‹ De l'AngleterreChapitre 27 sur 60 · LE MARCHAND DE VENISE · texte numérisé non relu

LE MARCHAND DE VENISE

<( Vraisemblablement, tous les critiques ont été tellement éblouis et prévenus par le caractère étonnant de Shylock, qu'ils n*ont pas rendu à Porcia la justice qu'elle mérite ; car, en somme, le caractère de Shylock n'est pas tracé avec plus d'art, plus de perfection dans son genre que celui de Porcia dans le sien. Ces deux brillantes figures sont dignes des mêmes honneurs, dignes d'être placées ensemble dans le riche domaine des créations enchanteresses, des formes magnifiques et gracieuses. A côté du terrible et impitoyable juif, sur les ombres puissantes duquel elle tranche par ses éclatantes lumières, Porcia ressemble à un superbe Titien, d'une

beauté resplendissante, pendu à côté d'un nutgnifique Rembrandt.

)) Porcia a sa bonne^part des aimables qualités que Shakspeare a ^répandues sur beaucoup de ses caractères de ^femmes ; mais, outre la dignité, la douceur et la tendresse qui distinguent son sexe en général, elle a encore des dons tout particuliers; une grande vigueur d'esprit, beaucoup de résolution et de fermeté, et une gaieté inaltérable. Ces dons-là sont innés, mais elle a encore d'autres qualités distinguées et plus extérieures qui viennent de sa position et de ses relations. Elle e&t Théritière d*un nom .princier et d'une fortune incalculable ; elle a toujours été entourée de plaisirs; depuis son enfance, elle a respiré un air embaumé, tout imprégné des parfums de la flatterie. De là une grâce impérieuse, une élégance exquise, un esprit de magnificence dans tout ce qu'elle dit et tout ce qu'elle fait, comme cela est naturel à une personne qui a eu, dès sa naissance, l'habitude duiuxe et des «grandeurs. Elle semble se promener dans des palais de marbre, sous des lambris dorés, sur des parquets de cèdre «t des mosaïques de jaspe et de porphyre, dans des jarâins ornés de statues, de fleurs et de

sources, et où l'on entend les accords d'une musique aussi douce que des voix d'esprits. Elle est pleine d'une sagesse insinuante, d'une tendresse vraie et d'un esprit vif. Mais, comme elle n'a connu ni les privations, ni la douleur, ni la crainte, ni les insuccès, sa sagesse n'a rien de triste ni de sombre; tous ses sentiments sont empreints de foi, de joie et d'espérance, et son esprit n'est pas le moins du monde méchant ou mordant. »

J'emprunte les paroles ci-dessus à un livre de madame Jameson, intitulé : Caractères de femmes moraux ^'poétiques et historiques. Il n'est question dans ce livre que des femmes de Shakspeare, et le passage cité témoigne de l'esprit de l'auteur, qui est probablement une Écossaise. Ce qu'elle dit de Porcia, mise en opposition avec Shylock, n'est pas seulement beau, c'est encore très- vrai. Si l'on veut considérer ce dernier, ainsi qu'on le fait d'ordinaire, comme le représentant de la Judée raide, sévère et ennemie des arts, Porcia nous apparaît, au contraire, comme représentant cette seconde floraison de l'esprit grec qui, de l'Italie, répandit, au xvi* siècle, son délicieux parfum sur le monde, et que nous aimons et estimons encore aujourd'hui sous

le nom de renaissance, Porcia représente' en même temps le bonheur serein par opposition à la sombre adversité que représente Shylock. Comme tout, dans ses pensées et dans son langage, est fleuri, rose, harmoniexix et pur! comme ses paroles respirent la joie, et combien sont belles toutes ses images, qu'elle emprunte le plus souvent à la mythologie! Combien sont, au contraire^ sombres, piquantes et laides les pensées et leâ paroles de Shylock, qui n'emprunte ses comparaisons qu'à l'Ancien Testament ! Son esprit est crispé et corrosif, il cherche les métaphores parmi les objets les plus repoussants, ses paroles elles-mêmes sont des dissonances ; il semble qu'il les broie; cela détonne, siffle et grince. Il en est des habitations comme des personnages. Tandis que nous voyons le serviteur de Jéhovah ne souffrir dans son honnête maison ni l'image d^ Dieu, ni celle de l'homme, portrait du Dieu créé; tandis qu'il bouche même les oreilles de cette maison, les fenêtres, pour que les sons de la mascarade païenne ne puissent pas y pénétrer,.., nous voyons, au contraire, la vie de villégiature la plus riche et la plus exquise dans le beau palais de Belmont, où tout est lunûère musique, où, parmi les tableaux, les statues de

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marbre et les grande lauriers^ les galants en brillant costume se promènent, cherchant à deviner des énigmes d'atnour, et, au milieu de toutes ces magnificences, la signora Porcia resplendissante comme une déesse, « ses cheveux dorés flottant autour de ses tempes. »

Grâce à ce contracte, les deux person nuages priaoi*paux du drame sont tellement individualisés, qu'on jurerait volontiers que. ce ne sont pas des oréaUons de la fantaisie d'un* poëte, mai» des être» rédsi nés du sein d'une- femme. Ils nous paraissent même plus vivants que les cnéations ordinaires de la nature, attendu que ni le^ temps ni- la mort^ n'ont de prise sur eux, et que^ dans leurs veines^^ einnile le sang le plus immortel, réternellb poésie*. Quand, à Venise, votïs parcourez le pahis des doges^ vous savez trùs-bien que, ni dans la sîHle des :sénaietirs, ni sur Tescalier des géaiits, vous ne renc* :t rerezM&rino Faliou»; — TarsenHl, il e-i vrui, ^ kis rappelle le vieux Dandolo, )>:â:s ^.nr aiu uuo H-s :,^afères dbrées

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gez peut-être au fier Carmagnola, mais seulement un Instant. Â Venise, vous pensez bien moins à tous ces personnages historiques qu'au Shylock de Shakspeare, qui est encore vivant, tandis que les autres sont depuis longtemps pourris dans leurs tombeaux; — si vous montez sur le Rialto, votre œil le cherche partout; il vous semble que vous aHez te découvrir derrière quelque pilier, avec sa casaque juive, soi^ visage calculateur et méfiant, et vous croyez parfois entendre sa voix criarde dire : « Trois mille ducats..., boni » Moi, du moins, rêveur que je suis, je regardais tout autour de moi sur le Rialto pour voir si je n'apercevrais pas Shy- FocK; j'aurais eu quelque chose à lui communiquer qui lui' aurait fait plaisir : c'est que, par exemple, son cousin, M. de Shylock, à Paris, est devenu le plus puissant baron de la chrétienté, et qu'il a reçu de Sa Jfajesté Catholique, cet ordre d'Isabelle, qui fut f&ndé jadis pour glorifier Texpulsibn dès juifs et dès Hâures dé 1- Espagne. Mais je ne l'aperçus nulle part sur le Rialto, et je résolus, en conséquence, d'aller chercher cette vieille connaissance à la synagogue. Les juifs célébraient justement alors leur saint jour du Pardon ; ils se tenaient debout, enveloppés

dans leurs longues robes de toile blanche, faisant avec la tête des mouvements sinistres; on eût. dit presque une réunion de fantômes. Ces pauvres juifs, ils étaient là, debout, jeûnant et priant, depuis le grand matin; ils n'avaient ni bu ni mangé depuis la veille au soir^ et, avant de venir, ils avaient été demander à toutes leurs connaissances de leur pardonner les offenses qu'ils avaient pu leur faire dans le cours de Tannée, afin que Dieu leur pardonnât également leurs péchés. — Belle coutume qui, chose étrange, se trouve chez ces gens auxquels la doctrine du Christ est demeurée tout à fait étrangère!

Tandis que je regardais de tous côtés si je n'apercevais pas le vieux Shylock, examinant avec attention les visages pâles et souffrants des juifs, je fis une découverte que je ne puis pas, hélas ) passer sous silence. J'avais visité le même jour la maison de fous de San-Carlo, et dans la synagogue je fus frappé de trouver au regard des juifs le même éclat effrayant, le même air moitié hagard, moitié incertain, moitié rusé, moitié stupide que j'avais précédemment remarqué dans les yeux des fous. Ce regard incompréhensible, indéfinissable, n'indiquait pas précisément l'absence d'esprit, mais

la prédominance d'une idée fixe. Peut-être la cropance à ce Dieu transcendant de la foudre annoncé par Moïse est-elle devenue Fidée fixe de tout un peuple qui, bien que, depuis deuV mille ans, on lui ait mis la camisole de force et donné des douches, ne veut pas en démordre : pareil à cet avocat fou que je vis à San-Carlo, et à qui Ton ne pouvait pas ôter de la tète que le soleil était un fromage d'Angleterre, ses rayons, des vers rouges, et qu'un de ces vers-rayons, lancé du haut du ciel, lui rongeait la cervelle?

Je n'entends nullement par là contester la valeur de toute idée fixe, je veux seulement dire que ceux qui la portent enjeux sont trop faibles pour la dominer, qu'ils en sont accablés et deviennent incurables. Quel martyre ils ont déjà souffert pour cette idée! quel martyre plus grand les attire encore! Je frémis à cette pensée et une immense pitié s'empare de mon cœur. Pendant tout le moyen âge jusqu'à nos jours, la manière dominante de concevoir le monde n'était pas en contradiction directe avec cette idée dont Moïse avait chargé les juifs, qu'il avait bouclée sur leur dos avec des courroies saintes, et pour ainsi dire taillée dans leur chair; oui, ils ne

dififéSntient^pas essentiellement des chrétiens, et des mahométans: il» ne s'en distinguaient pas pac^e synthèse opposée, mais seulement par Texégèsfli^.e^ le- achiboietb. Mais^ si jamais Satan est vainqueur, si jamais vient à triompher ce panthéisme impie dont" puissent nous préserver tous les saints, aussi bien de^ UAncien Testament que du Nouveau et même du Coran, a lors^ éclatera- sur la tête dffî;pauvres juifs un orage de persécutions qui surpassera dé beaucGTup tout ce qu'ils ont souffert dans le passé. Bien que je regardasse de tous^ les côtés dans la synagogue de Yenise, je ne pus^ découvrir nulle part le visage de Shyloek. G^ pourtsmt il me^ aem^ biait qu'il devait être lài, caché 'sous quelqu'une de ces grandes robes blanches, priant avec plus de ferveur que- ses autre» coreligionnaii^s^ env4>yant avee une sorte de fï*énésie, et même de rage^ ses^ voeuK au trône de Jéhovah, l'impitoyable Roi^ieu. JtB ne lé vis pas. Mais, vers le soir, à l'heure oùv se« Ibn la croyance- des juife, les portes du cielisdnflfermées et ne laissent plus entrer aucune> prière, j'enttodis une voix dans- laquelle il y avait^ de&^lanmes^ comme aucun asii n'en a jamais versé.,. G'^fiit un sànglotement capable d'attendrir les^ pierres...

des sons douloureux, comme il ne pouvait en sortir que d'un sein qui renfermait en lui tout le martyre, toutes les tortures subis par tout un peuple depuis dix-huit cents ans. C'était le râle d'une âme qui, mourante de fatigue, tombe devant les portes du ciel... Et je croyais connaître cette voix; il me semblait que je l'avais déjà entendue un jour qu'elle s'écriait dans le même désespoir : oc Jessica, mon enfant ! »

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