‹ De l'AngleterreChapitre 55 sur 60 · JOHN BULL · texte numérisé non relu

JOHN BULL

Il semble que les Irlandais, par une loi invaria- . ble de leur nature, envisagent l'oisiveté comme la marque véritable et caractéristique d'un gentilhomme ; et, comme chaque individu de ce peuple, fût-il trop pauvre pour couvrir son gentil derrière, est pourtant un gentilhomme-né, il arrive que, proportion gardée, peu de rejetons de la verte Érin se mêlent avec les marchands de la Cité. Ces Irlandais, qui n'ont reçu que peu ou point d'éducation (et ces derniers forment la grande majorité), sont des journaliers gentlemen {gentlemen daylabourers)^

i. Ce morceau a été tradait- de l'anglais par Heine, el tin* d*ane description de Londres, par un auteur inconnu.

et les autres sont gentlemen au sens absolu du mot. Si, par un rapide coup de main, ils pouvaient arriver à jouir d'une richesse mercantile, ils ne manqueraient pas de s'y décider; mais ils ne peuvent se résoudre à s'asseoir sur de petits sièges de comptoir à trois pieds, et, penchés sur des pupitres et de gros livres de compte, amasser lentement des trésors.

Ceci, par contre, est bien l'affaire d'un Écossais. Son ambition de parvenir au sommet de l'arbre est aussi assez vive ; mais ses espérances sont moins ardentes que tenaces, et la persévérance laborieuse ' remplace chez lui le feu momentané. L'Irlandais saute et bondit comme un petit écureuil, et, si, comme cela arrive souvent, il ne s'est pas accroché assez ferme au tronc et aux branches, il dégringole dans la boue, et le voilà sali mais non blpssé, se préparant, par une infinité de sauts en tout sens, à une nouvelle tentative qui, vraisemblablement, ne réussira pas davantage. Le lent Écossais, au contraire, choisit son arbre avec grand soin, examine s'il est de bonne croissance et assez solide pour le porter, assez vigoureusement enraciné pour n'être pas abattu par les orages du sort. Il veille à ce que

les branches les plus basses soient à sa portée , à ce que son ascension puisse avoir lieu sûrement et commodément. Il commence par le bas, examine atten* tivement chaque rameau avant de s'y hasarder, et n'avance pas un pied sans être sûr que l'autre est solidement fixé. D'autres gens, plus vifs et moins précautionneux, le devancent, et se raillent de la lenteur de ses mouvements ; mais, peu lui importe, il grimpe patiemment et obstinément^ et, quand les premiers culbutent à terre, et qu'il est au sommet, alprs c'est à lui de rire, et il rit de tout son cœur.

Cette faculté merveilleuse de l'Écossais de faire son chemin dans le négoce^ son extraordinaire souplesse avec ses supérieurs, sa promptitude à tendre sa voile à tout vent, tout cela fait qu'on trouvé dans les maisons de commerce de Londres un nombre infini d'Écossais non-seulement comme employés, mais encore comme associés. Ces Écossais toutefois, en dépit de leur nombre et de leur influence, ne sont nullement parvenus à imprimer leur caractère national sur cette sphère de la société de Londres. Les qualités au moyen desquelles ils sont, au commencement de leur carrière, les meilleurs serviteurs de leurs chefs, et plus tard leurs meilleurs associés, ont précisément

3âS ŒUVRES DE HENRI HEINE

aussi pour résultat de leur faire singer les goûts et les habitudes de leur entourage. Ils s'aperçoivent, en outre, que les objets auxquels chez eux ils attachaient le plus grand prix, sont peu estimés dans leur nouvelle patrie. Leurs minces connexions féodales, leur cousinage vantard avec quelque propriétaire barbu de deux ou trois montagnes pelées, leurs légendes de deux ou trois hommes extraordinaires dont les noms sont parfaitement inconnus hors d*Écosse, la modération puritaine dans laquelle ils ont été élevés, et la parcimonie qu'ils ont contractée dès Tenfance, — tout cela ne cadre pas avec les habitudes positives et dissipatrices de John Bull.

L'empreinte de John Bull est d'un relief aussi net et accusé que celui d'une monnaie grecque; où qu'on le trouve, à Londres ou à Calcula, maître ou serviteur, onne peut s'y tromper. Partout il se montre comme un fait brut, très-loyal, mais froid et parfaitement répulsif. Il a tout à fait la solidité d'une substance matérielle, et l'on ne peut s'empêcher de remarquer que John Bull., où qu'il soit et avec quelque personne qu'il soit, se regarde pourtant toujours comme le personnage essentiel; de même aussi ne recevra-

t-il jamais ni conseil ni direction de celui (\m se sera donné l'air de vouloir le régenter. Et, où qu'il soit, on remarque que son propre confort, son confort à lui, immédiat, personnel, est le grand objet de tous ses vœux et de tous ses efforts.

John Bull pense-t-il qu'il y ait quelque perspective de gain, on le verra, à la première rencontre, entrer en relations avec quelqu'un. Mais veut-on avoir en lui un ami intime, il faut lui faire la cour comme à une femme; a-t-on obtenu enfin son amitié, on s'aperçoit bientôt qu'elle n'en valait pas la peine. Antérieurement, avant qu'on briguât sa faveur, on n'obtenait de lui qu'une politesse froide et cérémonieuse, et ce qu'il peut donner plus tard n'est pas beaucoup davantage. On trouve cliez lui

un formalisme mécanique, et une confession ou-

verte de cet égoïsme que d'autres gens possèdent peut-être à un aussi haut degré que lui, mais cachent soigneusement ; si bien que le dîner le plus exquis d'un Anglais parait à peine de moitié aussi })on qu'une poignée dé dattes de la main d'un Bédouin dans le désert.

Mais, si John Bull est le plus froid des amis, il est le voisin le plus sur, et l'ennemi le plus loyal et le

plus généreux; tandis qu'il garde son propre château comme un pacha, il ne cherche jamais à pénétrer dans celui d'un autre; confort et indépendance sont pour lui la chose essentielle : il entend par Fun la faculté de s'acheter tout ce qui peut contribuer à son bien-être, par l'autre le saitiment qu'il peut faire tout ce qu'il veut et dire tout ce qu'il pense; aussi s'inquiète-t-il peu des distinctions fortuites et peut-être chimériques qui causent dans le reste du monde tant de soucis et de tourments. Son orgueil — et il en a suffisamment — n'est pas l'orgueil d'Haman ; peu lui importe que le juif Mardochée soit largement assis devant sa porte ; il veille seulement à ce que ledit Mardochée n'entre pas dans sa maison sans une permission spéciale, qu'il ne donnera certainement que lorsque cela sera d'accord avec son propre avantage et son propre confort.

Son orgueil est du cru anglais; s'il ne manque pa& de jactance, la sienne n'est pourtant pas de la même espèce que celle d'autres peuples. On ne remarque jamais qu'il se donne un air de dignité sur le compte de ses aïeux. Quand John Bull a ses poches pleines de guinées, et est devenu un homme à son aise, il ne donnerait pas un fétu que son

grand-père ait été un duc ou un charretier. « Chacun est soi-même, et n'est pas son père, > voilà la théorie de John Bull, et il agit en conséquence. Il ne se fait gloire que d'une chose, c'est qu'il est un Anglais, et qu'il a vu la lumière du jour quelque part entre Lowestoftet Saint-Davids, et entre Penzance et Berwick, et cette circonstance le rend plus fier que s'il était né sur n'importe quel autre point de notre planète ; car la vieille Angleterre lui appartiôtit, et il appartient à la vieille Angleterre. Rien sur terre n'est comparable à cela; cela suffit à nourrir le monde, à l'instruire, et même, s'il le fallait, à le conquérir tout entier.

Mais cela ne se dit que d'une manière générale ; car, si l'on demande à John Bull d'entrer dans le détail; et si on le pousse un peu, on trouve que, dans, cette glorieuse Angleterre, il n'y a proprement rien dont il puisse être absolument Satisfait, excepté lui-^même.

Qu'on lui parle du roi, de ce roi dont il porte avec tant d'orgueil le trône sur ses épaules, — et tout de suite il se plaindra des prodigalités de la maison royale, de vénalité et de favoritisme, de l'influence croissante et menaçante de la couronne, et il

332 OEUVRES DE HENRI HEliNE

protestera que, si des empiétements considérables et des mesures restrictives n'ont pas lieu immédiatement, l'Angleterre ne sera bientôt plus l'Angleterre. Mentionne-t-on le Parlement, il se répand en reproches et en murmures, se plaint que la Chambre haute est remplie de favoris de cour, et la Chambre basse d'hommes de parti et de gens corrompus, et peut-être affirmera-t-il par-dessus le marché que l'Angleterre se trouverait mieux s'il n'y avait pas de Parlement. S'agit-il de l'Église, il jette les hauts cris contre les dîmes et les ecclésiastiques gras à lard, qui ont fait de la parole de Dieu leur domaine, et consument dans le loisir spirituel les fruits des . sueurs d'autrui. Parle-t-on de l'opinion publique et du grand avantage de la propagation rapide d'informations de toute espèce, — A\ se plaindra à coup sûr que, sur ces voies améliorées,- l'erreur voyage aussi vite que la vérité, et que le peuple ne renonce à ses vieilles sottises que pour s'en procurer d'autres = Bref, il n'y pas eh Angleterre une institution dont John soit parfaitement satisfait. Son blâme s'en prend même aux éléments, et, du commencement de Tannée à la fin, il peste contre le climat, aussi bien que contre les choses qui viennent -

DE LAXGLETERRE 333

des hommes. Pour peu qu'on l'examine de près, on s'aperçoit qu'il est mécontent nnîême des biens qu'il s'est acquis. Bien qu'il ait amassé à force de lésine de grandes richesses, son refrain perpétuel est pourtant qu'il marche à la ruine ; il est réduit à la besace, pendant qu'il demeure dans un palais au milieu des trésors qu'il a entassés, et il meurt de faim tandis que son embonpoint est tel qu'avec sa bedaine il peut à peine se traîner d'un bout de la chambre à l'autre. Il n'y a qu'une seule chose qui obtienne pleinement ses louanges, même alors qu'on en fait mention devant lui : — c'est la flotte, les vaisseaux de guerre, les murailles de bois de là vieille Angleterre ; et tout cela, il le loue peut-être parce qu'il ne le voit pas.

Toutefois, nous ne voulons pas blâmer ce besoin continuel de blâme. Il a contribué à faire de l'Angleterre ce qu'elle est, et à la conserver ce qu'elle est. Cette humeur grondeuse du rude, opiniâtre, mais loyal John Bull est peut-être le boulevard de la grandeur britannique au dehors et de la liberté britannique au dedans; et, quoique bien des provinces de la Grande-Bretagne ne sachent pas assez l'apprécier, elles sont pourtant redevables du bien réel

qu'elles possèdent beaucoup plutôt aux grouderks t^ontinuelles de John Bull qu'à la souple philosophie de rÉcossais, ou à lardeur turbulente de l'Irlandais. Dans les embarras actuels, ces deux peuples ne semblent pas avoir assez de force et de persévérance pour -maintenir leurs propres droits et as^ surer leur propre salut ; et, s'il est nécessaire de résister à des empiétements sur la liberté de tous, ou de prendre une mesure pour le bien général, lès registres du Parlement, et les pétitions qui lui sont adressées, montrent que, dans la plupart des cas^ personne autre ne se met en avant que John Bull, le grondeur et Tégoïste, mais qui est pourtant le courageux, viril, indépendant, inflexible John Bull, toujours prêt à aller de Tavant,' et à ne s^'arrêter qu'au but.

Page 1