LE ROI HENRI V
Shakspeare a-t-il réellement écrit là scène où la princesse Catherine prend des leçons de langue anglaise? Et surtout sont-elles bien de lui, toutes ces locutions françaises qui font tant rire John Bull? J*en doute ; notre poëte aurait pu produire les mêmes effets comiques au moyen d'un jargon anglais, d'autant plus que la langue anglaise a cette propriété que, sans s'écarter des règles de là grammaire, et par le simple emploi de mots et de constructions romans, on peut indiquer une certaine tournure d'esprit française. Un poëte dramatique anglais pourrait de la même manière indiquer une certaine façon gernîanique de penser, uniquement
en se servant d'expressions et de tournures empruntées au vieux saxon.
Car la langue anglaise se compose de deux éléments hétérogènes, l'élément roman et Télémenl germanique, qui ne sont maintenus ensemble que par compression et ne se sont jamais fondus en un tout organique; ils se séparent aisément l'un de l'autre , et alors il est impossible de bien préciser de quel côté se trouve le véritable anglais. Que l'on compare seulement la langue du docteur Johnson ou d'Addison avec celle de Byron ou deCobbett; Shakspeare n'aurait vraiment pas eu besoin de faire parler la princesse Catherine en français.
Cela m'amène à faire une remarque que j'ai déjà faite ailleurs. Selon moi, un défaut des drames historiques de Shakspeare, c'est qu'il n'y ait pas fait contraster par des formes de langage plus particulières l'esprit franco-normand de la haute noblesse avec l'esprit saxo-breton du peuple. Walter Scott l'a fait dans ses romans, et c'est par là qu'il a obtenu ses plus brillants effets.
L'artisîe qui nous a fourni dans cette p^alerie le
porlrait de la princesse française lui a prêté, sans
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doute par malice d'Anglais, des traits plutôt drôles que beaux. Elle a une véritable figure d'oiseau et ses yeux semblent comme empruntes. Seraient-ce, par hasard des plumes de perroquet qu'on lui a naises sur la tête, et a-t-on voulu par là faire allusion à son talent de répéter ce qu'on lui apprenait? Elle a de petites mains blanches et curieuses.
Le fond de sa nature, c'est la vanité, l'amour de la toilette, la coquetterie, et elle s'entend merveilleusement à jouer de l'éventail. Je gage que ses petits pieds font de la coquetterie avec le sol sur lequel ils marchent.
JEANNE D^AEC
LE 1\0I HENRI VI — (Première partie)
Salut à toi, grand Allemand Schiller, qui as glorieusement restauré cette haute statue, à toi qui en as enlevé l'esprit malpropre de Voltaire et les taches noires dont Shakspeare lui-même avait voulu la souiller... Oui, soit que son esprit ait été aveuglé par la -haine nationale de l'Anglais ou la superstition du moyen âge, notre poëte a représenté l'héroïque jeune fille comme une sorcière liguée avec les sombres puissances de l'enfer. Il lui fait invoquer les démons infernaux et justifie par là sa cruelle exécution. — Une profonde indignation s'empare de moi chaque fois que je passe à Rouen sur la petite place du Marché où Ton a brûlé la Pucelle et où une méchante statue perpétue le souvenir de
. cette méchante action. Faire périr dans les tortures I c'était donc déjà en ce temps-là votre manière d'agir envers vos ennemis vaincus I Après le rocher de Sainte-Hélène, c'est la place du Marché de Rouen qui témoigrie de la façon la plus révoltante de la magnanimité des Anglais.
Oui, Shakspeare aussi s'est rendu coupable envers la Pucelle, et il traite sinon avec une franche hostilité, du moins sans sympathie et sans amour, cette noble jeune fille qui a délivré sa patrie! Et, lors même qu'elle l'eût délivrée avec l'aide de l'enfer, elle mériterait encore respect et admiration.
Ou bien ont-ils raison, les critiques qui contestent que Shakspeare soit l'auteur de la pièce, où figure la Pucelle, ainsi que de la seconde et de la troisième partie d* Henri VI? Us prétendent, que cette trilogie appartient à d'anciens drames qu'il n*a fait que remanier. J'aimerais bien, à cause de la pucelle d'Orléans, pouvoir admettre cette hypothèse; mais les arguments par lesquels oA l'appuie ne sont pas soutenables. Ces drames contestés portent en trop d'endroits l'empreinte complète du génie de Shaksj)eare.