IV. — S les degrés de ï’auestliésie
Pour parler le langage adopté par la plupart des auteurs, nous nous sommes servi jusqu’à présent du mot degré, sans en spécifier exactement le sens, il est nécessaire que nous nous arrêtions un instant sur cette question des différents degrés de l’anesthésie, dont on parle tant et si facilement, je pourrais presque dire si légèrement.
Je ferai d’abord observer que le nombre des degrés n’est pas le même pour les différents observateurs, tandis que quelques-uns n’en admettent que deux, comme M. Houzelot, qui les distingue par les dénominations de degré obstétrical ou premier degré , degré chirurgical ou deuxième degré ; d’autres, comme Murphy, en reconnaissent trois; c’est dire assez qu’il ne peut pas y avoir de concordance entre les conseils donnés à cet égard par les différents auteurs.
Sans nous astreindre aux idées théoriques sur les diverses
parties des centres nerveux qui seraient successivement envahies par l’anesthésie, nous dirons simplement que quand l’action stupéfiante des agents anesthésiques s’exerce d’une manière régulière, sans passer par cette excitation qu’on observait surtout alors qu’on employait l’éther, nous dirons qu’on observe quatre états principaux dans lesquels peuvent se trouver les individus soumis aux inhalations anesthésiques, et particulièrement à celles de chloroforme.
1er état. — Anesthésie incomplète , caractérisée par la conservation du sentiment de la douleur perçue , des mouvements et des plaintes en rapport avec cette douleur.
2e état. — Anesthésie plus avancée , avec persistance plus ou moins complète de la connaissance. Les femmes ont conscience de ce qui se passe autour d’elles; elles voient, entendent, peuvent agir et parier , se rendre compte de ce qui se passe en elles, mais elles ne souffrent plus. Elles sentent les contractions utérines se produire, mais elles n’en éprouvent pas de douleurs, ou tout au moins cette douleur est tellement atténuée qu’elle est presque nulle; il semble que le tact ait été conservé, tandis que la faculté d’éprouver la douleur est abolie.
3e état. — Alors on observe la perte de connaissance avec persistance vague de la perception douloureuse , qui se traduit par des contorsions, des grimaces, quelquefois même des plaintes. Mais les femmes, une fois revenues à elles, ne se souviennent de rien, elles affirment n’avoir rien senti.
4e état. — Anesthésie complète, perte complète de connaissance, suppression absolue de la vie animale . — Les individus anesthésiés ne diffèrent plus du cadavre que par la persistance des phénomènes de la vie végétative (circulation et respiration).
M. Millet admet trois périodes ou degrés d’anesthésie utérine : le premier est caractérisé, suivant lui, par l’exaltation
de la contractilité; le second consiste dans l’abolition de la sensibilité utérine, avec conservation d’une contractilité assez forte pour expulser le fœtus.
L’abolition complète de la puissance motrice constitue pour l’auteur le troisième degré.
Il ajoute que ce troisième degré peut être obtenu dans les limites du stade chirurgical, avant la manifestation des phénomènes qui caractérisent la période organique proprement dite, à savoir: l’abolition des mouvements respiratoires, l’extinction de la chaleur animale et la paralysie du cœur.
Tout cela est passible des mêmes objections que nous ferons tout à l’heure à l’opinion qui admet des degrés très nets et très tranchés dans l’anesthésie, que nous appellerons animale par opposition à l’anesthésie organique .
En voulant atteindre le troisième degré de l’anesthésie utérine, alors, par exemple, qu’il s’agit de surmonter les difficultés offertes par une rétraction violente et tétanique , on s’expose fort à atteindre l’anesthésie complète, permanente et définitive, qui, comme dans le fait signalé par M. Pamard à l’Académie de médecine (séance du 6 avril 1852), ne peut plus être suivie de la réaction organique nécessaire à la continuation de la vie.
Comme on le voit , ce serait jouer gros jeu que de se livrer imprudemment à de pareilles tentatives thérapeutiques, pour ne pas dire davantage. Aussi, sommes-nous complètement de l’avis de M. Laborie , relativement à ces différents degrés d’anesthésie qu’on a catégorisés d’une manière si nette et si tranchée, auxquels même on a accolé, sans hésitation, une étiquette particulière pour chacune, comme si le médecin était toujours libre de choisir à son gré celle qui lui convient, absolument comme il prend dans une boîte à réactifs celui qui lui est nécessaire. Gui, il existe des degrés différents d’anesthésie , personne n’en peut douter; mais ce qui
est tout aussi certain , c’est qu’il est impossible , dans la plupart des cas, de savoir d’avance celle qu’on va produire chz telle ou telle femme, attendu que cela dépendra d’une foule de conditions imprévues et en particulier de cette idiosyncrasie signalée par M. Robert dans son remarquable rapport à la Société de chirurgie. Or, s’il est bien positif qu’il existe, chez les différents individus, une disposition, une aptitude particulière à être influencé de telle ou telle manière par le chloroforme, il ne l’est malheureusement pas moins que nous ignorons encore, à peu près complètement, les signes au moyen desquels nous pourrions, par avance, reconnaître ces dispositions et ces aptitudes si variables. D’ailleurs, il s’en faut de beaucoup, comme le dit très bien M. Laborie, que l’anesthésie s’astreigne toujours, danssa marche, à suivre les étapes qu’on voudrait lui tracer. Elle se produit avec une telle inégalité de temps, avec des phénomènes si différents chez les différents individus, dans des conditions analogues en apparence, qu’il est impossible de dire : à tel moment vous aurez le premier degré, à tel autre le deuxième. Je n’en veux pour preuve que le fait suivant de M. Simpson.
Une personne grande, forte, robuste et des mieux musclées, a pu être plongée par lui dans une insensibilité absolue par cinq ousix inspirations seulement; ceux qu’a signalésM. Danyau, à la Société de chirurgie, déposent encore dans le même sens. On se rappelle, en effet, que cet habile chirurgien, cédant à sa prudence habituelle, ne donna jamais que de faibles doses de chloroforme, dans le désir de ne rien obtenir autre chose que l’atténuation de la douleur, et cependant, chez deux femmes sur quinze, il produisit rapidement une insensibilité complète. Or, qu’on n’oublie pas ceci, c’est que c’est presque toujours au début des inhalations que les cas de mort se 3ont produits entre les mains des chirurgiens. Par suite de cette sensibilité particulière de certains individus à l’action
du chloroforme, on a vu le chirurgien surpris, pour ainsi dire, par Faction subite et excessive de l’agent anesthésique qui peut vous plonger immédiatement dans un état syncopal, bientôt remplacé par la mort. Il ne faut donc pas s’illusionner sur la valeur de toutes ces distinctions théoriques, et ne jamais se départir de la plus grande réserve.
V. — Influence de l’anestliésie sur la ma relie de la grossesse»
Je serai très bref sur ce sujet, attendu que les observations capables d’élucider cette question n’abondent pas dans les annales de la science.
Nous trouvons seulement dans le mémoire publié par " M. Chassaignac, en 1853, sous le titre de Recherches cliniques sur le chloroforme , deux observations assez intéressantes à ce point de vue ; en voici la substance :
Une femme enceinte de cinq mois, âgée de vingt ans, portant des végétations très nombreuses et très volumineuses qui couvraient toute la vulve, se présente à l’hôpital Saint- Antoine pour en être débarrassée ; la marche était devenue impossible tant à cause du volume des végétations que par la douleur résultant de l’érythème de la face interne des cuisses, entretenu par la sécrétion sanieuse et fétide que fournissaient ces végétations. Après un peu «d’hésitation, M. Chassaignac se décida à pratiquer l’ablation de ces tumeurs. Il tenta d’abord de les détruire avec l’acide acétique, mais ces applications furent suivies de douleurs tellement vives que le chirurgien dut y renoncer et en venir à l’application de douze ligatures faites pendant le sommeil obtenu au moyen du chloroforme. Une fois revenue à elle , la malade est tourmentée par les douleurs vives que lui causent les ligatures. Le troisième jour des coliques utérines se manifestent, elles sont accompagnées de douleurs lombaires ; mais bientôt tout
rentre dans l’ordre sous l'influence de quarts de lavement laudanisés. Cette femme est restée environ un mois à l’hôpital après sa guérison ; aucun accident nouveau n’est, survenu, elle est sortie pour reprendre ses travaux. Au moment de son départ, M. Ghassaignac a pu s’assurer que la grossesse continuait à suivre son cours normal. Quelle part doit on accorder ici au chloroforme sur le développement, des contractions utérines? Aucune, ce me semble, surtout si l’on veut bien noter qu'elles n’ont paru que le troisième jour après l’opération ; nous partageons donc l’opinion de M. Ghassaignac qui les attribue bien plutôt aux suites de l’opération, et en particulier aux douleurs vulvaires, si vives, qu’éprouva cette femme. On est d’autant plus autorisé à raisonner ainsi, que dans le fait dont il nous reste à parier, et qui n’eut aucune suite douloureuse, l’emploi du chloroforme n’a déterminé absolument aucune contraction utérine ; voici le résumé de ce fait :
Une jeune femme de vingt-huit ans, grosse de cinq mois, entre à l’hôpital Saint-Antoine pour un abcès du sein gauche. Avant de l’opérer, on lui fait respirer le chloroforme, afin de pouvoir plus facilement la soumettre à la méthode du lavage qui est, au dire de l’auteur, assez douloureuse ; la malade sortit guérie, sans avoir éprouvé aucun trouble dans la marche naturelle de sa grossesse.
M. Ghassaignac ajoute, à la suite de la narration détaillée de ces faits, quelques réflexions, auxquelles nous nous associons pleinement. « Sommes-nous en droit, dit-il, de con- » dure de ces deux observations que le chloroforme puisse » être employé toujours impunément chez les femmes en- » ceintes? Nous pensons, au contraire, qu’on ne doit y recou- » rir qu’avec précaution et réserve. »
On pourrait, peut-être, à l’appui de ces réflexions, signaler le fait suivant, que j’emprunte à L.-G. Robinson, et
qui a été publié dans Y American Journal , april 1856 :
Une femme de trente-cinq ans qui, à une première grossesse, avorta au troisième mois, put porter jusqu’au terme régulier le produit d’une seconde conception. Au cinquième mois d’une troisième grossesse, elle fut prise d'une odontalgie pour laquelle elle se soumit aux inhalations de chloroforme. Elle resta dans un état demi-soporeux pendant une demi-heure. Peu après, elle commença à éprouver des douleurs abdominales qui augmentèrent rapidement et se terminèrent en peu de jours par l’expulsion du fœtus.
Pour quiconque a l’habitude de tirer difficilement une conclusion, ce fait ne paraîtra peut-être pas très probant; quoi qu’il en soit, il peut au moins faire naître des doutes : c’est pour cela que je l’ai cité dans une question qui est encore toute entière à élucider.
VI. — lia fluence «le l’sanestlaésie sur la santé de la mère.
Il est bien entendu que tout ce qui va suivre dans ce chapitre n’est relatif qu’à la femme en travail ou en couches.
Les principales questions qui ont dû tout naturellement se présenter à l’esprit de celui qui a, pour la première fois, employé l’anesthésie pendant le travail de l’accouchement, sont les suivantes :
1° Les femmes soumises à l’anesthésie pendant le travail sont-elles exposées plus que les autres aux divers accidents qui le compliquent quelquefois?
2° Les diverses modifications physiologiques que subit l’organisme après l’accouchement sont-elles troublées dans leur marche par l’emploi de l’anesthésie durant ie travail?
3 L’anesthésie prédispose-t-elle à quelques accidents spéciaux, ou tout au moins facilite-t-elle le développement des
affections qui compliquent malheureusement trop souvent les suites de couches?
A toutes ces questions l’expérience a répondu par la négative. Mais pour donner à cette proposition si carrément formulée toute l’autorité dont elle a besoin, il nous faut maintenant entrer dans quelques détails, et passer en revue les principaux de ces états morbides auxquels nous venons de faire allusion.
Suivant M. Simpson et plusieurs autres confrères de la Grande-Bretagne, non-seulement les femmes qui ont respiré le chloroforme pendant l’accouchement ne sont pas plus exposées que d’autres aux accidents divers qui peuvent compliquer le travail ou les couches, mais encore elles jouiraient d’une immunité qui tiendrait presque du merveilleux. Elles seraient ainsi soustraites à toutes les craintes, à toutes les appréhensions qui les assiègent ordinairement ; elles éviteraient ainsi l’ébranlement nerveux, l’épuisement, voire meme les fatigues. Comme conséquence de tous ces avantages, leur rétablissement serait beaucoup plus rapide et les inflammations consécutives, d’ailleurs beaucoup plus rares, se termineraient ordinairement d’une manière moins fâcheuse que chez les femmes qu’on n’aurait pas fait profiter des bénéfices de l’anesthésie. Cet exposé rapide suffit à montrer combien l’enthousiasme a de part dans ces appréciations, et il est malheureusement trop vrai de dire que chacune des propositions précédemment émises attend encore sa démonstration rigoureuse. Je dis rigoureuse , car on ne peut accepter comme telle la plupart de celles qu’on a prétendu fournir, et en particulier celle que donne quelque part M. Simpson, à propos de l’action préventive du chloroforme sur la folie puerpérale. Récemment, dit-il, dans une communication à la Société d’obstétrique d’Edimbourg, j’ai observé trois cas de manie puerpérale chez des femmes qui, dans leurs accouchements,
n’avaient pas été soumises à l’usage du chloroforme, tandis qu’aucun désordre mental ne s’était montré chez celles qui avaient été traitées par cet anesthésique.
Les seuls avantages incontestables que nous puissions accorder au chloroforme sont : l’atténuation ou même la suppression de la douleur, la diminution des accidents connus sous le nom de sidération nerveuse, et parfois la faculté de rendre plus faciles les opérations obstétricales, surtout à cause du calme et de l’immobilité dans lesquelles sont plongées les patientes.
A côté de ces avantages réels on a signalé un grand nombre d’inconvénients, qu’on a peut-être un peu exagérés. ContrePaction trop hasardéedenos confrèresd*outre-Manche s’est élevée une réaction qui a, je crois, dans certains cas, dépassé les limites de la simple réalité.
Efforçons-nous donc de démêler, autant que possible, dans ces nombreux éléments contradictoires la vérité de l’exagération.
Parmi les inconvénients qu’on a reprochés à l’anesthésie obstétricale, il en est qui ont beaucoup moins de gravité que les autres; je commencerai par eux; ce sont : l’excitation, les mouvements désordonnés, une agitation quelquefois telle, qu’on a de la peine à maintenir les malades; les rêves érotiques, qui dans quelques cas peuvent faire naître des scènes fâcheuses. Commeinconvénientsplus -sérieux, qui même doivent prendre un autre nom, celui de dangers, on a signalé l’inertie et ses conséquences si graves après la délivrance, l’éclampsie, la folie et même la mort.
Examinons donc un à un chacun de ces accidents dans ses rapports possibles avec l’anesthésie, en commençant par ceux qui peuvent se produire pendant le travail ou immédiatement après la délivrance.
1° Inertie e t hémorrhagie. — Le plus grand nombre des
observateurs soit en Angleterre, soit en France, soit en Allemagne, soit en Amérique, s’accordent à dire que les femmes anesthésiées pendant l’accouchement ne sont pas plus exposées que les autres à l’inertie et aux hémorrhagies qui en sont la conséquence ; il s’en trouve même qui ayant vu des femmes perdre à des accouchements antérieurs et ne pas avoir d’hémorrhagie à la suite de ceux effectués pendant l’anesthésie, se sont crus autorisés à en conclure que c’était au chloroforme que leurs clientes étaient redevables de ce bénéfice ; tels sont Cumming et Protheroe Smith.
L’anesthésie, d’après Stallard, pourrait avoir cette action préventive, surtout chez les personnes très excitables. — Comme par compensation, il y a un certain nombre d’accoucheurs, tels que Bigby, Montgomery, Bennet et Hüter, qui ont signalé quelques exceptions à la loi générale.
Duncan, dans deux cas, fut également témoin d’une hémorrhagie assez notable, et pour cette raison , il donne le conseil de laisser, dans les opérations, l’utérus expulser les dernières parties fœtales, et de plus, il est d’avis d’administrer l’ergot à la fin du travail.
Beatty qui, dans un premier mémoire, avait donné le même conseil quant à l’emploi de l’ergot, n’en parle plus ' dans un deuxième qu’il a publié plus récemment (1855), dans le Dublin medical Press.
Burchard (Ca?istatt’s Jahresbericht, 1849), rapporte aussi deux cas dans lesquels la rétraction utérine fut notablement affaiblie. Mais ces faits ne me paraissent pas avoir une bien grande valeur, parce que dans ces deux circonstances le travail avait été long et pénible. Le premier de ces accouchements dut être terminé par la version, le second par l’application du forceps.
Pour ma part, dans les cas rares où j’ai vu appliquer l’anesthésie pendant des accouchements naturels et simples,
il m’a semblé que la quantité de sang perdu, immédiatement après la délivrance, a été un peu plus abondante que de coutume.
Impressionné par ces exceptions assez nombreuses, il ne faudrait pas oublier que dans un nombre de cas infiniment plus considérable aucun accident hémorrhagique n’a eu lieu. 11 est d’ailleurs une dernière réflexion que je ne puis passer sous silence: Rien ne prouve d’une manière péremptoire que les exemples d’hémorrhagie rapportés plus haut soient la conséquence de l’emploi des anesthésiques.
Éclampsie . — Quelques personnes ont pensé que la congestion, quelquefois assez intense, qui résulte des inhalations de chloroforme, ajoutée à celle qui se produit naturellement pendant le travail, pourrait bien prédisposer les femmes aux convulsions, et même les produire. Je n’ai pas trouvé d’observations concluantes à cet égard, et celle de Wood ( London med. Gaz., juillet 1847), qui est citée partout, ne me paraît pas de nature à entraîner une entière conviction. En effet, la femme dont il s’agit, et qui avait été éthérisée dans les derniers temps du travail, n’a été atteinte de convulsions que six heures après l’accouchement. On sera d’autant moins disposé à se laisser convaincre par ce seul fait, que la science possède aujourd’hui un assez grand nombre d’observations d’éclampsie, heureusement modifiée, quelquefois même guérie par l’usage du chloroforme. Nous en rapporterons quelquesuns à propos des indications de l’anesthésie appliquée à l’art des accouchements. Quant à la Folie , l’anesthésie loin d’y prédisposer, et surtout de la produire, semble avoir pu, dans certains cas, calmer ou même faire cesser complètement les troubles intellectuels survenus sous l’influence des douleurs vives et longtemps prolongées sans résultat. C’est ce qui paraît ressortir de l’observation publiée par M. Lebreton (février 1848, Revue scientifique) : Une jeune femme, dont le
délire durait déjà depuis plusieurs heures, fut complètement calmée par l’usage du chlorolorme en inhalation. Le travail fut terminé sans difficulté, par l’application du forceps, et à partir de ce moment, la malade ne cessa plus d’avoir toute sa raison.
Beatty a relaté un fait analogue au précédent, chez une femme qui avait eu précédemment des attaques d’éclampsie.
De son côté, Ghanning parle d’une femme folle qui, pendant une précédente couche, avait été dans une agitation excessive ; cette agitation était même devenue la cause de difficultés assez sérieuses. Dans sondernieraccouchement, l’éther fut administré : grâce à lui, la femme se tint parfaitement tranquille, et tout se passa admirablement bien.
Mort subite. — Les exemples assez fréquents de mort subite observés par les chirurgiens, même les plus habiles et les plus prudents, devaient tout naturellement faire redouter le même malheur chez les femmes qu’on soumettait à l’anesthésie pendant l’accouchement; or, très heureusement, aucun accident de ce genre n’a encore été signalé, ni en France, ni en Angleterre, ni en Amérique, ni en Allemagne, quoique, dans la Grande-Bretagne en particulier, les femmes qui sont accouchées pendant l’anesthésie se comptent aujour- • d’hui par centaines de mille. Je n’ignore pas qu’il y a eu plusieurs observations publiées sous le titre de Cas de mort subite sous l3 influence des anesthésiques pendant ï accouchement, mais aucune de celles qui sont parvenues à ma connaissance ne me paraît répondre à ce titre. Ainsi celles qu’a publiées Gream sont trop peu détaillées pour qu’on puisse en tenir compte, et d’ailleurs , dans ces cas, la mort n’est arrivée qu’alors que l’anesthésie était suspendue depuis un temps plus ou moins long (une demi-heure à plusieurs heures). J’en dirai autant du fait signalé par Ramsbotham, et surtout de celui de Murphy, dans lequel la mort n’est survenue que
vingt-quatre heures après l’accouchement; reste le cas de Wolf, que je rapporterai avec quelques détails parce qu’il est de nature, sinon à convaincre, du moins à faire naître des doutes.
Observ. — M. Wolf, appelé en consultation dans une ville voisine par ses amis, les docteurs Freeland et Smith, pour une dame d’environ vingt- cinq ans, d’une bonne santé et d’une forte constitution, en travail de son accouchement, et dans un état de danger imminent, bien qu’elle eût sa pleine connaissance, reçut de ses confrères les informations suivantes : Appelé environ trente heures auparavant, M. Freeland la trouva dans la période préparatoire d’un travail actif, qui, au bout de quelques heures, n’avait encore fait que peu de progrès; elle réclamait avec instance le chloroforme, qu’elle avait respiré dans son premier accouchement. Après avoir encore attendu quelques heures, le travail n’ayant pas sensiblement avancé, on lui fit une saignée de 15 à 20 onces. Une potion anodine, contenant quarante gouttes de teinture d’opium, lui procura un peu de repos. A son réveil, elle se plaignit de douleurs dans l’abdomen et dans la région lombaire, et réclamait toujours le chloroforme; le pouls, plein et fort, n’excédait pas cent; langue humide et nette, action utérine assez lente ; orifice utérin relâché, tête basse, bassin large; aucun mauvais symptôme d’ciilleurs. Dans ces conditions, on crut pouvoir promettre une prochaine délivrance et l’on fit prendre une décoction de seigle ergoté. Mais l’accouchement ne se faisant pas, la malade insista pour avoir du chloroforme. M. Smith, mandé à cet effet, posa à son arrivée, sur une table en vue de la malade, un flacon contenant environ deux onces de chloroforme ; et pendant qu’il conférait avec son confrère sur ce qui s’était passé jusque-là, et sur ce qu’il y avait à faire, la patiente se fit donner le flacon et se mit à inhaler de temps en temps le liquide qu’il contenait, Bl. 3
refusant absolument de le rendre. Quand les médecins lui représentaient qu’en agissant ainsi elle nuisait au progrès du travail et exposait peut-être sa vie, elle leur répondait : « Maintenant mes douleurs sont tout à fait douces (quite comfortablé) , et je resterais sans peine douze heures dans cet état. »
Malgré un examen attentif, ils ne s’aperçurent d’abord d’aucun changement dans l’action du cœur ni dans les forces vitales ; et, comme il s’était opéré un relâchement favorable dans les organes, que le chloroforme avait été mis de côté, ils restaient convaincus que l’action de l’utérus, bientôt réveillée, triompherait des derniers obstacles. Mais peu après, les choses prirent un autre aspect: et lorsque M. Wolf intervint à son tour, il y avait absence de toute douleur, extrémités refroidies, sueur froide, pouls fuyant, respiration sifflante, regard sans expression, en un mot, tous les phénomènes avant-coureurs de la mort. Les frictions, les applications chaudes, les stimulants actifs employés avant son arrivée n’avaient pu dissiper ces accidents. Bien que mourante, elle était en pleine connaissance, et dès qu’il fut en sa présence, elle lui demanda avec anxiété de lui prendre son enfant et de la sauver. La délivrer en ce moment était chose facile, ce fut fait sur-le-champ. L’enfant était mort ; elle-même, dix minutes après, n’était plus qu’un cadavre.
11 est regrettable que l’autopsie n’ait pas été pratiquée, peut-être aurait-elle levé les quelques doutes qui peuvent encore rester sur la véritable cause de la mort.
Siebold ( Canstatt’s J aliresbericht) signale enfin deux cas de mort qui auraient été observés par Waller, l’un pendant, l’autre après l’accouchement. Cette citation n’est malheureusement pas accompagnée des détails nécessaires pour juger l’interprétation de l’accoucheur allemand; le texte anglais n’est pas plus explicite.
Ainsi clone, en dernière analyse, il n’existe pas encore, dans les observations publiées, de cas de mort survenue, d’une manière non douteuse, sous l’influence du chloroforme administré à une femme en travail.
Si maintenant nous cherchons à voir quelle a pu être l’influence de l’anesthésie sur la marche des phénomènes qui suivent l’accouchement, comme les tranchées, l’écoulement lochial, la sécrétion laiteuse et la durée du temps des couches, nous trouvons qu’au dire de presque tous les observateurs, cette influence n’a été nullement fâcheuse. La sécrétion laiteuse s’est effectuée normalement et au temps ordinaire, les femmes se sont rétablies aussi facilement que de coutume, et même suivant quelques-uns avec un peu plus de promptitude.
Quant aux accidents qui se développent quelquefois à la suite de l’accouchement, ils ne paraissent pas avoir été plus fréquents chez les femmes qui ont été soumises à l’anesthésie qu’ils ne le sont ordinairement. C’est au moins ce qui résulte de l’examen sérieux et attentif des faits publiés par les accoucheurs qui, dans chaque pays, ont le plus souvent appliqué l’anesthésie à la pratique des accouchements. La fièvre puerpérale en particulier n’a pas fait plus de victimes parmi les femmes qui avaient été anesthésiées que parmi les autres, ce qui est bien loin de vouloir dire, comme le croit M. Simpson, que l’anesthésie soit un moyen de mettre les femmes à l’abri de cette affreuse maladie. Si, d’ailleurs, il pouvait rester encore quelque doute à ce sujet, les faits rapportés par M. Simpson lui-même, et par Paton de Dundee, ceux observés en France par M. P. Dubois à la Maternité, et par moi-même à la clinique de la Faculté, seraient là pour convaincre les plus sceptiques. Mais malheureusement, la chose est beaucoup trop claire pour qu’il soit nécessaire de s’y appesantir plus longuement.
VII. — Influence «le l'anesthésie sur la santé et la vie «lu fœtus.
Sur cette question tous les observateurs sont à peu près d’un avis commun pour reconnaître que l’anesthésie n’exerce pas d’influence fâcheuse sur le fœtus. Cette vérité, presque universellement admise, a cependant trouvé, en Allemagne, un contradicteur dans le professeur Hüter , de Marbourg, qui croit avoir observé plus d’enfants morts-nés depuis l’emploi du chloroforme. Impressionné par ces faits, il voulut s’en rendre compte, et il fit pour cela des recherches qui l’amenèrent à démontrer, dit-il, chimiquement, dans le sang du cordon, l’existence d’une certaine quantité de chloroforme. Il eut recours, pour arriver à cette démonstration, à la méthode de Ragsky. Cette méthode repose sur ce fait que, à la température à laquelle le verre commence à fondre, le chloroforme se décompose en carbone, en acide chlorhydrique et en chlore, lequel, en présence de Piodure de potassium , s’empare du potassium et met en liberté l’iode, lequel exerce une réaction tout à fait caractéristique et facilement appréciable sur l’amidon.
Comme le fait justement remarquer le professeur Spiegelberg, le passage du chloroforme dans le sang du fœtus n’est pas une raison de croire pour cela aux dangers signalés et certainement exagérés par Ilüter, car, d’une autre part, Thomas Nunnely , au rapport de Ilarnier , aurait constaté par des expériences directes sur les animaux que les petits peuvent supporter une plus forte dose d’agent anesthésique que leurs mères. Quoi qu’il en soit, il me paraît certain que Hüter s’est beaucoup exagéré les dangers courus par le fœtus, car, je le répète, tous les observateurs sont d’accord pour reconnaître que, dans la très grande généralité des cas, le
chloroforme n’a exercé sur la santé et la vie du fœtus aucune influence fâcheuse.
Si l’on n’a jamais observé d’accidents graves pour le fœtus , on a du moins signalé quelques rares exemples de son impressionnabilité par les agents anesthésiques. Ils me paraissent offrir assez d’intérêt pour être rappelés ici.
M. le professeur P. Dubois a observé un certain degré d’accélération des battements du cœur , qui , de loO à 140 , s’élevaient jusqu’à 160, 170.
M. Houzelot ne leur a jamais vu dépasser 160; il admet cependant « une influence évidente », mais il ajoute qu’il ne la croit pas nuisible.
M. Simpson dit aussi que les battements du cœur fœtal sont légèrement accélérés quand la mère est tenue longtemps sous l’influence des agents anesthésiques, soit pendant la grossesse soit pendant le travail.
M. Snow admet aussi une certaine influence du chloroforme sur le fœtus, mais une influence peu marquée, de seconde main comme il l’appelle. L’enfant, au moment de la naissance, lui aurait paru moins sensible à l’action de l’air extérieur.
Amussat ( Académie des sciences , 8 mars 1847) croyait aussi avoir remarqué sur les petits des femelles qui avaient subi un commencement d’asphyxie par l’éthérisation, un certain engourdissement au moment où il les prenait dans la matrice. Mais ces faits ne me paraissent pas avoir une grande valeur quand il s’agit d’apprécier l’influence de l’anesthésie simple, régulière et non accompagnée d’asphyxie. Ces résultats sont d’ailleurs contredits par ceux qu’à obtenus M. Renault, à Alfort.
En dehors de cette influence des anesthésiques sur le fœtus encore contenu dans le sein de la mère, il en est une autre un peu moins directe, sur laquelle des doutes pou-
vaient être élevés, je veux parler de F influence de l’anesthésie appliquée sur une nourrice relativement à son nourisson. En d’autres termes, le chloroforme peut-il passer dans les produits de sécrétion, et en particulier dans le lait; et en admettant la réalité du fait, peut-il en résulter des accidents pour le nouveau -né si certaines précautions ne sont pas prises ; si, par exemple, on ne laisse pas s’écouler un temps suffisamment long entre la tétée et le moment où l’anesthésie a été produite chez la nourrice?
J’ai pu trouver dans mes nombreuses recherches deux faits qui me paraissent devoir être signalés, à cause de l’intérêt qu’ils présentent ; l’un, appartient à Scanzoni etil est relatif à un enfant nouveau-né; l’autre, a été observé par M. Chassaignac sur un enfant de quatre mois ; en voici le résumé ;
1 ^Observation., — Une femme, récemment accouchée, était en proie à des douleurs extrêmement violentes causées par des tranchées utérines. Scanzoni, dans le but de calmer ces douleurs, soumit, pendant cinq ou six minu es, cette femme aux inhalations de chloroforme, parce que, dit-il, les autres moyens avaient échoué. La malade, revenue à elle depuis trois heures, donna le sein à son enfant qui, en peu d’instants, tomba dans un sommeil profond dont on ne put, pendant huit heures entières, le. faire sortir par aucun moyen. Au bout de ce temps la somnolence fut remplacée par une agitation insolite qui ne cessa complètement qu’au bout de deux jours. Scanzoni, en l’absence des symptômes d’aucune maladie, n’hésite pas à penser que tous ces phénomènes étaient l’effet des inhalations de chloroforme auxquelles la mère avaient été soumise.
2e Observation F. J., charbonnière, âgée de vingt-neuf ans, accouchée depuis quatre mois, a commencé à ressentir, il y a trois semaines, dans le sein droit, des douleurs dépendant d’une inflammation qui a été suivie d’un vaste abcès,
avec rougeur et amincissement de la peau, au côté interne du mamelon. Le 10, surlendemain de son entrée à l’hôpital Saint- Antoine, évacuation de l’abcès parNune incision de deux centimètres de longueur, lavage abondant, occlusion ; pendant l’opération et le pansement, la malade a été soumise aux inhalations de chloroforme.
Le 11, nous apprenons, dit M. Chassaignac, que la malade revenue de son assoupissement a présenté le sein à l’enfant au bout de deux heures, et que, quelque temps après, celuici a été pris d’un assoupissement qui s’est prolongé une grande partie de la journée, s’accompagnant d’une pâleur qui a paru, ainsique ce sommeil, tout à fait inaccoutumé au père de l’enfant qui est venu voir sa femme dans la journée. Ce matin nous ne trouvons rien d’anormal chez cet enfant. 11 n’y a eu hier aucun phénomène particulier du côté du tube digestif; nous devons ajouter que toutes les personnes qui ont observé l’enfant dans la journée du 10, après qu’il eut pris le sein, se sont accordées à dire qu’il était devenu très pâle, et que son sommeil avait été beaucoup plus long et plus profond que de coutume.
Maintenant que nous avons traité les questions que j’appellerais volontiers préalables , puisque de leur solution dépendent les applications qu’on devra faire de l’anesthésie à l’art des accouchements, il nous reste à en déterminer avec soin les indications, les contre-indications, et le mode d’administration.