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CHAPITRE VIII

LA NOTION DU MOI PHYSIQUE

C'est par le sens musculaire que le sujet commence à acquérir des données sur l'étendue de son propre corps, sur son moi physique. Puis, aux sensations musculaires d'étendue s'associent bientôt des sensations tactiles. C'est ici qu'il convient de considérer l'immense avantage que présentent pour les animaux, des organes de préhension épousant la forme des choses. Un singe capable d'entourer les objets de ses mains, un éléphant qui palpe avec sa trompe, un chat qui tapote ou saisit avec ses pattes, constatent, comme l'enfant, que quand leurs organes préhenseurs changent de position sur l'objet, l'impression tactile varie. Ils peuvent toucher leur propre corps et se rendre compte de sa forme et de ses limites. Enfin, des sensations visuelles vont s'associer aux impressions musculaires et tactiles.

L'être vivant ne peut arriver que lentement à la notion de son individualité physique. Il apprend à la

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concevoir par l'expérience, qui suppose la mémoire. Les animaux supérieurs encore jeunes, qui arriveront plus tard à une claire connaissance de leur individualité, mériteraient d'être étudiés longuement à ce point de vue. Certains d'entre eux se mordent cruellement la queue ou les membres, comme s'ils les prenaient pour des corps étrangers. Les félins des ménageries nous ont fourni à ce sujet des observations curieuses. L'idée du moi n'existe probablement pas chez les animaux inférieurs; elle reste vague chez bien des vertébrés; chez d'autres, elle s'affirme avec la plus grande netteté.

« Un chien est assis sur un banc, écrivions-nous dans notre Examen psychologique des animaux, je crie: « Ici ! » il vient immédiatement. Six chiens se trouvent assis sur un banc, et parmi eux, a pris place le premier chien. Je crie : « Ici I » sur le même ton que précédemment : Aucun ne bouge. Chacun attend donc que je dise : « Dick ! Tom ! ou Pompon !... » Ils savent qu'il existe d'autres chiens qu'eux; et cela semble bien prouver qu'ils ont une notion claire de leur personnalité physique (1)». Des écrivains, qui ne croient point à l'existence de l'intelligence chez les animaux supérieurs, ont prétendu que les singes auxquels on présente une glace ne s'y reconnaissent pas, et ils infèrent de cela que le singe n'a pas l'idée de sa personnalité. Nous avons pu faire des observations favorables à la thèse contraire : Nous avons établi, dans une pièce où

(1) Examen psychologique des animaux, p. 81.

était lâché un macaque bonnet-chinois (espèce relativement peu douée), de grandes glaces posées sur le parquet, et dans lesquelles le singe pouvait se mirer à loisir. Or, au bout de quelque semaines, il avait parfaitement compris le parallélisme des mouvements de l'image et des siens propres, il s'en amusait et c'était, pour lui, un jeu que de prendre des poses bizarres. Il savait regarder dans l'un des miroirs, une partie de son corps peu visible directement, comme par exemple, ses coudes; et prenait plaisir à regarder ses dents, le fond de sa gorge et les provisions de ses abajoues. Il savait évidemment que c'était sa propre image qu'il avait devant les yeux et il ne lui arrivait plus, comme au début, d'essayer de saisir ce qu'il prenait pour un de ses semblables. »

Les grands ou petits mammifères et les oiseaux ont, pour la plupart, besoin d'un apprentissage pour se reconnaître dans une glace. Nous avons eu l'occasion d'expérimenter longuement sur une vieille lionne, qui dès qu'elle s'apercevait, se mettait en fureur et montrait les dents en rugissant. Elle finit cependant par reconnaître son image, après 45 épreuves (1). Des expériences analogues ont été réalisées à V Institut de psychologie zoologique sur des ours, un tapir, un jeune zèbre et sur des oiseaux {bilioreaux, hérons, pigeons, etc.). Ces derniers sont très longs à se reconnaître, et je ne suis pas bien sûr qu'ils y parviennent jamais.

(1) Le miroir employé était en métal poli, afin d éviter le danger des éclats de verre.

LA NOTION DU MOI PHYSIQUE

La reconnaissance de son image par un animal prouve à fortiori qu'il a la notion de son moi physique, mais il peut, certes, concevoir cette notion sans avoir eu l'occasion d'apprendre à se regarder par reflexion.

La pensée du a moi » une fois acquise par certains animaux, a dû devenir pour eux une sorte d'idée centrale à laquelle ils rapportaient toutes les autres notions de leur âme naissante. Elle leur a permis d'avoir une connaissance raisonnée de leurs propres besoins. Des animaux sauvages, comme le lion, ont sans doute conscience de leur « moi » physique; ils savent, par conséquent, aussi qu'il existe d'autres êtres qu'eux-mêmes. Il est probable qu'un fauve, épouvanté, poursuivi, sait qu'il se dérobe à la douleur et à la mort et que tout en fuyant, il évoque le souvenir d'images qui lui représentent à peu près ce que serait son sort s'il était atteint par des flèches ou des balles.

Hachet-Souplet.

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