LE ROI JEAN
Ce fut le 29 août de l'an 1827, après Jésus-Christ, qu'il m' arriva de m'endormir tout doucement dans le théâtre de Berlin, à la première représentation ^ d'une tragédie de M. E. Raupach.
Pour le public éclairé qui ne va pas au théâtre et ne connaît que la littérature proprement dite, je dois ici faire observer que ledit M. Raupach est un homme très-utile, un fabricant de tragédies et de comédies qui fournit chaque mois un nouveau chefd'œuvre au théâtre de Berlin. Le théâtre de Berlin est une institution excellente, et particulièrement pour les philosophes hégéliens qui veulent se reposer le soir de leur rude journée de penseurs. L'esprit s'y. rafraîchit beaucoup plus naturellement
encore que chez Wisotzki. On va au théâtre, on s'étend nonchalamment sur les banquettes de velours, on lorgne les yeux de ses voisines ou les jambes de l'actrice qui vient d'entrer en scène, et, quand ces diables de comédiens ne crient pas par trop fort, on s'endort paisiblement, comme je le fis en effet le 29 août de Tan 1827, après Jésus-Christ. .
Lorsque je m'éveillai tout était sêmbre autour de moi, et je reconnus, à la pâle lueur d'une lampe, que je m^ trouvais tout seul dans la salle vide. Je résolus d'y passer le reste de la nuit, et j'essayai de me rendormir doucement; mais cela ne me réussit plus aussi bien que quelques heures auparavant, alors que l'odeur de pavot des vers de Raupach me montait au nez; et puis j'étais trop troublé par le bruit des souris. Non loin de Torchestre s'ébattait toute une colonie de ces rongeurs, et, comme je comprends non-seulement les vers de Raupach, mais encore la langue de tous les autres animaux, je prêtai malgré moi L'oreille à leur conversation. Ils s'entretenaient de sujets on ne peut mieux faits pour intéresser une créature pensante, tels que : les raisons dernières de tous les phénomènes, la nature des choses en soi, la destinée et le libre arbitre, et enfin
la grande tragédie de Raupach qui venait de se dérouler et de se terminer devant leurs petits yeux avec tous les épouvantements imaginables.
a Vous autres jeunes gens, dit lentement une vieille souris, vous n'avez encore vu qu'une seule pièce de ce genre ou tout au plus un petit nombre ; mais, moi qui suis vieille, j'en ai déjà vu beaucoup et je les ai examinée*avec attention. Or, j'ai trouvé qu'au fond elles se ressemblent toutes, que ce ne sont presque que les variations d'un même thème, que souvent on y trouve mêmes expositions, mêmes complications et mêmes catastrophes. Ce sont toujours les mêmes hommes et les mêmes passions qui ne font que changer de costume et de langage; toujours les mêmes mobiles d'action, amour ou haine, ambition ou jalousie; soit que le héros porte une toge romaine ou une vieille armure allemande, un
turban ou un feutre; qu'il se démène à la façon an-
tique ou romantique, simplement ou avec emphase, qu'il s'exprime en mauvais ïambes ou en trochées pires encore. Toute l'histoire de l'humanité, qu'on pourrait aisément distribuer en un certain nombre de pièces, actes et scènes, n'est cependant en fin de compte qu'une seule et même histoire; ce n'est que
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le retour, si»us des masques divers, des mêmes natures et des mêmes événements, une circulation ^organique qui recommence toujours la même révolution. Lorsqu'on a une fois remarqué cela, on ne s'indigne plus du mal et l'on ne se réjouit non plus pas trop du bien; on sourit de la folie de ces héros qui se dévouent pour l'amélioration et le bonheur de l'humanité ; bref, on s'amuse avec une sage mo^ dération. »
Une petite voix ricanante qui semblait appartenir à une musaraigne, répondit avec volubilité : « Moi aussi, je me suis livrée à des observations, et pas seulement à un seul point de vue; je n'ai épargné ni mes sauts ni mes peines; j'ai quitté le parterre pour examiner les choses derrière les coulisses, et j'y ai fait d'étranges découvertes. Ce héros que vous admiriez tout à l'heure n'est nullement un héros, car j'ai vu un jeune homme le traiter de méchant ivrogne et lui donnera divers endroits des coups de pied qu'il empochait tranquillement. Cette vertueuse princesse qui semblait se* sacrifier pour sa vertu, n'est ni princesse ni vertueuse; je l'ai vue prendre dans un petit pot de porcelaine de la couleur rouge dont elle frottait ses joues, et qui passait ensuite
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pour le rouge de la pudeur ; elle finit même par se jeter en bâillant dans les bras d'un lieutenant de la garde, qui lui assurait sur l'honneur qu'elleirouverait dans sa chambre une bonne salade de harengs avec un verre de punch. Ce que vous avez pris pour le tonnerre et les éclairs n'était que le roulement de quelques cylindres de fer-blanc et la combustion , de quelques demi-onces de colophane concassée. Il n'y a pas jusqu'à ce gros et honnête bourgeois qui vous semblait être le désintéressement et la générosité en persoime, qui ne se disputât de la façon la plus intéressée avec un homme fluet qu'il appelait M. l'intendant général, et à qui il demandait quelques thalers d'augmentation. Oui, j'ai vu tout cela de mes propres yeux, je l'ai entendu de mes propres oreilles ; tous les grands et nobles sentiments qu'on vous a joués ici ne sont que mensonge et tromperie; l'intérêt personnel et l'égojgme sont les mobiles secrets de toutes les action*, et un être raisonnable né se laisse pas tromper par les apparences. »
Ici s'éleva une voix dolente et pleureuse qu'il me semblait presque connaître, bien que je ne susse pas si c'était celle d'une souris mâle ou d'.une femelle.
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Elle commença par se plaindre de la frivolité du temps, gémit sur Tincrédulité et le scepticisme et protesta à plusieurs reprises de son amour en général. « Je vous aime, soupirait-elle, et je vous dis la vérité. La vérité s'est révélée à moi par la grâce dans une heure bénie. Je me faufilais également de tous côtés pour découvrir les raisons dernières des événements variés qui se passaient sur cette scène et en même temps dans l'espoir de trouver quelque miette de pain pour apaiser ma faim, car je vous aime. Tout à coup je découvris un trou assez spacieux ou plutôt une caisse dans laquelle était blotti un petit homme gris et fluet qui tenait à la main un rouleau de papier et débitait tranquillement d'une voix basse et monotone tous les discours qui étaient déclamés sur la scène à voix si haute et avec tant de passion. Un frisson mystique passa sur ma peau, car, malgré mon indignité, il m'avait été donné de contempler le Saint des saints; je me trouvais dans le voisinage bienheureux du premier principe, de l'être mystérieux, de l'esprit fier dont la volonté gouverne le monde physique, dont la parole le crée, dont la parole l'anime, dont la parole l'anéantit; en effet, ces héros de la scène qui, un instant aupa-
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ravant, m'inspiraient encore une si grande admiralion, je vis qu'ils ne parlaient avec assurance que lorsqu'ils répétaient très-tidèlement sa parole, tandis qu'au contraire ils bredouillaient et balbutiaient d'un air anxieux chaque fois qu'ils s'étaient fièrement éloignés de lui et ne pouvaient plus entendre sa voix; je vis qu'ils n'étaient tous que des créatures dépendant de lui, tandis que lui seul était l'absolu dans sa caisse sainte. De chaque côté de cette caisse brûlaient les lampes mystérieuses, et retentissaient les accords des violons et des flûtes; autour du petit homme gris tout était musique et lumière; il nageait dans des rayons harmonieux et de rayonnantes harmonies... » ^
Cependant la fin de ce discours fut prononcée d'une voix tellement nasillarde et larmoyante, que je n'en pus saisir que quelques mots, entre autres, ceux-ci :
« Préserve-moi des chats et des pièges à souris I — Donne-moi ma miette de pain de chaque jour! • — Je vous aime pour l'éternité! Amen! »
En racontant ce rêve, j'ai voulu faire connaître mon opinion sur les différents points de vue philosophiques d'où l'on a coutume de juger l'histoire
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universelle, j'ai trahi ma pensée, et, en même temps, j'ai indiqué pourquoi je ne chargeais ces feuilles légères d'aucune philosophie proprement dite de l'histoire d'Angleterre.
Mon intention, en effet, n'est pas de commenter doctoralement les poésies dramatiques dans lesquelles Shakspeare a célébré les grands événements de l'histoire de son pays; je n'ai voulu qu'orner de quelques arabesques de mots les portraits des femmes qui s'épanouissent comme autant de fleurs dans ces poèmes. Les femmes ne jouant, dans ces drames historiques anglais, rien moins que les principaux rôles, et le poëte ne les y introduisant jamais, comme il le fait dans d'autres pièces, pour peindre des figures et des caractères de femme, mais bien parce que le sujet qu'il traite exige qu'elles soient mêlées à l'action, j'en parlerai d'autant plus sobrement.
Constance vient la première, elle se présente à nous dans l'attitude de la douleur. Comme la Mater dolorosa^ elle porte son enfant dans ses bras...
« Ce pauvre enfant qui expie toutes les fautes commises par les siens. » ^
J'ai vu un jour cette reine afiligée très-bien repré-
sentée surTe théâtre de Berlin par la ci-devant madame Stich.
La bonne Marie-Louise était moins brillante lorsqu'à l'époque de l'invasion, elle jouait le rôle de la reine Constance sur le théâtre de la cour de France. Cependant, il en est une qui, dans ce rôle, s'est montrée pitoyable au delà de toute expression: c'est une certaine madame Carolfne qui, il y a quelques années, rôdait en province, et particulièrement en Vendée; elle ne manquait ni de talent ni de passion; mais elle avait un trop gros ventre, ce qui nuit toujours à une actrice chargée de représenter les héroïques veuves de rois.