LES PARTIS D'OPPOSITION
Un de mes amis a comparé d'rnic manière trèsjuste l'opposition dans le Partem€nt à un eoche d'opposition. On nomme a^insî en Aiiigiicterre une voiture piïbliqiwv qu'âne compagnie de spéculaéien établit à ses frais, et qui fai^ le service à des- prix si dérisoires, que les voyageur» kii donoené votonstiers la préférence ^ sur toutes les autresw Ces dernières, pour conserver des voyageurs^ sont nalMreSlement forcées d'abaisser leur tarif; ma^ydmB cette surenchère, ou plu4;ot cette sous-en^hère, eltes sont bientôt distancées par le coche d'opposition', et, ruinées par une semblable concurrence, finissent par rentrer sous la remise. Le coche d'opposition,
devenu ainsi maître du pavé, et se trouvant seul, hausse ses prix, et dépasse même souvent ceux de l'ancien service; de sorte que le pauvre voyageur n*a rien gagné, souvent même a perdu, et paye et jure, jusqu'à ce qu'un nouveau coche d'opposition recommence le même jeu, avec ses alternatives d'espoir et de déception.
Quelle ne fut pas l'arrogance des whigs, lorsque le parti des Stuarts succomba, et que là dynastie protestante monta sur le trône t Les tories passèrent alors à l'opposition, et John Bull, le pauvre payager d'État, eut des raisons de rugir de joie lorsqu'ils reprirent la haute main. Mais cette joie ne fut pas longue ; d'année en année, il fallut payer davantage pour le transport ; le tarif était cher, et le service se faisait mal ; les cochers sur leur siège devenaient fort grossiers; atout moment, des secousses et des cahots ; à chaque détour, on risquait de verser, et le pauvre John rendit grâce à Dieu, son Créateur, lorsque, récemment, les rênes du char de l'État tombèrent en de meilleures mainS.
Encore ici, malheureusement, la joie ne fut pas longue: le nouveau cocher d'opposition tomba mort du haut dç son siège; la peur en fit descendre l'autre
quand il vit les chevaux s'effrayer, et les anciens conducteurs, les vieux postillons à éperons d'or, ont repris leurs anciennes places, et font claquer leur vieux fouet.
Je ne veux pas poursuivre l'image plus longtemps et je reviens aux noms de whigs et de tories que j'ai employés tout à l'heure pour désigner les partis d'opposition: il ne sera pas inutile d'éclaircir un un peu ces appellations, qui, depuis longtemps, ont contribué à embrouiller les idées.
Comme au moyen âge, les noms de guelfes et de gibelins avaient reçu, par la transformation] des intérêts et les événements, les significations les plus vagues et les plus changeantes, il en fut de même plus tard en Angleterre pour ceux de whigs et de tories, dont il est à peine possible d'indiquer l'origine. Les uns prétendent qu'après avoir été d'abord des sobriquets injurieux, ils devinrent à la fin des noms honnêtes de partis, comme par exemple la confédération des gueux se baptisa elle-même du nom insultant qui lui avait été donné à l'origine ; comme, plus tard, les jacobins s'appelèrent parfois eux-mêmes sans-culottes, et comme peut-être, un jour, les serviles et les obscurantistes d'aujourd'hui
se feront de ces noms un titre d'honneur ; ce qui, à vrai dire, ne leur est pas possible enicore. Le mot de tvhig doit avoir désigné en Irlande quelque chose de particulièrement maussade et refrogné, et aurait ét(î donné par dérision aux presbytériens et, en général, aux nouveaux sectaires. Celui de tory^ qui devient à la même époque un nom de partie désignait en Irlande certains mendiants effîrontés et voleurs. Ces deux surnons furent mis en circulation au temps des Stuarts, pendant les querelles entre les sectes et l'Église établie.
L'opinion générale est que le parti des tories penche absolument du côté du trône, et lutte pour les prérogatives de la couronné, tandis que celui des whigs incline d'avantage vers le peuple, et défend ses droits. Toutefois, ces aicceptioas soitkt vagues, et c^est surtout dans les livres qu'on les trouve. On pourrait bien plutôt envisager ces mots eomme des noms de coteries. Ils désignent des hommes qui, sur certains pointa débattus, scMiè eoai|^» tement d'accord entre eux, àottï les ancêtres, et les amis Font déjà été de miême en semblable eceurrdncevet q^^ii, dans les tempêtes polifâques, o<at supporté ens8nd[>le. les bons et les mauvais jioupsi» ainsi
que Fhostîlité du paFti opposé. De principes, il n*«i est pas question ; on n'est pas d'accord sar certaines idées, mais on Test sur certaines mesures h prendre dansi'admimstrationderËtat,sur la suppression ou le maintien de certains abus, sur certains bills, certaines questions héréditaires, ;\ quelque point de vue que ce soit, le plus souvent par habitude. Les Anglais ne se laissent pas désorienter par les noms des partis. Quand ils parlent de whigs, ce mot n'a pas pour eux un sens déterminé, comme par exemple chez nous, oit le nom de libéraux éveille tout de suite ridée d'hommes qui sontd'accord, au fond duco&ur, SUT certains principes de liberté; mais ils se représentent un groupe d'hommes dont chaeun garde d'ailleurs sa propre manière de voir et ftMrmerait en quelque sorte un parti à lui tout seul, raais^ qui, seulement, comme nous Tavons vu, conïbattent ensemble, réunis centre les tories par des eirconstances extérieures, des intérêts accidentel^ des connexions d'amitié et d'inimitié. Il ne s'agit point ici d'une lutte contre des aristocrates, dans le sens que nous donnons à ce mot, puisque Tes tories ne sont pas, de sentiment, plus aristocrates qoe les wbîgs; voire ménoeque la bourgeoisie, qui envisage
r aristocratie comme chose aussi immuable que le soleil, la lune et les étoiles, regarde les privilèges de la noblesse et du clergé non-seulement comme utiles à l'État, mais comme une nécessité de nature, et combattrait peut-être pour ces prérogatives avec infiniment plus d'ardeur que les aristocrates proprement dits, précisément parce qu'elle y croit plus fermement que ceux-ci, qui souvent ont perdu la foi en eux-mêmes. Â ce point de vue, on peut dire que la nuit du moyen âge s'étend encore sur l'esprit des Anglais; l'idée sainte de 1 égalité civile de tous les hommes ne les a point illuminés encore; aussi gardons-nous bien d'appeler servile tel homme d'État anglais, appartenant à la bourgeoisie, mais professant des opinions tories, et de le mettre *au rang de ces chiens rampants qui pourraient être libres^ et pourtant son rentrés dans leur ancien chenil, et aboient aujourd'hui au soleil de la liberté.
Aussi, pour comprendre l'opposition anglaise, les noms de whigs et de tories sont-ils tout à fait inutiles, et c'est à bon droit que sir Francis Burdett, au commencement de la session de l'année dernière, a déclaré nettement que ces mots avaient perdu au-
jourd'hui toute signification; Thomas Lethbridge, que le créateur du monde et du bon sens n'a pas doué de trop d'esprit, a eu, ce jour-là, un très-bon/^ mot, peut-être le seul de sa vie, quand il s'est écrié, en entendant Burdett : He fias unioried tke tories and unwhig ged the whigs.
Les noms de reformers ou àe radical reformers^ ou, plus brièvement, tout uniment de radicals^ ont plus d'importance. D'ordinaire, on donne à ces mots le même sens : le même vice capital dans la constitution de l'État, les. mêmes remèdes à y apporter, préoccupent ceux qui les portent, et qui ne se distinguent entre eux que par une nuance plus ou moins tranchée. Ce vice est l'organisation défectueuse de la représentation du peuple, qui accorde aux bourgs pourris^ c'est-à-dire à des bourgades disparues ou désertes, ou plutôt aux oligarques à qui elles appartiennent, le droit d'envoyer des représentans au Parlement, tandis que de grandes villes populeuses (ainsi beaucoup de nouvelles villes de fabriques) n'ont pas un seul député à élire! Quant au remède à ce mal, c'est la réforme parlementaire. Il mi vrai qu'on n'envisage point cette réforme comme un but, mais comme un moyen.
On espère obtenir par là une représentation meilleure des intérêts du peuple, des ressources contre sa misère, et la suppression d'abus aristocratiques, On peut penser que la réforme parlementaire^ cette
demande équitable et juste, a aussi ses partisans
• parmi les hommes modérés qui ne sont rien moins
que jacobins, et^ quand on nomme ces hommes-là reformers, on accentue ce mot d'une tout autre manière que celui de radical^ dont il est à mille lieues, et auquel on donne un tout autre ton, par exemple quand on parle deHun^etdeC<d>bett, bref de ces révolutionnaires violents, àecesgrînceursde dents, qui demandent à grands cris une réforme parlementaire pour amener la ruine de toutes les formes sociales^ le triomphe de l'avidité^ et une pleine ochlocratie. Aussi les nuances d'opinion parmi les coryphées de ce parti sont-elles innombrables. Mais, je Tai dit^ les Anglais connaissent toti bien leur monde; le nom ne trompe pas' le publie^ qui sait très-exactement où le combat n'est qu'ap* parent, et où il est sérieux. Souvent, pendant de longues années, la lutte dans le Parlement n'est qu'un jeu d'oisifs, un tournoi où l'on combat pour la couleur qu'on a choisie par caprice; maisla guerre
devient-elle sérieuse, chacun se hâte aussitôt sous la bannière de son parti naturel. Nous l'avons bien vu au temps de Ganning. Les plus ardents adversaires se tendirent la main, quand les intérêts les plus positifs furent en jeu; tories, whigs et radicaux se groupèrent comme une phalange autour du courageux ministre plébéien, qui cherchait à vaincre Tarrogance des oligarques. Mais je crois néanmoins que plus d'un whig de haute naissance, tout fier d'être assis derrière Canning^ serait rentré bien vite dansja clique des chasseurs de renards, si l'on avait proposé tout à coup l'abolition de tous les droits nobiliaires. Je crois (Dieu me le pardonne !) que Francis Burdett lui-même, qui^ dans sa jeunesse, a été un radical très-vif, et aacare maintenant n'est pas compté parmi les reformers à l'eau de rose, irait immédiatement s'asseoir, en semblable occurrence, à côte de sir Thomas Lethbridge. Les radicaux plébéiens sentent trè&-bien cela, et c'est pourquoi ils détestent les soi-disant whigsqui parlent pour la réforme parlementaire, et les détestent presque plus que leurs ennemis mortels, les tories.
Dans ce moment, l'opposition anglaise consiste bien plus en reformers qu'en whigs proprement
dits. Le chef de Toppositiôn, dans la chambre des Communes, the leader of the opposition^ appartient incontestablement à ces derniers. Je parle ici de Brougham.
Chaque jour, nous lisons dans les journaux les discours de ce héros parlementaire, et ses opinions sont généralement connues. Ce qui Test moins, ce sont les particularités personnelles qui s'y font remarquer, et pourtant il faut connaître les unes pour comprendre à fond les autres. Le portrait qu'un spirituel Anglais a tracé de Brougham au Parlement, sera donc ici à sa place :
« Sur le premier banc, à gauche du speaker^ est assise une figure qui semble être restée penchée près de sa lampe d'étude jusqu'à ce que non-seulement la fleur de la vie, mais la force vitale elle-même aient commencé à disparaître; et cependant, c'est cette figure, en apparence abandonnée, qui attire sur elle les yeux de toute, la Chambre, et .qui, du moment où elle paraît vouloir se lever à sa façon mécanique et presque automatique^ met tous les sténographes dans un mouvement endiablé, tandis que tous les vides de la galerie se remplissent comme si elle était une solide voûte de pierre, et que toute
la foule humaine qui se tient encore au dehors cherche à y pénétrer par les portes latérales. Au-dessous, dans la Chambre, le même intérêt semble se manifester; car, aussi tôt que cette figure se développe en une courbe verticale, ou plutôt en un raide zigzag de lignes verticales, les quelques zélotes des deux côtés de rassemblée, qui faisaient assaut de paroles étourdissantes, retombent subitement sur leurs sièges, comme s'ils avaient aperçu un fusil à vent sous la robe du speaker.
y> Après ce bruit précurseur, et le silence de mort qui Ta suivi, Henry Brougham s'est approché lentement, et à pas comptés de la table des Actes, et reste là debout et penché, les épaules relevées, la tête en avant, la lèvre supérieure et les narines tremblantes, comme s'il avait peur de prononcer un mot. Son air, son extérieur semble presque d'un de ces prédicateurs qui parlent en plein vent, — non pas de ceux d'aujourd'hui qui entraînent après eux la foule oisive du dimanche, mais de l'un de ces prédicants du vieux temps qui cherchaient à conserver et à répandre dans le désert la pureté de la foi, qui avait disparu des villes et même de l'Église. Les sons de sa voix sont pleins et mélo-
dieux, mais s'élèvent lentement, prudemment, et on croirait même avec peine; de sorte qu*on ne sait si la puissance intellectuelle de cet homme est incapable de maîtriser son sujet, ou sa force physique incapable de Texprimer. Sa première phrase, ou plutôt ses premiers membres de phrase, — car on s'aperçoit bientôt que^ chez lui, chaque phrase s'étend plus loin que les discours entiers d'autres individus, — ont quelque chose de très-froid, de trèspeu assuré, et, en général, de si éloigné du point en discussion, qu'on ne peut comprendre comment il y pourra revenir. Chacune de ses propositions, il est vrai, est profonde et claire, parfaitement convaincante, visiblement déduite avec art des matériaux les plus choisis ; et, de quelque branche de la science qu'elle puissent venir, elles en contiennent toujours la plus pure essence. On sent que toutes sont tendues dans une direction déterminée, et infléchie de ce côté avec une force puissante ; — mais cette force est toujours invisible comme le vent, et, comme celui-ci, on ne sait d'où elle vient, ni où elle va.
)) Mais, quand un nombre suffisant de ces propositions initiales a été mis en avant, quand chacune
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des propositions auxiliaires que la science peut offrir pdUr assurer une série de raisonnements, a été introduite dans le corps du discoars, quand chaque objection a été culbutée par un seul choc victorieux, quand toute une armée de vérités politiques et morales est là en ordre de bataille, — alors il se meut en avant pour le coup décisif, fermement ramassé comme une phalange macédonienne, et irrésistible comme les Highlanders chargeant la baïonnette au bout du fusil.
» Une proposition principale a-t-elle été enlevée avec cette faiblesse et cette incertitude apparentes, mais où se cache une force et une fermeté réelles, alors l'orateur se relève de corps comme d'esprit, et, par une attaque plus hardie et plus rapide, il emporte une seconde position. Après celle-ci, une troisième, puis une quatrième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que tous les principes et toute la philosophie de la question débattue aient été en quelque sorte conquis, que tous ceux dans la Chambre qui ont des oreilles pour ouïr et un cœur pour sentir soient aussi irrésistiblement convaincus des vérités qu'ils viennent d'entendre que de leur propre existence ; de sorte que Brougham, s'il voulait s'arrêter
là, pourrait déjà passer sans contredit, pour le plus grand logicien de la chapelle Saint-Étienne. L'es ressources intellectuelles de cet homme sont réellement merveilleuses, et il rappelle presque cette vieille légende du Nord où les premiers maîtres dans chaque branche de la science sont toujours tués par un seul individu, qui est devenu ainsi Tunique héritier de toutes leurs capacités intellectuelles réunies. Que l'objet soit ce qu'il voudra, touchant au sublime ou au lieu commun, abstrait ou pratique, Henry Brougham le connaît pourtant, et le connaît à fond. D'autres peuvent rivaliser avec lui, tel ou tel le dépassera même, dans la connaissance des beautés extérieures de la littérature antique; mais personne n'est plus profondément pénétré que lui de cette magnifique et brûlante philosophie, qui est assurément la perle la plus précieuse de l'écrin que nous a légué l'antiquité. Brougham n'emploie pas la langue claire et pure de Gicéron, cette langue sans défauts, et par cela même sentant un peu l'étiquette de cour ; la forme de ses discours ne ressemble pas davantage à celle, de Bémosthènes, bien qu'il ait quelque chose de sa couleur ; mais il ne lui manque ni les conclusions sévèrement logiques de l'orateur
romain, ni les redoutables paroles de colère du grec. Ajoutez à cela que personne mieux que lui ne sait utiliser dans ses discours au Parlement la science moderne; si bien que ces discours, abstraction faite de leur tendance et de leur signification politique, mériteraient d'être admirés comme de simples leçons sur la philosophie, la littérature et les arts.
» Cependant, il est tout à fait impossible d'analyser le caractère de l'homme, pendant qu'on l'entend parler. Après avoir fondé, comme nous l'avons vu, l'édifice de son discours sur un solide terrain philosophique, et dans les profondeurs de la raison; lorsque, revenu une seconde fois à ce travail, tl a employé le fil à plomb et l'équerre pour voir que tout est en ordre, et que, d'une main jde géant, il s'assure que tout est solide; quand il tient les pensées de ses auditeurs liées comme par des cordages que nul ne peut rompre, — alors il s'élance puissamment sur l'édifice qu'il s'est construit, sa stature et son ton s,'élèvent, il évoque les passions de leurs retraites les plus secrètes, et il subjugue ses collègues ébahis, et la Chambre entière qui retentit d'un bruit de tonnerre. Cette voix, d'abord si basse et si
calme, ressemble maintenant au grondement assourdissant et aux vagues infinies de la mer; cette figure^ qui semblait au commencement plier sous .son propre poids, on dirait qu'elle a des nerfs d'acier, des muscles de cuivre, oui, qu'elle est immortelle et immuable comme les vérités qu'elle exprime ; ce visage, tout à l'heure pâle et froid comme la pierre, est à présent animé et rayonnant comme si l'esprit intérieur était plus puissant encore que les paroles prononcées, et ces yeux bleus et tranquilles an regard d'abord si humble, qui semblaient solliciter notre bienveillance et notre pardon, il semble qtt'il en sorte une flamme météorique qui allume l'admiration dans tous les cœurs. Ainsi se clôt la seconde partie, la portion passionnée du discours*
» Quand, il a ainsi atieint la cime de l'éloquence, quand il semble regarder amour de lui pour considérer avec un sourire railleur l'admiration qu'il a excitée, alors sa stature s'affaisse de nouveau, et sa voix tombe jusqu'au murmure le plus éti^ange qui soit jamais sorti d'une poitrine humaine. Cet abaissement singulier, ou plutôt cette chute de l'expression, du geste et d^la voix, que Brougham possède dans une perfection oh n'a jamais atteint un autre
orateur, produit un effet merveilleux ; et ces paroles profondes, solennelles, presque chuchotées, et dont pourtant on saisit parfaitement chaque syllabe, ont une magie à laquelle on ne saurait résister, même quand on les entend pour la première fois, et qu'on n'a pas appris encore à connaître leur valeur efficace et leur action. Mais qu'on n'aille pas croire que Torateur, ou le discours, est épuisé. Ces regards adoucis, ces accents voilés^ ne signifient pa&moins que le commencement. d'une péroraison où l'orateur, comme s'il sentait qu'il est allé trop loin, veut de nouveau apaiser ses adversaires. Point du tout; ce rapetissement du corps n'est point un signe de faiblesse, et cette chtite de la voix un prélude de . crainte et de soumission ; c'est l'inclinaison abail* d(M)née du corps chez un lutteur qui épie l'occasion d'envelopper d'autant plus puissamment son adversaire; c'est le saut en arrière du tigre qui, l'instant d'après, se précipitera sur sa proie avec des griffes d'autant plus sûres; c'est lesigne que Henry Brougham revêt toute son armure et saisit son arme la plus puissante. Dans ses arguments, il était clair et persuasif; quand il évoquait les passions, on sentait chez lui quelque chose d'aitier, mais aussi de puis-
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sant et de victorieux; maintenant^ il place sur son arc la dernière flèche, la plus terrible, — il devient effrayant dans ses invectives; malheur à l'homme sur lequel cet œil, tout à l'heure d'un bleu si tranquille, jettera un regard de feu sous ces sourcils contractés t malheur au pauvre diable pour qui ces paroles prononcées presque à voix basse, seront le prélude du désastre qui s'approche t
» L'étranger qui est peut- être entré aujourd'hui pour la première fois dans Ja galerie du Parlement, ne sait pas ce qui va arriver. Il ne voit qu'un homme dont les arguments l'ont convaincu, qui l'a réchauffé de sa passion, et qui maintenant, avec ce chuchotement étrange, semble aboutir à une conclusion boiteuse et timide. — O.étranger, si tu étais^ plus familiarisé avec la chambre des communes, et assis sur un siégé d'où tu pusses apercevoir tous' les membres du Parlement, tu reconnaîtrais bientôt que ceux-ci ne sont certes pas de ton avis au sujet de cette péroraison^ Tu en remai*querais plus d'un que la présomption ou l'esprit de parti a poussé, sans lest et sans gouvernail, dans cette mer orageuse, et qui maintenant jette autour de lui le regard d'angoisse du navigateur sur la mer de Chine
quand il découvre, d'un côté de l'horizon, ce sombre repos, signe assuré que, d'un autre côté, avant une minute, le typhon va s'abattre sur les eaux avec son souffle dévastateur ; tu apercevrais quelque part un homme habile qui, s'il osait, pleurerait peut-être comme un enfant, et qui tremble de son corps et de son âme comme un tout petit oiseau ; tu remarquerais un long antagoniste qui, les jambes chancelantes, se cramponne à son banc, de peur que l'ouragan qui s'approche ne l'en balaye, — ou bien le représentant majestueux et bien nourri de quelque gras comté qui enfonce ses deux poings dans les coussins, parfaitement résolu, si un homme de son importance était lancé hors de la Chambre, à ne pas séparer de son siège, et à l'emporter avec lui.
y> Et maintenant, nous y sommes t — Les paroles qui ont été soupirées et chuchotées si profondément éclatent si haut, qu'elles dominent même les acclamations joyeuses du parti de l'orateur; et, lorsque quelqu'un de ses infortunés adversaires a été écorclié jusqu'aux os, que ses membres mutilés ont été comme trépignes par toutes les figures du discours, alors le corps de Brougham est comme brisé par la
force de son propre esprit, il retombe sur son banc,
et les applaudis^ments de rassemblée peuyent écl^ 1er liturement. y>
Je n'ai jamais été assez heureux pour pouvoir contempler Brougham pendant un semblable discours. Je ne l'ai entendu parler, que par fragments et sur des sujets sans importance, et ce n'est que rarement que j'entrevoyais son visage. Mais toujours, — je l'ai bi^a remarqué, -"-^ aussitôt qu'il proBait la parole, il se faisait un silence profond, presque an^ goissant. Le portrait qui vient d'être tracé de lui n'est certainement pas exagéré. Brougham est de taille moyenne, de mince stature^ la tête maigrement couverte de courts cheveux noirs appliqués sur les te.icipes. Soa visage, long et pâle,. semUe ainsi plus mince encore, et a des naouvements. de muscles convulsifs et pénibles ^ qui trahiss^t ses pensées avant qu'il les exprioae. Gela nuit à ses spirituelles saillies; il est bon pour les saiUles, eomonae pour les emprunteurs d'argeist , de nous prendre à l'improviste. Bien que ses vétemeiits noirs soient^ jusqu'à la coupe du frae, owa, êhm gentleman^ ils contribuent à lui dosmer un certain air ecclésiastique. Peut-être cela tient-il davantage encore à son habitude de se baisser âréquemment.
et à la souplesse unique de son corps qui semble toujours aux aguets. Un de mes amis est^ le premier, qui m*ait rendu attentif à ee coté clèncal de la nature de Brougham, et la description qui précède confirme cette fine remarque. Pour moi, c'est Y mocat qui m'a d'abord frappé chez Brougham , surtout dans sa manière de démontrer, le doigt indicateur de la main constamment tendu en avant, et Forateur secouant avec satisfaction sa tête penchée.
Ce qui est plus merveilleux encore, c'est Tactivité sans repos de cet homme. Ces discours au Parlement, il les prononce après avoir été déjà absorbé, huit heures de suite peut-être, par les travaux ordinaires de sa profession d'avocat dans les salles des tribunaux ; et peut-être a-t-il passé la moitié de la nuit à écrire un article pour la Revue d'Edimbourg^ ou à préparer des améliorations dans l'instruction populaire et les lois criminelles. Ses travaux sur l'instruction du peuple porteront certainement un jour de beaux fruits. Ceux qui ont pour objet la législation criminelle, dont Brougham et Peel s'occupent surtout maintenant^ sont peut-être les plus utiles, les plus urgents tout au moins, car les lois anglaises sont plus cruelles encore que ses oligar-
ques. C'est le procès de la reine d'Angleterre qui a fondé d'abord la célébrité de Brougham. Il combattit en chevalier pour cette souveraine, et le roi Georges IV, on le comprend, n'oubliera jamais le service qu'il a rendu à sa bien-aimée femme. Aussi, lorsqu'en avril dernier, l'opposition l'emporta, Brougham n'entra pourtant pas dans le ministère, bien que, d'après l'ancien usage, sa qualité de leader of the opposition lui en donnât le droit.