PROPHYLAXIE
D'après l'étude des conditions hygiéniques qui ont présidé au développement des diverses épidémies d'anémie des bouilleurs, et que nous avons suffisamment exposées dans l'article précédent, nous pouvons formuler les indications prophylactiques ayant trait aux travaux et aux ouvriers.
P Travaux. — Puisque l'anémie des houilleurs est, ainsi que nous croyons l'avoir démontré, une intoxication chronique par les vapeurs des produits de distillation et de combustion lentes de la houille, mises en liberté par le fait de l'exploitation des mines, toute la prophylaxie, dans la direction des travaux, se résumera à établir dans les fosses infectées, une ventilation d'une intensité en rapport avec l'importance de l'exploitation.
La précaution de ne pas faire remonter l'air en retour des tailles par le puits destiné à la descente et àl'ascension des ouvriers, est d ordre tellement vulgaire, que nous n'aurions pas cru devoir la rappeler, si on ne la voyait parfois négligée, même de nos jours. C'est surtout pour cette raison qu'il faut préférer l'aé-
rage par aspiration à celui par refoulement ; car le puits par lequel, dans ce dernier système, on insuffle Tair pur comprimé, ne peut servir à la circulation des ouvriers, qui sont obligés de descendre et de remonter par le puits livrant passage à Tair impur en retour. Parmi les modes d'aspiration, il est reconnu par expérience que les foyers sont de beaucoup inférieurs en puissance aux ventilateurs, particulièrement à ceux du système Guibal, auxquels on donne généralement aujourd'hui la préférence.
Il appartient plus spécialement aux ingénieurs de savoir comment ils pourront obtenir une ventilation suffisante, et de décider dans quelle mesure la largeur des puits et leur multiplicité, la hauteur et le peu de longueur des galeries, le sens el la distribution du courant d'air, pourront contribuer à ce résultat. Nous nous permettrons néanmoins d'attirer leur attention sur ce fait capital, que, contrairement au grisou qui est plus léger que l'air (D^^ 0,559), les vapeurs des dérivés de la houille sont l eaucoup plus lourdes que l'air (D** des vapeurs de benzine 2,38, d'aniline 3,22), et qu'elles doivent par conséquent tendre à s'accumuler dans les bas-fonds (i). Cette particularité suffit pour expliquer les résultats incomplets fournis par une ventilation d'intensité moyenne. Et en effet, le système actuel de ventilation ascensionnelle, aisément efficace contrôle grisou et les gaz plus légers que Tair, a besoin d'une grande intensité pour ne pas rester im-
(l) C'est sans doute en partie pourquoi les hercheurs, travaillant dans des galeries en contre-bas des tailles, sont plus particulièrement st^ets à Tanémie que les tailleurs à la veine*
puissant à remonter au jour la totalité des vapeurs des dérivés de la houille, qui, en raison de leur densité de beaucoup supérieure à celle de l'air, tendent à s'accumuler et à stagner au fond du puits d'appel. Il y a tout lieu d'espérer que les indications spéciales tirées de cette nouvelle notion, permettront aux ingénieurs d'apporter de sérieux perfectionnements à la ventilation des fosses où règne l'anémie.
2^ Ouvriers. — Le choix des ouvriers destinés à travailler dans les fosses infectées, n'est pas sans une certaine importance. Il serait prudent de refuser, autant que possible, les sujets que leur âge, leur santé ou leur profession antérieure paraissent prédisposer à l'anémie, à savoir : V les adolescents faibles, 2"* les sujets atteints d'affections cardio-pulmonaires ; S"" les ouvriers qui ont manié le plomb ou ses préparations, ceux venant des fabriques d'agglomérés, les gaziers et surtout les verriers, qui ont toujours manifesté une moindre résistance que les autres artisans.
Les mineurs feront leur principal repas immédiatement avant de descendre à la fosse. L'usage modéré des spiritueux à la fin des repas, ne devra pas être absolument proscrit, car l'alcool peut être considéré comme susceptible de favoriser l'élimination des dérivés de la houille, dont il est un puissant dissolvant. Nous n'oserions cependant pas leur ccnseiller les alcooliques, auxquels ils sont déjà suffisamment portés. L'eau-de-vie a été employée avec avantage parKnaggs et Morell-Mackenzie dans l'empoisonnement par l'aniline. Guidés par une sorte d'instinct, les ouvriers anglais qui éprouvent quelques-uns des accidents de l'intoxication anilique, ont, selon Letheby, recours
aux alcooliques pour les faire disparaître. Nous avons fait pareille remarque chez les ouvriers d'agglomérés, qui croient que les alcooliques favorisent Télimination du brai.
Le lait, pris en abondance, paraît plus utile encore, comme reconstituant et corps gras dissolvant. Un ouvrier, aujourd'hui (février 1877) âgé de 73 ans, mineur pendant 52 années, dont 13 à la fosse du Chaufour à Tépoque où y régnait l'anémie, nous a rapporté que quelques compagnons et lui n'avaient été préservés de cette maladie, que par l'usage régulier de quatre ou cinq pintes de bon lait chaque jour.
L'extrême propreté de la peau est une des meilleures précautions prophylactiques contre les éruptions cutanées spéciales aux fosses à anémie. Sous ce rapport, les bouilleurs l'emportent sur la plupart des autres artisans, mais ils n'adoptent pas assez généralement la seule manière de se laver qui leur soit applicable, et que de vieux porions belges ont enseigné à Boëns-Boissau : pour enlever complètement le vernis noir que forme la poussière de charbon sur les téguments couverts de sueur, il suffit d'avoir la précaution de bien essuyer la peau avec un linge sec, avant de la mouiller et avant d'employer le savon ou la lessive.
Une surveillance active des ouvriers permettra de découvrir l'anémie au début et d'y porter immédiatement remède.