MACBETH
Des drames historiques proprement dits, je passe à ces tragédies dont le sujet est de pure invention, ou bien emprunté aux vieilles légendes et nouvelles. Macbeth forme la transition entre l'histoire et ces fictions où le génie du grand Shakspeare déploie ses ailes avec le plus d'audace et de liberté. Le sujet est emprunté à une vieille légende; il n'appartient pas à l'histoire, et cependant cette pièce a quelques prétentions au caractère historique, car l'aïeul de la maison royale d'Angleterre y joue un rôle. Macbethlui en effet représenté sous Jacques I", qui devait descendre, comme on le sait, de TÉcossais Ranquo. Aussi le poëte a-t-il semé dans son
drame quelques prophéties en l'honneur de la dynastie régnante.
Macbeth est la pièce favorite des critiques^ car elle leur fournit Toccasion d'exposer au long et au large leurs vue§ sur la tragédie fataliste des anciens comparée à la manière dont les tragiques modernes conçoivent le destin. Je ne me permettrai à ce sujet qu'une légère observation. •
Il y a, entre l'idée que Shakspeare se fait •du destin et celle que s'en faisaient les anciens, la même différence qu'entre les prophétessesqui, dans la vieille légende du Nord, rencontrent Macbeth et lui promettent la couronne, et ces sorcières sœurs qui figurent dans la tragédie de Shakspeare. Les femmes fabuleuses de la vieille légende du Nord sont évidemment des walkyries, sinistres divinités de l'air qni, planant sur les champs de bataille, décident de la victoire ou de la défaite, et peuvent être considérées comme présidant véritablement aux destinées humaines, puisque, chez les peuples guerriers du Nord, ces destinées dépendaïent surtout de l'issue des combats. Shakspeare les a transformées en sorcières de malheur; il les a dépouillées de toute la grâce que leur prête le mer-
veilleux du Nord; il en a fait des femmes monstrueuses, des êtres hybrides qui connaissent l'art d'évoquer d'affreux fantômes, et qui machinent le mal pour satisfaire leur méchante nature ou par ordre de l'enfer; elles sont les servantes du démon, et celui qui se laisse éblouir par leurs oracles est perdu corps et âme. Shakspeare a donc traduit du vieux païen en chrétien la légende de ces divinités du destin et leurs redoutables conjurations; de sorte que la perte de son héros n'est pas quelque chose d'arrêté d'avance, de nécessaire, d'inéluctable comme le fatum antique; elle n'est que la conséquence de ces séductions de l'enfer qui enlacent le cœur de l'homme dans des filets inextricables: Macbeth succombe sous la puissance de Satan, le principe du mal.
Il est intéressant de comparer les sorcières de Shakspeare avec celles des autres poètes anglais. On s'aperçoit que Shakspeare n'a pas pu se dégager entièrement de la vieille conception païenne; aussi ses sorcières sœurs sont-elles bien autrement grandioses et dignes de respect que les sorcières de Middleton. Celles-ci montrent plutôt une mauvaise nature de viles courtisanes; leurs méchancetés sont
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beaucoup plus mesquines; elles ne font de mal qu'au corps, ont peu de pouvoir sur l'esprit, et c'est tout au plus si elles savent recouvrir nos cœurs d'une croûte de jalousie, d'envie, de concupiscence, et autres lèpres du sentiment.
La réputation de lady Macbeth, qu'on a tenue pendant deux siècles pour une très-méchante personne, a beaucoup changé à son avantage, en Allemagne, il y a environ douze ans. Le pieux Franz Horn fit, en effet, observer, dans le Journal de la conversation de Brockhaus , que la pauvre lady avait été jusqu'alors complètement méconnue, qu'elle aimait beaucoup son mari, et qu'en somme elle avait un excellent cœjtr. Peu de temps après, M. Louis Tieck s'efforça d'appuyer cette opinion de toute sa science, soji érudition et sa profondeur philosophique, et bientôt nous vîmes sur le théâtre royal de Berlin madame Stich roucouler avec tant de sentiment et se donner de si jolies airs de tourterelle dans le rôle de lady Macbeth, que pas un cœur berlinois ne resta insensible à ces tendres accents, et que nombre de beaux yeux se remplirent de larmes à l'aspect de la bonne Macbeth. Cela se passait comme
je l'ai dit, il y a environ douze ans, à cette douce
époque de la Restauration où nous avions tant d'amour dans le corps. Depuis lors, une grande banqueroute a eu lieu, et, si nous ne vouons pas à maint personnage couronné l'amour immense qu'il mérite, cest la faute des gens qui, comme la reine d'Ecosse, pendant la période de la Restauration, ont complètement (lévalisié nos cœurs.
Si Ton rompt encore des lances en Allemagne pour prouver l'amabilité de ladite lady , c'est ce que j'ignore. Depuis la révolution de Juillet, on a changé d'avis sur beaucoup de choses, et peut-être a-t-on fini par s'apercevoir à Berlin que la bonne Macbeth était une très- mauvaise bête *.
1. Voici le te^le en pur berlinois : ùciss ^ejate Macbeih dne sehr bese Bestie sinL