INFLUENCE DES CONDITIONS HYGIÉNIQUES DES MINES SUR LE
DÉVELOPPEMENT DE l'ANÉMIE.
Nous allons passer successivement en revue l'influence que les conditions hygiéniques des mines, résultant de la nature de la houille, de la chaleur, de
la rapidité d'extraction, de rhumidité et de la ventilation, peuvent exercer sur le dégagement des vapeurs des dérivés de la houille et consécutivement sur le développement de Tanémie.
NATURE DE LA HOUILLE. — Tout d'abord, uous avcus remarqué que le charbon le plus friable est précisément celui qui occasionne la maladie ; c'est qu'en effet, en s'émiettant, il présente une plus grande surface d'oxydation. Cette espèce de houille est aussi la plus sujette à s'échauffer et à prendre feu spontanément, comme cela peut s'observer au fond des fosses, dans les magasins et à bord des navires. Ces qualités se rencontrent le plus souvent dans les houilles maigres ou demi-maigres ; néanmoins il n'y a point de règle fixe à cet égard.
D'après l'ingénieur J. Guilhaumat, cité par Bourguet, il existe à la Grande- Croix (Loire) au puits Saint-Louis, une galerie dans laquelle tous les ouvriers devenaient rapidement anémiques. Or, cette galerie était percée dans une couche très poreuse, ne donnant guère que du menu pyriteux.
CHALEUR. — La combustion lente doit nécessairement s'accompagner d'une élévation de température. Aussi, n'est-il pas étonnant que, dans les mines où règne l'anémie, l'atmosphère soit toujours plus chaude que dans les autres.
En 1803, à la fosse du Vivier, la température de l'air des galeries était de 2r 25 à 27^5 centigrades (17^ à 22^ Réaumur). Aux Rameaux en 1820, le courant d'air en retour était échauffé et malsain. La température de la Grosse-fosse d'Anzin (1810 à 1830) était très-élevée, beaucoup plus que celle des fosses voisines pourtant
plus profondes qu'elle. A Saint-Pierre (1837-1841) l'air des travaux en fonçage dans la Grande-veine était aussi très-chaud. La fosse Villars à Denain (1844) présentait également une haute température intérieure.
Encore jusqu'en 1876, à la fosse Bonnepart, à Fresnes, il régnait une grande chaleur près des tailles en exploitation. La température de l'air en retour de certaines tailles était parfois de 2T quand la ventilation était active, de 30° en temps ordinaire ; elle pouvait monter à 32° quand l'aération se faisait mal. Chose remarquable, les parois des galeries et le charbon non abattu lui-même, étaient très-sensiblement plus froids que l'air et que le charbon amoncelé après avoir été émietté sous la pioche du mineur.
A Lens, la fosse du Grand-Condé avait une température élevée.
Il en était de même en Belgique, aux fosses Saint- Florent (Midi-du-Flénu) et n° 2 des Vanneaux (Wasmes), où travaillèrent les deux mineurs anémiques que nous avons observés.
Boëns-Boissau fait remarquer que l'air, s'il est chaud, nuira d'autant plus à l'économie. Pour lui, la décomposition lente des pyrites et la combustion lente de la houille, contribuent pour une certaine part à échauffer l'atmosphère des galeries.
Outre les mines à haute température résultant de leur grande profondeur, telles que celles de Comberigol (Loire), 600"', où le thermomètre marque 30°, Riembault signale des travaux dans lesquels, bien qu'ils ne soient pas situés profondément, il existe des points où se développe accidentellement une chaleur considérable. « Toutes les fois — dit-il — qu'il y a dans
une mine des parties éboulées, il s'y produit un travail de fermentation, qui peut donner lieu à une température élevée, puisque finalement il peut en résulter Tinflammation du charbon. Ainsi, à la mine d anthracite du Marais (Allier) il existe un chantier où règne une température de 50 degrés. Cette température est exceptionnelle, mais il arrive assez souvent qu'on observe dans certains chantiers une température de 30 à 40 degrés. » On se rappelle que le bouilleur anémique dont il rapporte l'observation, travaillait depuis cinq mois environ à un chantier de la mine de Méons, situé à une grande profondeur, où règne une si forte chaleur que les ouvriers sont obligés de rester nus.
A Graissessac (Hérault), quelques mines ayant une température assez élevée, fournissent une proportion d'anémiques plus considérable que les autres.
Cette chaleur est éminemment favorable à la vaporisation des hydrocarbures liquides volatils, dérivés de la houille pendant sa combustion et sa distillation lentes, et que M. de Marsilly désignait comme un produit liquide ayant une odeur de benzine.
EXTRACTION. — lyaillôurs, François Boissau a parfaitement établi que réchauffement et l'insalubrité de l'air augmentaientou diminuaient proportionnellement à l'extraction. Ce vérificateur des mines, homme essentiellement pratique, dit indifféremment que Tair de telle galerie est devenu malsain ou qu'il s'est échauffé. A la fosse des Rameaux en 1820, c'est en passant sur les tailles d'exploitation que l'air s'échauffait et devenait nuisible, et d'autant plus que l'extraction y était plus considérable en un temps donné. Aussi, dès 1820, Boissau avait-il pu prédire que
la fosse Bonnepart, dont Fair en retour était assez échauffé malgré une faible exploitation, serait infectée d'anémie, si on y établissait une forte extraction ; cette prédiction s est réalisée plus tard.
On se rappelle qu'en 1803, les ouvriers avaient donné à la maladie le nom de maladie de la mécanique, parce qu'elle s'était développée à la fosse du Vivier peu de temps après Tintroduction aux mines de la Compagnie d'Anzin, de la première machine d'extraction à vapeur, qui avait été installée à cette fosse en 1802. 11 est curieux de voir que les mineurs ne s'étaient pas tout-;\-fait trompés, en accusant instinctivement de tout le mal la machine à vapeur, dont le fonctionnement, plus rapide que celui des treuils verticaux mus par des chevaux, jusqu'alors employés à l'ascension de la houille, ne pouvait manquer d'en accroître considérablement l'extraction par le plus grand développement de l'exploitation. LeseflFets de ce surcroit d'extraction devaient être, et furent en eflfet, d'autant plus désastreux que la ventilation, qui n'avait pas reçu des perfectionnements proportionnels, se trouvait insuffisante pour entraîner au dehors les vapeurs nocives des dérivés de la houille.
Comme produit accessoire de la décomposition du charbon par sa libre exposition à l'air, nous signalerons le gaz hydrogène sulfuré provenant des pyrites de fer qu'il contient.
En somme, il résulte de ce qui précède: que l'atmosphère des fosses à anémie est beaucoup plus chaude que celle, des autres ; que dans ces fosses, l'air s'échauffe aux tailles, au contact du charbon éboulé, qui, vu son état de division, présentant une plus
grande surface d'oxydation à l'action de l'oxygène de l'air, acquiert une température plus élevée par le fait de sa combustion lente; qu'enfin le développement de la maladie a toujours coïncidé avec un surcroit d'extraction, de nature à accroître la production et la mise en liberté d'une plus grande proportion de vapeurs nuisibles.
EAUX DU FOND. — Les fosses de Fresnes infectées d'anémie étaient très-humides et abreuvées d'eaux de flltration considérées comme nuisibles. A la fosse du Vivier, en 1803, les eaux étaient transparentes, un peu jaunâtres et chargées d'acide sulfhydrique ; elles entraient facilement en fermentation ; leur contact faisait naître aux pieds et aux mains des ouvriers, des éruptions pustuleuses extrêmement pénibles. Ces eaux paraissaient filtrer des anciens travaux. A la fosse des Rameaux, en 1820, il existait dans la galerie infectée une source d'eau supposée malfaisante. Les ouvriers de la fosse Villars, à Denain, dont l'humidité a été signalée, furent aussi affectés d'éruptions spéciales. Enfin dernièrement, à la fosse Bonnepart, dans certaines galeries, il filtrait une eau corrosive, dont le contact déterminait une éruption papulo-vésiculopustuleuse et de l'urticaire tubéreuse accompagnée d'une intense bronchite catarrhale.
Aux mines de la Société d'Aniche où régnait l'anémie, on observait une éruption identique à celle de Fresnes, causée par les eaux du fond.
Nous avons vu qu'aux mines de l'Escarpelle un ouvrier anémique avait été atteint de pustules aux pieds, occasionnées par les eaux du fond de la fosse n^ 4 à Dorignies.
En Belgique, à la fosse Saint-Florent (Midl-du-Flénu), et au N"* 2 des Vanneaux, à Wasmes, où s'observait l'anémie, les eaux du fond donnaient lieu à des ampoules. Actuellement encore, les fosses où se produisent parfois des cas sporadiques légers, ont des eaux qui déterminent des éruptions chez les ouvriers.
D'après Riembault, dans les mines de la Loire et surtout de l'Allier, les ouvriers travaillant dans des galeries très-humides ou dans des puits en fonçage, seraient sujets à des pustules spéciales, siégeant aux membres inférieurs, et causées par le contact direct de la peau avec les eaux irritantes de la mine.
On remarquera qu'à la Compagnie d'Anzin, les mines infectées d'anémie sont les seules dont les eaux du fond aient jamais donné lieu à ces accidents cutanés. II semble d'ailleurs exister une certaine relation entre ces éruptions et l'anémie.
Nous pensons que ces eaux dissolvent ou tiennent en suspension une certaine quantité des dérivés de la houille, qui lui communiquent ces propriétés irritantes. En effet, dans la partie de la Petite- veine, exploitée à la fosse Bonnepart, où il n'y a pas la moindre trace d'eau, la seule humidité recouvrant le charbon, et qui n'est autre chose que des dérivés liquides, fait également naître ces éruptions aux points de contact avec la peau.
Les eaux des mines, par la grande quantité de sels variés qu'elles tiennent en dissolution, ne peuvent que favoriser les dédoublements et les combinaisons nouvelles, nécessaires à la formation de nombreux dérivés. Une analyse de M. E. Pesier, professeur de chimie à Yalenciennes, a montré (1840) que les eaux fQur-
nies par la machine d'épuisement de la fosse Tinchon à Saint- Vaast-lez- Valenciennes , sont salées, d'odeur désagréable, comme marécageuse ; elles tiennent en dissolution 16,778 de matières fixes pour 1000 ; ce sont : des chlorures de sodium (14,675), et de magnésium, des sulfates de soude, de chaux et de magnésie, des carbonates de fer, de chaux et de magnésie, des traces d'iode et de brome et de la potasse.
La dose de sel marin était assez considérable pour attirer l'attention. En 1850, elles renfermaient 2 pour 100 de sel marin, au lieu de 1/2 trouvé en 1840 (i).
Notons en passant que M. Pesier avait été chargé, comme expert, de l'analyse de ces eaux, parce qu'elles faisaient périr les poissons et nuisaient aux arbres d'une propriété par où elles coulaient.
L'eau venant du toit de la Veine-à-fllons (niveau de 291^), fosse Bonnepart, où régnait l'anémie, était (1874) d'une richesse saline moindre que la précédente^ bien que dix fois supérieure encore à celle des eaux ordinaires ; c'est en effet, d'après le même chimiste, une eau minérale alcalino-saline presque exclusivement sodique, renfermant 38^43 de principes fixes, dont 3,383 de sels de soude : chlorure (1,596), sulfate (1,351), et carbonate (0,436) à l'état de bicarbonate. Le reste, 0,047, consiste en carbonates de chaux et de magnésie, à l'état de bicarbonates, et en traces de potasse et de matières organiques.
Nous avons dit qu'à la fosse Soult (Fresnes-Midi), de
(1) Note sur les eaux salées des houUlôres d'Anzin ; Séance de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts de Valenciennes du 13 décembre 1850.
1840 à 1847, les eaux des terrains crétacés, filtrant à travers le cuvelage, empruntaient une grande quantité de chaleur au foyer d'appel pour se transformer en vapeurs, et nuisaient ainsi à Taérage.
VENTILATION. — L'influence de la ventilation sur l'anémie est considérable, voire même capitale. Toujours en effet, dans les fosses où la maladie s'est développée, le courant d'air était ou trop facile, ou de direction vicieuse ; parfois même ces deux mauvaises conditions se trouvaient réunies sur un même point.
A la fosse du Vivier, en 1803, la chasse du Couchant dans la Grande-Veine, où fut confinée la maladie, était la plus profondément située (215™) et la plus longue (550<») des chasses de la même fosse ; aussi, le renouvellement insuffisant de Tair s'y traduisait-il par une gène de la respiration chez les ouvriers et par la combustion incomplète des lumières. Les importants travaux de ventilation ordonnés par Renard, agent général de la Compagnie, parvinrent à atténuer la gravité de l'épidémie.
A la fosse des Rameaux (en 1810), le développement de l'anémie fut enrayé par l'établissement d'un courant d'air rapide, que Ton se garda bien de faire passer sur les ouvriers lorsqu'il était usé et échauffé.
Plus tard, à la môme fosse, en 1820, non-seulement le courant qui alimentait la chasse du Levant infectée d'anémie, était trop faible, mais encore il avait une direction vicieuse. Passant en effet d'abord sur les tailles, l'air s'y chargeait de vapeurs hydro-carburées, et longeait ensuite la voie dans laquelle les hercheurs travaillaient au transport du charbon. Cela
explique pourquoi les malades appartenaient tous sans exception à cette catégorie d'ouvriers. D'ailleurs, dès que fut intervertie la direction du courant d'aérage, les cas cessèrent de se produire dans la chasse en question.
A la Grosse-Fosse d'Anzin (1810-1830), la maladie atteignit aussi principalement les hercheurs, travaillant dans un courant d'air insuffisant et malsain. Le courant était trop faible, car, descendant par le puits d'extraction de la fosse du Verger, il devait alimenter à la fois la Grosse-Fosse et le Chaufour ; il était de plus malsain, puisqu'il passait sur les tailles avant d'arriver à la voie de herchage. Pendant les dernières années de l'exploitation, le nombre des anémiques diminua, par suite des améliorations de la ventilation.
A la fosse Saint-Pierre (1837-1841), l'anémie ne cessa qu'après l'abandon des travaux en fonçage dans la Grande-Veine, insuffisamment ventilés. Les hercheurs y furent aussi les principales victimes.
Le malade de Tanquerel (1843) était aussi employé au transport du charbon.
Les deux mineurs belges que nous avons observés, travaillaient au herchage lorsqu'ils contractèrent leur maladie. L'un d'eux nous a assuré que les hercheurs étaient surtout atteints.
De nos jours encore, jusqu'en 1876, l'anémie a sévi à la fosse Bonnepart presque exclusivement sur les hercheurs travaillant dans des galeries en cul-desac, aérées seulement par diffusion, tandis que les tailles et la voie du fond correspondant à la première taille étaient mieux ventilées. Le courant d'air était d'une bonne direction, mais insuffisant : il descendait
par le puits d'extraction de Bonnepart, longeait, étant encore frais, la voie du fond et passait successivement sur les travaux pour remonter à la fosse Saint- Rémy, dont le puits ne servait qu'à cet usage. La température des tailles en exploitation était d'autant moins élevée que le courant d'air était plus rapide.
On a vu (page 77) que, depuis le l**" janvier 1877, les cas d'anémie ont cessé de se produire à la fosse Bonnepart, à la suite d'importants travaux d'agrandissement de ses galerieâ et de l'installation à la fosse d'Outre-Wez voisine, d'un puissant ventilateur Guibal, doublant presque l'aérage (aspiration de 20^^ d'air par seconde, au lieu de 12«ï3).
Nous ne savons si, en 1803-1804, les hercheurs furent plus fréquemment atteints que les autres ouvriers, mais nous sommes porté à le croire, vu le jeune âge de ceux qui font le sujet des observations et des nécropsies ; c'est en effet parmi les jeunes gens que se recrutent ces ouvriers.
La plus grande fréquence de Tanémie chez les hercheurs provient aussi de ce que ceux-ci travaillent dans des bas-fonds, où les vapeurs des dérivés de la houille tendent à s'accumuler et à stagner, ainsi que nous le verrons plus loin.
A l'Escarpelle, le tailleur-à-la.-veine anémique que nous avions observé, avait contracté sa maladie dans le percement de galeries en cul-de-sac, mal ventilées, de la fosse N"* 4, qui elle-même se trouvait dans de moins bonnes conditions de ventilation que les autres fosses.
L'anémie existait encore en 1871 à la fosse du Grand-Condé à Lens, qui, ne communiquant alors
avec aucune autre fosse voisine, se trouvait dans de mauvaises conditions d'aérage (i).
A Fresnes-Midi, l'état sanitaire s'est progressivement amélioré sous l'influence du développement successif de l'aérage.
Dans les anciennes fosses, où le courant d'air en retour des tailles remontait par le puits d'extraction, les mineurs étaient d'autant plus exposés à contracter l'anémie, que, remontant au jour par des échelles, ils restaient plus longtemps dans une atmosphère viciée, précisément au moment où cette pénible ascension aurait nécessité une parfaite hématose. Depuis 1864, les mineurs de Bonnepart ne remontent plus aux échelles ; ils sont descendus et remontés au moyen de la machine d'extraction.
Une ventilation insuffisante et vicieuse, par un étroit compartiment ménagé dans le puits d'extraction, et servant tout à la fois au retour de l'air et à la circulation des ouvriers, occasionna la meurtrière épidémie du n° 4 des Vanneaux, à Wasmes.
C'est dans de longues galeries mal aérées, principalement dans les percements de Bouveau et dans les enfoncements de Tourrets, signalés pour leur atmosphère viciée, que Hanot a vu survenir la maladie chez les mineurs.
Les cas d'anémie ont diminué en Belgique, depuis que le gouvernement a imposé aux Compagnies l'installation de l'aérage ascensionnel par ventilateur. Aux
(I) Le D' Lequette, cité par Dransart, affirme, en 1877, qu'il ne rencontre presque plus l'anémie aux mines de Lens et Béthune,
Vingt-quatre-actions, près Wasmes, où la ventilation est défectueuse par insuffisance du retour d*air, la maladie se manifeste encore de temps en temps.
Le système d'aérage employé aux mines de Graissessac (Hérault) doit être bien imparfait et insuffisant, pour que, comme le dit Bourguet, « des difficultés considérables » soient apportées à la ventilation par l'équilibre de température de l'intérieur des mines et de Tatmosphère extérieure, survenant an printemps et à l'automne, et pour qu'il s'en suive une augmentation dans le nombre des anémiques régulièrement observés.