TITUS ANDRONICUS
Dans Jules Césan, nous voyons les dernières convulsions de l'esprit républicain qui lutte en vain contre le rétablissement de la monarchie. Brutus et Gassius ne peuvent que tuer l'homme qui saisit le premier la couronne royale; il leur est impos^sible de tuer la royauté, qui a déjà poussé dans les besoins du temps de profondes racines. Dans Antoine et Cleopâtre, nous voyons comment, au lieu d'un César tombé, trois autres Césars plus audacieux encore cherchent' à s'emparer de l'empire du monde; la question de principe est vidée, et la lutte qui éclate . entre les triumvirs n'est qu'une question de personnes. Il s'agit uniquement de savoir qui sera empereur, maître de tous les hommes et de tous les
8â OEUVRES DE .HENRI HEINE
pays. La tragécMe intitulée Titus Andronicus nous montre que cette toute-puissance illimitée de l'empire romain devait suivre aussi la loi commune à toutes les choses de ce monde, c'est-à-dire se corrompre; et il n'est pas de spectacle plus écœurant que celui de ces derniers Césars joignant à la folie et aux crimes des Néron et dès Galigula la plus pitoyable faiblesse. Les Néron et les Galigula, au comr ble de leur toute-puissance, étaient pris de vertige; se croyant élevés au-dessus de l'humanité, ils devenaient des monstres n'ayant plus jrien d'humain; se regardant eux-mêmes comme des dieux, ils devenaient impies; mais ils sont tellement monstrueux, ils nous causent un tel étonnement, que c'est à peine si nous pouvons encore les juger d'après les règles de la raison. Les derniers Césars, au contraire, sont plutôt pour nous des objets de pitié, de répugnance et de dégoût; il leur manque la déification païenne d'eux-mêmes, l'enivrement de leur majesté unique, de leur effrayante responsabilité. , . Ils ont la contrition chrétienne; la parole de leur noir confesseur a pénétré jusqu'à leur conscience; ils soupçonnent déjà qu'ils ne sont que de misérables vers de terre, qu'ils dépendent de la grâce d'une divinité supé-
rieure, et qu'ils seront un jour bouillis et rôtis en enfer pours leurs péchés en ce monde.
Bien qu'on retrouve encore dans Titus Andronicus l'empreinte extérieure du paganisme, cependant on aperçoit déjà dans cette pièce le caractère de l'époque chrétienne, et la dépravation morale en tout ce qui touche aux coutumes de la vie civile a déjà quelque chose de tout à fait byzantin. Cette pièce est certainement une des premières productions de Shakspeare, bien que maints critiques contestent qu'il en soit l'auteur. Il y règne je ne sais quoi d'impitoyable, une prédilection marquée pour le ïaid, une lutte titanique avec les puissances divines, autant de traits qui caractérisent ordinairement les œuvres de jeunesse des plus grands poètes. Le héros, en opposition avec tout son entourage démoralisé, est un vrai Romain, un reste de la vieille période de rudesse. Existait-il encore de pareils hommes à cette époque? C'est possible; car, de toutes les créatures dont l'espèce disparait ou se transforme, la nature aime à conserver encore çà et là un exem> plaire, fût-ce à l'état de pétrification comme nous en trouvons sur les hautes montagnes. Titus Andronicus est un Romain pétrifié, et sa vertu fossile est
une véritable curiosité à l'époque des derniers Césars. Le viol et la mutilation de sa fille Lavinié'sont une des scènes les plus épouvantables qui se trouvent dans aucun auteur. L'histoire de Philomèle, dans les Métamorphoses d'Ovide n'est pas., à beaucoup près, aussi effrayante; car à l'infortunée Romaine on coupe même les mains pour qu'elle ne puisse pas trahir les auteurs de cet atroce forfait. De même que son père par sa mâle énergie, Lavinie, par un sentiment élevé de sa dignité de femme, rappelle la moralité supérieure du passé. Elle ne craint pas la mort, mais le déshonneur, et rien n'est plus touchant que les paroles pleines de pudeur par lesquelles elle supplie son ennemie l'impératrice 'Tamora d'jivoi'r pitié d'elle si ses fils veulent souiller son corps.
a C'est la mort à l'instant que j'implore; et une grâce encore, que la pudeur empêche ma langue de nommer. Ah ! sauve-moi de leur passion, plus fatale pour moi que le coup de la mort, et jette-moi dans quelque abîme odieux, où jamais l'œil de l'homme ne puisse considérer mon corps; fais cela et sois un meurtrier charitable, »
Dans cette pureté virginale, Lavinie forme le plus
frappant contraste avec l'impératrice Tamora. Ici, comme dans la plupart de ses drames, Shakspeare place l'une à côté de l'autre deux figi^gs de femme, d'un genre tout à fait différent, et il Sait ressortir le caractère de chacune d'elles par le contraste. C'est ce que nous avons déjà vu dans Antoine et Cléopâtre, où, à côté de la blanche, froide, morale, archiprosaïque et ménagère Octavie, se détache d'autant plus en relief notre jaune, effrénée, vaniteuse et ardente Égyptienne. • '
Mais cette Tamora, elle aussi, est une belle figure, et il me semble qu'il y a eu injustice de la part des graveurs anglais à ne pas faire entrer son portrait dans la présente galerie des héroïnes de Shakspeare. C'est une femme d'une beauté majestueuse, une figure douée d'une magie tout impériale^ portant au front le signe de la divinité déchue, et dans les yeux une volupté qui dévore le monde ; splendidement vicieuse, elle est altérée de .sang. Notre poète, toujours indulgent parce qu'il voit de loin et de haut, justifie par avance, dès la première scène où parait Tamora, toutes les horreurs qu'elle commet plus tard envers Titus Andronicus.Ce rigide Romain, insensible aux supplications et à la douleur poi^
86 (JEUVRES De HENRI HEINE
giiante d'une mère, fait exécuter pour ainsi dire sous les yeux de Tamora son fils bien-aimé; aussi, dès que la faveur du jeune empereur lui fait entrevoir, comme tfne lueur d'espérance, la possibilité de se venger un jour, ses lèvres s'ouvrent pour laisser échapper ces mots d'une joie sinistre :
« Je leur montrerai ce qu'il en coûte de laisser une reine, s'agenouiller dans les rues et demander grâce en vain. »
De même que sa cruauté a pour excuse Texcès de tortures qu'elle a souffert, de même la honteuse dépravation qui la pousse à se prostituer à un affreux More est ennoblie en quelque sorte par la poésie romantique qui éclate dans cet amour. Oui, la poésie romantique n'a pas de peinture plus effrayante dans sa magique douceur que cette scène où, pendant la chasse, la reine Tamora a quitté sa suite, et se rencontre seul dans la foret avec son More bien-aimé : .
« Mon aimable Aaron, pourquoi as-tu l'air triste lorsque tout est riant autour de toi ? Sur chaque buisson, les oiseaux chantent des airs mélodieux; le serpent dort enroulé aux rayons du soleil ; un zéphyr rafraîchissant agite doucement les feuilles
vertes, dont les ombres mobiles se dessinent sur la terre. Asseyons-nous, Aaron, sous leur doux ombrage; et, tandis que l'écho babillard se moque des chiens, en répondant de sa voix grêle aux sons éclatants des cors, comme si l'on entendait à la fois une double chasse, écoutons le bruit de leurs abois; et, après une lutte comme celle dont on dit que jouirent jadis Didon et le Prince errant, lorsque, surpris par un heureux orage, ils se réfugièrent à l'ombre d'une grotte discrète, nous pourrons, enlacés dans les bras l'un de l'autre, après nos doux ébats, goûter un sommeil doré, tandis que la voix des chiens, les cors et le ramage des oiseaux seront pour nous ce qu'est le chant de la nourrice pour endormir son nourrisson. »
' Mais, tandis que les yeux de la belle reine étincellent de volupté, et que leurs flammes se jouent comme des lumières caressantes sur la noire figure du More, celui-ci songe à des choses beaucoup plus importantes; il médite l'exécution des plus honteuses intrigues, et sa réponse forme le contraste le plus brutal avec le discours passionné de Tamora.