‹ De l'AngleterreChapitre 6 sur 60 · CRESSIDA · texte numérisé non relu

CRESSIDA

— TROÏLUS ET CRESSIDA

C'est la très-honorable fille du prêtre Galchas que je présente ici la première au respectable public.

Pandare était ,son oncle ; un brave entremetteur, des services duquel on aurait quasi pu se passer. Troïlus, fils de Priam, ce grand géniteur, fut le premier amant de Cressida ; elle remplit toutes les formalités, lui jure une fidélité éternelle, rompt sa foi en y mettant les procédés voulus, et, avant

que de se livrer à Diom^de, elle débite, avec force

soupirs, un long irionologue sur la faiblesse du cœur des femmes. Thersite, qui l'écoute, et qui a l'habitude peu galante de toujours nommer les choses par leur vrai nom, rappelle une prostituée. Mais il lui faudra bien un jour modérer ses expressions, car il se peut que la belle, passant d'un héros à l'autre et toujours à un moindre, en vienne enfin à tomber jusqu'à lui.

Ce n'est pas sans motifs de plus d'une sorte que j'ai placé à la porte de cette galerie le portrait de Gressida, Ce n'est certes ni pour sa vertu, ni parce qu'elle est un type du caractère ordinaire des femmes, que je lui ai donné le pas sur tant de magnifiques figures idéales de la création shakspearienne; non, j'ai ouvert la série par le portrait de cette dame équivoque, parce que, si je devais publier une édition complète des œuvres de notre poète, je placerais également en tête de cette édition la pièce intititulée : Troïlus et Cressida,

Steevens, dans son édition de luxe des œuvres de Shakspeare, fait de même, je ne sais pourquoi; cependant, je doute que cet éditeur anglais ait été déterminé par les mêmes motifs que je vais exposer.

Troïlus et Cressida est le seul drame de Shaks-

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peare dans lequel^ il fait agir les mêmes héros que les poètes grecs ont choisis pour sujets 4e leurs tragédies; de sorte qu'en comparant la manière de Shakspeare avec celle dont les poètes anciens traitaient les mêmes sujets, nous voyons clairement en quoi consiste le procédé du tragique anglais. Tandis que les poètes classiques des Grecs visent à trans figurer la réalité de la façon la plus sublime et s'élancent vers l'idéal, notre poëte moderne va plus au fond des choses; son esprit pénétrant creuse, comme un fer tranchant, le terrain silencieux des phénomènes, et met à nu devant nos yeux leurs racines cachées. Contrairement aux tragiques et aux sculpteurs de l'antiquité qui ne cherchaient que la beauté et la noblesse, et ennoblissaient par • fois la forme aux dépens du fond, Shakspeare se préoccijpe par-dessus tout du fond et de la vérité. De là sa façon magistrale de traiter' les caractères. Ils frisent parfois le grotesque, et les héros, dépouillés de leurs brillantes armures, nous sont présentés dans la plus ridicule robe de chambre. Aussi les critiques qui jugèrent Troïlus et Cressida^ d'après les principes qu'Aristote a abstraits des meilleurs dra- ^ mes grecs, durent-ils se trouver souvent-dans le

plus grand embarras, lorsqu'ils ne tombaient pas dans les erreurs les plus bouffonnes. La pièce ne leur semblait ni assez sérieuse ni assez pathétique pour une tragédie ; car tout s'y passe presque aussi naturellement que parmi nous; les héros s'y comportent d'une façon aussi bête, sinon aussi vulgaire que le premier venu; le héros principal est un badaud et l'héroïne une femme commune, tels que nous en trouvons en assez, bon nombre parmi nos plus proches connaissances... et même les porteurs des noms les plus célèbres, les renommées des temps héroïques ; par exemple, le grand Achille, fils de Pelée, le vaillant fils de Tliétis, quelle misérable figure ils font-là ! D'un autre côté, la pièce ne peut pas être non plus regardée comme une comédie; car le sang y coule à flots et la sagesse .y tient des discours du genre le plus élevé, tels que les considérations d'Ulysse sur la nécessité de l'autorité, considérations qui ont mérité jusqu'à^ ce jour d'être tenues en très-haute estime.

Non, une pièce dans laquelle sont échangés de pareils discours, ne peut pas être une comédie, disaient les critiques; encore moins pouvaient-ils admettre qu'un pauvre diable qui, comme le pro-

fesseur de gymnastique Massmann, possédait fort peu de latin et point du tout de grec, 'fût assez osé pour employer à une comédie les plus célèbres héros classiques.

Non, Troïlus et Cressida n'est ni une comédie ni une tragédie dans le sens ordinaire de ces deux mots; cette pièce n'appartient pas à un genre déterminé de poésie, et il est impossible de la juger d'après les règles existantes; c'est la création la plus individuelle de Shakspeare. Nous ne pouvons apprécier que d'une manière géi^rale sa haute perfection; pour en porter un jugement particulier, nous aurions besoin de cette nouvelle esthétique qui est encore à écrire.

Sfdonc j'enregistre ce drame sous la rubrique Tragédies^ c'est uniquement pour montrer, dès le début, le cas que je fais de ces sortes d'étiquettes. Mon vieux professeur de poétique à Dùsseldorf faisait un jour cette remarque très-juste :, « Toute pièce qui, au lieu de respirer la gaieté de Thalie, est empreinte de la mélancolie de Melpomène, appartient au genre de la tragédie. » Peut-être me souvenais-je de cette définition si compréhensive, lorsqu'il me vint à l'esprit de mettre Troïlus et

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Cressida au nombre des tragédies. Et, de fait, il y règne une amertume pleine d'allégresse, une ironie et un mépris du monde que nous n'avons jamais rencontré â^ les productions de la muse comique. C'est bien plutôt une déesse tragique qui se montre partout dans cette pièce ; seulement, il lui arrive parfois de s'égayer un peu et de se permettre la plaisanterie... Il nous semble voir Melpomène dansant le cancan à un bal de grisettes, un rire impudent sur ses lèvres pâles et la mort dans le cœur.

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