elle travaille énergiquement à la reproduction du sang. »

M. Robin (2) dit également avoir constaté que la rate était plus grosse et plus molle chez les chiens tués lentement par hémorrhagie artérielle que sur ceux qui étaient tués sans effusion de sang.

De notre côté, nous avons soigneusement cherché cette augmentation de volume de la rate chez tous les chiens que nous avons fait périr d’hémorrhagie; mais sans pouvoir la constater. Il est vrai de dire que nous avons produit des hémorrhagies abondantes, mais peu fréquentes, le même animal n’en ayant jamais subi plus de deux ou trois.

Ces altérations de la rate, aussi bien que celles de la moelle osseuse signalées par Litten et Orth sont en rapport avec l’idée qu’on s’est faite sur le rôle hématopoïétique de ces organes. Mais, outre que ce rôle est loin d’être encore prouvé, il faudrait pour la rate s’assurer qu’on n’a pas pris pour une hypertrophie pathologique l’exagération de volume qu’elle présente normalement sous l’influence de la digestion.

C. — Altérations du sang. A côté des lésions viscérales se placent les altérations du liquide sanguin qui existent aussi bien dans l’anémie aiguë que dans celle à marche

(1) Vulpian. Cours de 1872, Anatomie pathologique du sang.

(2) Robin, art. Rate, Dict. encyclop

lente, et qui constituent l’un des points les pins intéressants dans l’étude de cet état morbide.

Jusqu’ici ces altérations du sang ne paraissent pas avoir été examinées chez l’homme à la suite des grandes hémorrhagies traumatiques. Mais nous pouvons utiliser pour cette étude les données fournies par l’expérimentation sur les animaux, et les observations faites chez l’homme, dans le but de déterminer les effets de la saignée sur la composition du sang.

Tous les auteurs qui se sont occupés de cette question sont unanimes à reconnaître que le premier résultat de l’anémie consécutive aux hémorrhagies, c’est d’une part d’abaisser le chiffre des globules, d’autre part, d’augmenter la proportion du sérum.

Le sang d’un chat saigné à la jugulaire par Dumas et Prévost (1) leur a fourni :

Eau 809,2

Globules 116,3

Albumine 74,5

Et le sang tiré, cinq minutes après, de la jugulaire du même animal :

Eau 829,3

Globules 93,5

Albumine 77,2

Dans son mémoire présenté à l’Académie des sciences enl828, Denis de Commercy (2) note que, dans l’anémie,

(1) Prévost et Dumas. Examen du sang, Annales de chimie et de physique, 1823, t. XXIII, p. 66.

(2) Denis de Commercy. Recherches expérimentales sur les effets de la perte du sang, Arch. de médecine, 1833, t. II, p. 370.

la partie en suspension du sang diminue beaucoup de quantité; l’eau augmente.

Le même fait est noté par Marshall Hall (1). Le sang, dit-il, s’étant séparé en sérum et en caillot, le caillot fut d’abord plus volumineux ; mais la proportion changea graduellement à mesure que les saignées furent plus souvent répétées.

Dans sa thèse (2) Lecanu s’exprime en ces termes : Toute cause qui tend à diminuer la masse du sang semble tendre en même temps à diminuer la proportion relative des globules en augmentant celle de l’eau; de telle sorte que l’influence de ces causes a pour résultat d’amener, et la moindre plénitude des vaisseaux sanguins et l’appauvrissement, la fluidité du sang qu’ils contiennent.

A l’appui de ses assertions, l’auteur rapporte un certain nombre d’analyses de sang faites dans différentes circonstances.

Tandis que dix analyses de sang de femme lui avaient donné en moyenne comme résultats :

(1) Marshall-Hall. Recherches expérimentales sur les effets de la perle du sang, Arch. de médecine, 1833, t. II, p. 370.

(2) Lecanu. Etudes chimiques sur le sang humain, thèse [de docl. Paris, 1837, n° 393.

Eau

Globules.

Albumine

Total 1,000

Le sang de femmes affectées de pertes utérines lui a donné :

UNE lr0 FOIS. ÛNE 2e FOIS.

Eau 851,590 832,754

Globules 70,250 93,145

Albumine 68,87 60,89

Sels • t

Matières grasses j 11,29 13,21

— extractives . f

Si nous consultons le Mémoire d’Andral et Gavarret (1), qui fait époque dans l’histoire de l’hématologie, nous y trouvons consignés les mêmes résultats.

En dehors des maladies, disent les auteurs, deux grandes circonstances, les pertes de sang et la privation des aliments, modifient puissamment la composition du sang.

Les pertes sanguines et la diète agissent principalement sur les globules qu’elles diminuent : « Quelle que fût, ajoutent-ils, la maladie dans laquelle nous pratiquions des saignées, celles-ci avaient pour effet constant de rendre, à mesure qu’on les répétait, le nombre des globules de moins en moins considérable. C’est là une loi à laquelle, dans 360 saignées, nous n’avons pas trouvé d’exception. »

D’après Andral et Gavarret, en même temps que les émissions sanguines font ainsi, dans tous les cas, diminuer les globules, la fibrine conserve très souvent son

(1) Andral et Gavarret. Recherches sur les modifications de proporportions de quelques principes du sang (fibrine, globules, matériaux solides du sérum et eau) dans les maladies, mémoire communiqué à l’Académie des sciences (séances du 27 juillet et du 3 août 1840).

Kirmisson. 2

même chiffre, diminue parfois un peu, et dans d’autres circonstances, augmente. La fibrine est donc moins influencée que les globules par les pertes de sang; il faut que celles-ci aient été très considérables et que les globules aient commencé par subir eux-mêmes une très grande diminution, pour que la fibrine à son tour commence à diminuer d’une manière notable. Il arrive alors un moment où tous les éléments solides du sang s’abaissent simultanément.

Les matériaux solides du sérum sont influencés aussi irrégulièrement que la fibrine par les pertes de sang. Quant à l’eau, les pertes sanguines l’augmentent en raison directe delà diminution des globules.

Tout en confirmant les résultats des recherches précédentes, Becquerel et Rodier (1) ont en outre, porté leur attention sur un point spécial, savoir l’influence des saignées antérieures sur la composition du sérum du sang.

« Si l’on saigne plusieurs fois un individu, disent ces auteurs, son sang s’appauvrit; il devient moins riche en parties solides, et surtout en globules, dont la décroissance rapide est en rapport avec l’abondance et la répétition des émissions sanguines.

« En est-il de même pour le sérum en ne tenant compte que de ce liquide, sans faire intervenir le poids de la fibrine et celui des globules ? Les expériences permettent d’afiirmer qu’il en est ainsi. »

(l) Becquerel et Rodier. Nouvelles recherches sur la composition du sanpr dans l’état de santé et dans l’état de maladie, mémoire présenté à l’Académie des sciences dans la séance du 18 mai 1846.

Par une première saignée, on constate que la densité du sérum, sur 27 individus, est en moyenne égale à 1026,9.

La densité du sérum d’nne deuxième saignée faite aux 27 mêmes individus très peu de temps après la première égalait 1025,4.

Sur ces 27 malades, 7 ont été saignés trois fois. La moyenne du sérum des 7 secondes saignées avait été 1027. La moyenne des 7 troisièmes fut 1025,7, c’est-àdire qu’il y eut continuation de l’abaissement de densité.

Déjà Thackrali (1) avait conclu de ses expériences que la quantité relative du sérum augmente pendant la durée de la saignée. Dans une expérience sur un chien qui mourut d’hémorrhagie, la proportion du caillot fut successivement de 333,309,129 pour 1000 de sérum.

Zimmermann (2) a également étudié sur des chiens l’influence que la saignée exerce sur la composition du sang. Dans chaque expérience on voit la proportion des globules décroître progressivement, à mesure que l'émission sanguine se prolonge, et dans chaque nouvelle saignée, cette proportion devient plus faible que dans les précédentes.

Ainsi, dans la première saignée :

Au commencementde l’opération, le chiffre des globules était

de 110

A la fin de l’opération 106,7

(1) Inquiry into the nature and properties of blood, 1819, p. 99.

(2) Zimmermann. Drei Blutenzichungen an einem Hunde, nebst Section befund (Archiv fur physiol. und palhol. Ciiemie und mikrosc., 1847, Bd IV, p. 465.

Dans la deuxième saignée, le chiffre des globules élait :

Au commencement 99,8

A la fin 97,3

Troisième saignée, chiffre des globules :

Au commencement' 76,-1

A la fin 56,0

Les saignées étaient pratiquées à quelques jours d’intervalle, et elles étaient si copieuses que la mort est arrivée peu d’heures après la troisième.

Vierordt (1) est arrivé au même résultat par la numération des globules.

Les expériences ont porté sur des chiens et des lapins. Il a comparé le sang de deux saignées pratiquées à dix ou douze heures d’intervalle, et il a prouvé que la diminution dans la quantité relative des globules augmente avec l’abondance de la saignée.

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