LE ROI HENRI VIII
L'opinion la plus commune, c'est que les remords de conscience du roi Henri au sujet de son mariage avec Catherine furent provoqués par les charmes de la belle Anne Boulen. Shakspeare lui-même trahit cette opinion, et, lorsque, dans le cortège du couronîiement, la nouvelle reine s'avance, il met dans la bouche d'un jeune gentilhomme les paroles suivantes:
« Que Dieu te comble de ses bénédictions I. Tu as la plus aimable figure que j'aie jamais vue. — Sur mon âme, c'est un ange ! Notre roi peut se vanter de posséder tous les trésors de l'Inde, et bien plus encore quand il embrasse cette dame : je ne puis blâmer sa conscience. »
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Le poëte nous donne encore une idée de la beauté cVAnne Boulen dans la scène suivante, où il décrit l'enthousiasme qui éclata à son aspect lors du couronnement.
Le plus beau témoignage que Shakspeare ait donné de son amour pour sa souveraine, la grande Elisabeth, c'est peut-être le récit circonstancié qu'il fait du couronnement de sa mère. Tous ces détails sanctionnent le droit de la fille au trône, et un poëte sut démontrer clairement à tout le public la légitimité contestée de sa reine. Mais cette reine méritait tant de zélé et d'amour. Elle ne croyait rien abandonner de sa dignité royale lorsqu'elle permettait au poëte de mettre en scène, avec une effrayante impartialité, tous ses prédécesseurs et même son propre père. Et non-seulement comme reine, itiais aussi comme femme, elle ne voulut jamais porter atteinte aux droits de la poésie; de môme qu'elle accordait à notre poëte la plus gi^ande liberté de parole sous le rapport politique, elle lui permettait aussi les propos les plus hardis à l'égard du beau sexe; elle ne se formalisait nullement des plaisanteries les plus lestes d'une saine sensualité, et elle, the maiden qneen, la reine vierge, elle de-
manda même que sir John Falstaff parût une fois sur la scène dans le rôle d'amoureux. C'est à cette indication, donnée sans doute en souriant, que nous devons les Joyeuses Commères de Windsor,
Shakspeare ne pouvait mieux clore ses drames historiques anglais qu'en faisant porter sur la scène, à la fin d'Henri VJII, la nouveau-née Elisabeth comme la promesse au maillot d'un avenir meilleur.
Mais Shakspeare a-t-il réellement peint avec une fidélité tout à fait historique le caractère d'Henri VIII, le père de la reine? Oui ; bien qu'il ne proclame pas la vérité à aussi haute voix que dans ses autres drames, il l'a dite pourtant, et, en baissant le ton, il ne fait que rendre chaque reproche d'autant plus sensible. Cet Henri é!ait le plus méchant de tous les rois, car tous les autres méchants princes n'exercèrent leur rage que contre leurs ennemis, tandis que lui la tournait contre ses amis^ et son amitié était beaucoup plus dangereuse que sa haine. L'histoire des femmes de ce royal Barbe- Bleue est quelque chose d'épouvantable. A toutes ses atrocités, il mêlait une certaine galanterie stupidement cruelle. Ainsi, lorsqu'il ordonna l'exécu-
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tion d'Anne Boulen, il lui fit dire auparavant qu'il avait commandé pour elle le baurreau le plus habile de toute l'Angleterre. La reine le remercia trèshumblement de cette attention délicate, et, avec sa légèreté et sa gaieté ordinaires, elle s'écria en prenant son cou entre ses deux blanches mains :
(( Je suis très-facile à décapiter, car je n'ai qu'un petit cou bien mince. »
Aussi la hache avec laquelle on lui trancha la têten'était pas très-grande. On me l'a montrée dans la salle d'armes de la Tour de Londres, et, tandis que je la tenais dans mes mains, il me vint d'étranges pensées.
Si j'étais reine d'Angleterre, je ferais plonger cette hache dans les profondeurs de l'Océan.