THOMAS REYNOLDS
(Novembre i8i!)
Waveiley de Walter Scott est connu de chacun, et, tandis que ce roman amuse la foule par l'intérêt du sujet, il charme le lecteur cultivé par sa forme, qui est d'une simplicité incomparable, et offre pourtant la plus grande richesse de développements. Le livre dotit nous parlerons aujourd'hui,, et qui est jugé d'une façon, si différente par les compatriotes de l'auteur, nous a rappelé cette forme si riche et si admirable. Ce livre a paru l'année dernière en même temps à Londres chez Longman, et ici, à Paris, dans la librairie anglaise de la rue Neuve- Saint-Augustin, et il porte ce litre : the Life of
Thomas Beynold»^ Esq,^ by his son Thomas Reynolds *, Chose singulière ! œtte forme admirable dont Scott était redevable au plus fin calcul de son talent d'artiste, se retrouve dans ce livre, mais comme un produit de la nature, comme un résultat tout à fait immédiat du sujet. Ce sujet, absolument comme dans le récit de Scott, est une révolte malheureuse, et, comme dans la levée de boucliers des montagnards écossais, nous voyons de même ici, dans l'insurrection irlandaise, un héros un peu faible, un peu passif, et que les événements jettent çà et là; seulement, le grand poète a su gagner à son Waverley, grâce aux ornements les plus aimables, toute la sympathie du monde des lecteurs, ce que le biographe de Thomas Reynolds n'a malheureusement pu faire pour le sien, précisément parce qu'il n'écrivait pas un roman, mais une histoire vraie. Oui, il a écrit la vie de son héros avec un amour de la vérité si peu récréatif, il raconte les faits les plus pénibles avec une nudité si crue, que le lecteur se sent presque pris parfois d'un frisson de mauvaise
1. • La Vie de Thomas Reynolds, éciiyer, par son fils Tbomas Reynold?. »
humeur: C'est le fils qui dessine ici le fidèle portrait de son père; mais il aime tellement de ce der-
nier même les traits qui ne sont pas beaux, qu'il ne veut même les idéaliser par aucune adjonction / mensongère, de peur d*ôter à tout le portrait sa ressemblance chérie. Il a une -si haute opinion du caractère de son père, qu'il dédaigne de passer adroitement sur les actions même les moins glorieuses; ce ne sont là pour lui que les tristes conséquences d'une situation fausse, et non pas de la volonté. Un orgueil terrible règne dans ce livre; rien ne doit être caché, rien ne doit être pallié; les circonstances qui ont poussé le père dans les situations les plus désastreuses, les motifs de ce qu'il a fait et n'a pas fait, les calomnies et les rancunes de partis, voilà ce que le fils veut mettre en lumière; — et, dans le fait, après ce récit lumineux, on ne peut plus prononcer un dur jugement de condamnation sur l'homme qui joua, il est vrai, en face de la clique révolutionnaire d'Irlande, un rôle assez odieux, mais qui a rendu en tout cas, nous devons en convenir, un grand service à son pays; car les chefs de la conjuration n'avaient pas moins en vue que de briser absolument, à l'aide d'une invasion fran-
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çaise, Funion d'État qui rattaehe Tlrlande à I4 GranderBretagne, et, bkn- que cella-ci, dans les dix dernières. années du siècle passé, comme encore aujourd'hui, pesât durement et calamiteusement sur le .peuple irlandais, 1 union de ce peuple avec l'Angleterre n'en aura pas .moins un jour pour lui les plus. incalculables avantages, lorsque les petites dissensions du moyen âge auront disparu, et que l'Irlande, l'Ecosse et l'Angleterre se seront fondues, même au point de vue de l'esprit, en un ensemble harmonieux. Sans une fusion semblable, leslrlandais joueraient un très-pitoyable rôle dans le prochain tournoi des peuples européens; car, en tout pays, à l'exemple de. la France, les races voisines et de langues similaires tendent à se grouper. Il se forme ainsi de; grands .États, des masses compactes, et, quand C6s> colosses entreront en lutte pour Thégémorne du. monde, alors le meilleur patriote de Dublin ne pourra douter un instant que Thomas Reynolds n'ait rendumn grand -serviceà son. pays en trahîsfiant.le plan delà conjuration, qui devaitsépar^. l'Irlande de TÂngleterfe, et en portant témoignage contre ses auteurs.. rMais, à Tlieure qu'il: est, éette tolérance de jugen^emt est encore impossible
daos la verle Érin, où les deux adveFsaires, le parti protestant anglais et le parti national cathoUque, sont aussi opiniâtres et irrrités qu!à la fin du siècle passé, et même qu'au temps de Guillaume d'Orange, qui a laissé son nom aux oraâgistes, et qui est encore aujourd'hui cruellement détesté par leurs adversaires; tandis que les premiers, dans leurs banquets, portent les toasts les plus joyeux à la mémoire du roi Guillaume, ceux-ci boivent à la santé de la jument rétive sur laquelle le roi Guillaume se cassa, le cou.
Mais, si,. pour pallier et excuser d'une manière: à peine suffisante les actes de Thomas Reynolds, il faut s'adresser à l'avenir et refouler nos sentiments les ^pLus vifs, aous pouvons pourtant, dès aujourd'hui, et sans embarras, réfuter les accusations les plus fâcheifôes portées contre lui. Nous sommes convaincu que les motifs de sa conduite n'ont nullement été aussi odieux que l'ont cru ses ennemis, et que, tout en. découvrant la conspiration,. il nese rendit point coupable d'une trahison envers les conjurés, etmoins que personne, envers l'excellent lord:Ëâward Fitzgerald, amam Thomas Moore l'a déloyalement prétendu dans la biographie de ce
dernier. Le fils a démontré jusqu'à Tévidence qu'aucun intérêt d'argent ne pouvait avoir engagé son père à prendre le parti du gouvernement, qui, au contraire, fit peu de chose pour lui, et ne le dédommagea que mesquinement de- ses pertes. A ce point de vue, il a pour lui le témoignage des hommes d'État les plus distingués de l'Angleterre, le comte de Chichester, le marquis Cambden, et le lord Castlereagh, qui étaient alors à la tête du gouvernement irlandais. Ces personnages vantent son désintéressement, déclarent sa conduite honorable, et l'assurent de leur estime, — et, quelque peu que j'aime ces tories anglais, je ne doute pourtant pas de leur parole, car je les sais beaucoup trop orgueilleux pour avoir menti en faveur d'un traître salarié. Ils méprisent tous les hommes, et ils dédaignent doublement ceux auxquels ils ont donné de l'argent; pour ceux-ci, ils sont encore plus avares de paroles. Mais ce ne sont pas seulement de grands person^ nages, ce sont encore beaucoup de ses compatriotes d'un rang inférieur, qui ont absous Thomas Reynolds de l'accusation d'avoir été mû par la soif du gain. La corporation des marchands de Dublin lui vota une adresse pleine de témoignages honorables,
et qui fait un contraste presque comique avec les invectives de ses ennemis.
De même que Reynolds fils a démontré jusqu'à .. l'évidence, par les détails les plus circonstanciés et les raisonnements les plus lumineux, que son père n'avait point trahi la conjuration par intérêt, il ne prouve pas avec une moindre évidence qu'il ne s'est nullement rendu coupable de trahison envers la personne des conjurés, et que, bien loin d'avoir causé l'arrestation de lord Fitzgerald, il a fait, au contraire, les plus grands efforts pour le sauver, et l'a soutenu de la manière la plus loyale par des se-r cours d'argent, La biographie de Fitzgerald, que nous devons à la plume chatoyante de Thomas Moore, semble contenir plus de poésie que de vérité, et il est juste que le poëte supporte l'indignation d'un fils qui punit de la manière la plus blessante l'injure faite au nom paternel. Thomas Petit (ainsi appelle-t-on volontiers Thomas Moore, à cause de sa très-petite taille) est flagellé ici d'importance, et il ne faut pas s'étonner que ce petit homme, qui exerce, sur toute la presse de Londres l'influence la " plus grande, ait employé tous les moyens pour rabaisser dans l'opinion le livre de Thomas Reynolds.
Son héros, Fitzgerald, est dépouillé ici de toute auréole romantique, mais il n'en apparaît pas moins héroïque, surtout au moment de son arrestatation, et je veux citer ici le passage correspondant :
« Mon père tient le récit qui va suivre de M. Sirr et de M. Swann ^ le premier vit encore et pourra ' me redresser si je me trompais. Ce fut le 18 mai ^ que H. Eldward Cooke, alors sous-secrétaire d'État, fit venir auprès de lui M . Charles Sirr, maire de la ville (^ot(;n mayor), fonctionnaire brave, intelligent et actif, et lui ordonna de se rendre le jour suivant, entre cinq et six heures du soir, dans la maison d'un certain Murphy, marchand de plumes et de bois de construction, dans Thomas-street ; là, il trouverait lord Edward Fitzgerald, qu'il devait arrêter en vertu d'un ordre qu'il lui remit. M. Sirr, dès le même soir, prit les dispositions nécessaires, et, le lendemain, il s'entretint de la délégation qui lui avait été donnée avec M. Swann et un certain M. Ryan, deux magistrats en qui il avait la plus. grande confiance, et dont il réclama le concours. M. Ryan était alors
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éditer d'une gazette qui avait publié quelques attaques outrageantes contre lord Edward, lequel en avait gardé une haine très-vive contre M. Ryan. M. Sirr réunit neuf hommes de la milice de Londonderry, tous bien équipés. M. Stirling, aujourd'hui consul à Gènes, et le docteur Baukhead, tous deux officiers de ce régiment^ les accompagnaient, également en uniforme.
» C'est un fait remarquable que lord Edward ne serendit^quelanuitdu 18 mai dans la maison de Murphy^ et que le secrétaire d'État, avant qu'il y allât, était si sûrement informé de son intention de s'y: rendre, qu'il pût donner à M. Sirr des instructioûset l'ordre d'arrestation, déjà dans l'après-midi, c'est-à-dire huit à dix heures avant l'arrivée de lord Edward.
Si MM. Sirr, Swann et Ryan, ainsi que leurs affidés, se rendirent dans deux voitures de louage à la joaaison de Murphy; M. Sirr pourvut aussi à ce qm'uae forte compagnie de militaires, partant en mêaaud temps de la caserne, pût arriver immédialenront après les voitures devant la maison de Murphy, pour le prot^er^ lui et ses gens, contre le peuple qui, dans ce quartier de Dublin, se rassemble
très-vite en attroupements considérables. Aussitôt arrivé, M. Sirr plaça ses neuf hommes de manière à occuper toutes les issues, portes latérales et portes de derrière. Tandis qu'il prenait cette mesure, M. Swann et M. Ryan montaient rapidement l'escalier, car il ne se trouvait au rez-de-chaussée que des comptoirs et des magasins. Dans la première chambre, ils ne virent personne; on venait, semble- t-il, de quitter la salle à manger^ car il se trouvait encore sur la table des débris de dessert et du vin. Us se hâtèrent dans la seconde pièce sans apercevoir non plus personne; là, ils ouvrirent la porte d'une chambre à coucher qui. n'était ni verrouillée, ni même fermée; dans cette chambre enfin se trouvait Murphy, près de la fenêtre ouvrant sur la rue, tenant à la main un papier qu'il semblait occupé à lire, et sur le lit lord Edward Fitzgerald à demi déshabillé. Sur un siège, près du lit, il y avait une cassette avec des pistolets de poche; M. Swann s'avança rapidement^ et, se faisant place entre le siège et le lit, s'écria : « Lord Edward Fitzgerald, vous êtes mon prisonnier; car nous venons avec un forte escorte, et toute résistance est inutile ! » Lord Edward se leva en sursaut^ et, avec un poignard à deux tranchants
qu'il tenait caché sur lui, frappa M. Swann à la poitrine; celui-ci voulut parer le coup avec sa main, qui fut percée à la jointure (Ju doigt indicateur; de telle sorte que, pendant un moment, la main resta littéralement clouée à la poitrine. Le poignard pénétra dans la poitrine, et, à travers les côtes, reparut derrière à l'omoplate. M. Ryan se précipita alors, déchargea un pistolet sur lord Edv^ard, et manqua son coup . Lord Edward, qui le connaissait, s'écria : « Ryan, misérable M » et, retirant de la poitrine de M. Swann le poignard dont il tenait toujours le manche, il en frappa M. Ryan dans le creux de l'estomac; puis, retirant l'arme, il lui fendit avec le tranchant le ventre jusqu'au nombril. MM. Swann et Ryan avaient tous deux saisi lord Edward à bras-le-corps, et, comme il n'était pas encore blessé, il chercha à gagner la porte, où M. Ryan dût enfin le lâcher, car il tomba à terre, ses entrailles sortant de son corps; — mais M. Swann tenait encore ferme. Dans l'antichambre, près de la porte, se trouvait une échelle qui conduisait au galetas, et permettait de gagner le toit. On avait pris cette précaution pour favoriser
d. « Ryan^ you villainî •
une fuite en cas de besoin, et c'est par là que lord Edward voulut s'échapper. Toutefois, M. Swann, qui se cramponnait à lui de tout son poids, Tempecha de monter l'échelle, et, pour s'en débarrasser, lord Edward leva le bras, et voulut le frapper de nouveau avec le poignard qu'il avait encore en main. Tout cela se passait en moins d'une minute. Mais, dans l'intervalle, les soldats étaient arrivés de la caserne, et M. Sirr, les ayant placés à leur poste, entra en toute hâte dans la maison, monta précipitamment l'escalier en entendant tirer, et, un pistolet dans la main, il arriva dans la chambre juste au moment où lord Edward levait le bras pour donner à M. Swann le coup de grâce; il tira aussi, sans beaucoup de réflexion, et atteignit lord Edward au bras, près de l'épaule. Le bras tomba sans mouvement, et lord Edward fut fait prisonnier.
» Ici, on se demande naturellement : que faisait pendant ce temps Murphy, le maître de la maison, un homme dans la fleur et la force de l'âge, à la protection de qui lord Edward s'était confié? Il resta spectateur silencieux de toute la scène, bien qu'il soit évident que le moindre secours de sa part eût délivré son hôte des mains de M. Swann, et lui eût
permis très-facilement de s'enfuir par le toit. La fenêtre près de laquelle était Murpliy donnait sur la rue, elle n'était pas à trente pieds du sol, et les voitures avaient pu s'avancer jusqu'à quatorze pieds des murs de la maison. Il est inconcevable que deux voitures de louage avec quatorze hommes, ainsi arrêtés, n'aient pas attiré son attention. Il est inconcevable aussi que, dans la maison qui logeait un tel hôte, toutes les portes du haut en bas fussent restées ouvertes et non surveillées, et qu'il ne s'y trouvât âme vivante, à part le propriétaire. Le moindre signal pouvait assurer la fuite de lord Edward, avant que M. Swann eût monté l'escalier, et la moindre assistance après que l'attaque eut eu lieu. Peut-être tout cela est-il pur hasard. Je raconte simplement les faits tels qu'ils ont été racontés à mon père, par MM. Sirr et Swann ; il parla avec le premier dès le lendemain, 20, avec le second après sa guérison. Murphy fut arrêté, mais non interrogé. Après qu'on eût pansé sa blessure, lord Edward fut emmené avec beaucoup de précautions; mais la balle avait pénétré dans la poitrine, mais la gangrène survint, il mourut le 4 juin. La blessure de M. Ryan ne laissa aucun moment
d'espoir; la mort survint après quelques jours. » Gomme sur Fitzgerald, ce livre renferme encore les plus intéressants détails sur Theobald Wolfe Tone, qui a joué aussi un rôle considérable dans la conspiration irlandaise, et dont la fin ne fut pas moins malheureuse. C'était un noble cœur, brûlant d'un ardent amour de la liberté; il fut pendant quelque temps l'envoyé plénipotentiaire des conjurés auprès des républicains de France. Son journal, que son fils a publié, contient de remarquables renseignements sur son séjour à Paris, pendant la tourmente révolutionnaire. Il revint en Irlande avec l'expédition que le Directoire y envoya un peu trop tard. Le récit de cette expédition, tel qu'on peut le lire avec détail dans l'ouvrage de Thomas Reynolds, a une importance réelle, et montre quelle faible résistance rencontrerait un débarquement en Angleterre, pour peu qu'il fût mieux organisé qu'alors. On se croirait en Chine quand on lit comment quelques centaines de Français, commandés par le général Humbert, battaient hardiment le pays, et poussaient devant eux des milliers d'Anglais attachés deux à deux. Je ne puis résister à la tentation de citer le passage qui suit :
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« Lorsque le marquis de Gornwallis reçut, le 24 août, la nouvelle du débarquement des Français, il donna au lieutenant général Lake Tordre de se rendre à Galway, pour prendre le commandement des troupes qui se rassemblaient à Connaught. Ge général se rendit donc, avec les troupes qu'il put rassembler, à Castlebar, où il arriva le 26, et trouva le major général Hutchinson, qui y était arrivé Favant-veille. Les troupes ainsi réunies à Castlebar se montaient à 4,000 hommes de soldats réguliers, yeomen et milice rurale, accompagnés d'un parc d'artillerie considérable. Le général Humbert, qui commandait les Français, quitta Ballina, le 26, avec 800 hommes et deux coulevrines ; mais, au lieu de suivre la chaussée militaire par Foxford, où le général Taylor stationnait avec un corps considérable, il prit le chemin de montagne de Barnageehy, où ne se trouvait qu'un poste peu important, et, le 27, à sept heures du matin, il arriva à deux milles de distance de Castlebar, et trouva là devant la ville les troupes royales anglaises, postées dans la position la plus avantageuse. Tout semblait réuni pour promettre à ces dernières une facile
victoire. Elles étaient en grand nombre, 3 à 4,000
hommes, bien pourvus d'artillerie et de munitions, frais et reposés, tandis que l'ennemi n'avait que 800 hommes, avec deux coulevrines, et était fatigué et épuisé d'une marche pénible de vingt-quatre heures dans les montagnes, par les chemins les plus diiSciles. L'artillerie royale, parfaitement dirigée par le capitaine Shortall, fit d'abord beaucoup de mal aux Français, et les tint quelque temps à distance; mais ceux-ci, voyant qu'ils ne pourraient résister longtemps en offrant un front trop étendu à l'artillerie bien dirigée des Anglais, se divisèrent en petites colonnes, et se précipitèrent si impétueusement en avant, qu'en peu de minutes les troupes royales reculèrent, et, saisies d'une terreur panique, prirent la fuite dans toutes les directions. Traversant la ville dans le plus grand désordre, les Anglais se dirigèrent vers Tuam, localité éloignée de trente milles deCastlebar, où la troupe, arrivant en déroute pendant la nuit, ne se crut pas encore suffisamment à l'abri, et, après s'être arrêtée juste le temps nécessaire pour emporter qiîelques rafraîchissements, poursuivit honteusement sa retraite, trente milles plus loin encore, jusqu'à Athlone, où l'avanl-garde arriva le mardi 29, vers une heure. La terreur était
si grande, qu'elle avait fait trente-six milles en vingtsept heures ! La perte de l'armée royale fut de 53 morts, 35 blessés et 279 prisonniers. Elle perdit également dix pièces de grosse artillerie et quatre coulevrines. La perte des Français n'est pas connue. Les troupes françaises entrèrent à Gastlebar, et y restèrent jusqu'au 4 septembre sans être inquiétées. »>
Mais les troupes auxiliaires de France n'arrivaient pas, et l'expédition, dans son ensemble, ayant été dirigée d'après un mauvais plan, devait finir par échouer. Wolfe Tone, qui tomba alors aux mains des Anglais, fut livré à un conseil de guerre et condamné à être pendu. Le pauvre homme ne craignait pas la mort, il avait assez vu d'exécutions à Paris, en place de Grève ; mais il n'était habitué qu'à la guillotine, et avait une répugnance invincible pour la pendaison. En vain demanda-t-il à être au moins fusillé, genre de mort qui lui appartenait à d'autant plus juste titre qu'il avait un brevet d'officier français, et pouvait être considéré comme prisonnier de guerre. On fut sourd à sa requête, et, de peur d'être pendu , le malheureux se coupa la gorge dans sa prison.
Au temps de la rébellion d'Irlande, le gouverne-
ment anglais ne voulait pas entendre parler de clémence. Je ne suis pas un ami de la guillotine, et jen'ai pas de prévention parliculièrecontre la 6orde,maisje dois dire que, pendant toute la révolution française, c'est à peine s'il s'est commis des horreurs sem- ' blables à celles dont le militaire anglais se rendit coupable en Irlande. Bien qu'il soit partisan du gouvernement, notre auteur a pourtant retracé, ou plutôt flétri, avec les couleurs les plus fidèles cette orgie honteuse de soldats. Dieu nous garde d'une occupation de la soldatesqtie, comme celle dont les désordres souillèrent le château de Kilkea î Ce qui m'a le plus touché, c'est le sort d'une belle harpe que les Anglais mirent en pièces avec une fureur particulière, parce que la harpe est l'emblème de rirlande. L'auteur retrace aussi avec impartialité la grossièreté sanguinaire des insurgés, et la description suivante de leur manière de faire la guerre porte l'empreinte de la plus abominable vérité:
c( La manière dont les Insurgés faisaient la guerre est tout à fait caractéristique. Ils se portaient toujours sur les hauteurs les plus en vue, et ils nommaient cela leur camp. Une ou deux tentes, ou quelque autre abri, étaient réservés pour les chefs ; les
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autres restaient en plein vent, hommes et femmes confondus ensemble, enveloppés de haillons ou de draps de lit, la plupart sans autre couverture pour la nuit que ce qu'ils avaient le jour sur le corps. Ce genre de vie était favorisé par un beau temps continu, tout à fait inaccoutumé dans cette contrée. Aussi considéraient-ils cette circonstance comme une faveur particulière de la Providence, et on leur avait fait croire qu'il ne tomberait pas une goutte de pluie avant qu'ils fussent devenus maîtres de toute l'Irlande. Dans ces camps, comme on peut le penser, au milieu de ces amas d'hommes grossiers et révoltés, régnaient la confusion la plus horrible, et des désordres de toute espèce. La nuit, quand un homme était le plus profondément endormi, on lui volait son fusil ou ses autres effets. Pour échapper à ce danger, il était d'usage, quand on voulait dormir, de se coucher sur le ventre avec son chapeau, ses souliers, et autres choses semblables attachés sous la poitrine. La cuisine était grossière au delà de toute idée; le bétail était jeté à terre et assommé, puis chacun en arrachait à son gré un morceau de chair sans le dépouiller, et le rôtissait
ou plutôt le brûlait au feu du camp, avec le mor-