‹ De l'AngleterreChapitre 19 sur 60 · LA REINE CATHERINE · texte numérisé non relu

LA REINE CATHERINE

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J'ai un préjugé insurmontable contre celte princesse à laquelle je dois cependant reconnaître les plus hautes vertus. Gomme épouse, elle fut un modèle de fidélité conjugale. Gomme reine, elle se comporta avec une dignité et une majesté suprêmes. Gomme chrétienne, elle fut la piété même. Mais elle a inspiré au docteur Johnson un enthousiasme qui se traduit par les louanges les plus excessives; parmi toutes les femmes de Shakspeare, c'est elle qu'il a choisie comme sa favorite, il en parle avec tendresse, avec émotion... Gela n'est pas supportable. Shakspeare a consacré toute la puissance de son génie à glorifier cette excellente femme ; mais toute sa peine est en

pure perte, lorsqu'on voit le docteur Johnson, cette grosse cruche dp porter, tomber en extase devant elle et Tinonder de ses louanges. Si c'était ïpa femme, je serais capable, rien que pour ce fait, de demander la divorce, Ce ne furent peut-être pas les charmes d'Anne Boulen qni détachèrent d'elle le pauvre roi Honri, mais l'enthousiasme avec lequel quelque docteur Johnson de ce temps-là s'exprimait sur la fidèle, digne et pieuse Catherine. Peut-être que Thomas Morus, qui, avec toutes ses excellentes qualités, était, coïnme le docteur Johnson , tant soit peu pédantesque» flasque et indigeste, avait trop porté la reine aux nues. L'enthousiasme du brave chancelier lui coûta d'ailleurs assez cher ; le roi, en récompense, Téleva jusqu'au ciel.

Je ne sais ce que je dois le plus admirer, ou que Catherine ait supporté son époux pendant quinze ans entiers, ou qu'Henri ait supporté si longtemps son épouse ? Le roi était non-seulement très-capricieux, violent et en contradiction perpétuelle avec les inclinations de sa femme, — cela se rencontre dans beaucoup de mariages qui néanmoins \se maintiennent parfaitement jusqu'à ce que la mort vienne mettre fin à toutes les querelles, — mais le roi était

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encore musicien Bt théologien, et, qui plus est, aussi pitoyable théologien que détestable musicien. J'ai entendu il n'y a pas longtemps, comme curiosité amusante, un choral de lui, et ce choral était aussi mauvais que son traité De septem sacramenits. Il a dû certainement beaucoup ennuyer sa pauvre femme avec ses compositions musicales et ses élucubrations théologiques. Ce qu'il y avait de meilleur chez Henri, c'était son goût 'pour les arts plastiques, et c'est peut-être son amour du beau qui lui inspira ses pires sympathies et antipathies. Catherine d'Âragoa était encore jolie à quarante ans, lorsque Henri, âgé de dix-huit ans, l'épousa, bien qu'elle fût la veuve de son frère. Mais il est vraisemblable que sa beauté n'augmenta pas avec les années, d'autant plus que, par piété, elle mortifiait continuellement sa chair par les flagellations, les jeûnes et les veilles. Sou époux se plaignait assez souvent de ces exercices ascétiques, et nous aussi, nous les aurions trouvés insupportables chez une femme.

Mais il y a encore une autre circonstance qui me confirme dans mon préjugé contre cette reine : elle était fille d'Isa^belle de Castille et mère de la sanguinaire Marie. Que dois-je penser de l'arbre qui,

sorti d!une si mauvaise semence, a porté un si mauvais fruit?

Bien qu'on ne trouve dans l'histoire aucune trace de sa cruauté, cependant le violent orgueil de sa race se manifeste en toute circonstance où il s'agit pour elle de soutenir son rang ou de le faire valoir. Malgré l'humilité chrétienne à laquelle elle s'était si bien exercée, elle se mettait dans une colère presque païenne chaque fois que Ton commettait un manquement à l'étiquette traditionnelle ou qu'on lui refusait le titre de reine. Elle conserva jusqu'à sa mort cet orgueil indélébile, et, dans Shakspeare aussi, ses dernières paroles sont :

« Quajd je serai morte, chère fille, ayez soin que je sois traitée avec honneur ; couvrez moi de fleurs virginales, afin que l'univers sache que je fus une chaste épouse jusqu'à mon tombeau, qu'on m'y dépose après nt'avoir embaumée. Quoique dépouillée du titre de reine, cependant qu'on m'enterre comme une reine et la fille d'un roi. Je n'en peux plus!... »

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