CHAPITRE IX
l'abstraction chez les animaux.
Nous n'avons pas à reprendre ici les raisonnements de Locke, qui a si clairement démontré que les prétendues idées innées et nécessaires ne sont nullement des souvenirs d'une raison universelle, qu'elles consistent, au contraire, en des abstractions, et sont le résultat de l'isolement de certaines sensations acquises par la voie sensorielle ; mais il convient, dans un livre comme celui-ci, de chercher à déterminer la genèse de leur formation chez certains animaux supérieurs. Les idées de l'infini, de Dieu, du parfait, etc.. sont évidemment en dehors de cette recherche, non parce que leur origine est différente, mais parce que, évidemment, aucun animal ne les conçoit... Il n'en est pas de même des idées de causalité (comme nous l'avons déjà constaté dans le précédent chapitre) et de celles de nombre, d'espace et de temps dont nous allons parler.
« Considérer un corps à part des objets qui l'entou-
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rent, comme s'il était seul dans l'univers, c'est déjà un premier degré d'abstraction; dans ce corps, considérer rétendue, la forme, ou la couleur, c'est un second degré » (E. Rabier). Les abstractions correspondent à des réalités très souvent rencontrées ; c'est l'intensité de la perception renforcée qui semble lui faire, pour ainsi dire, « dépasser » le faisceau des autres perceptions et qui, par cela même, tend à l'isoler. Sans doute, l'homme peut, à volonté, dissocier ses impressions et évoquer dans son esprit des idées abstraites, mais, avant que ces idées puissent être ainsi rappelées, elles surgissent dans la conscience par le seul fait de la répétition des impressions. L'expérience prouve que le renforcement d'une sensation représentative, provoqué par la répétition, l'isole dans le champ psychique de l'animal. Nous avons, pour étudier cette question, dressé un chien à aller prendre, parmi des morceaux de carton peints de différentes couleurs, un carton de la même couleur que celui qu'on lui montrait. Ensuite, au cours d'épreuves successives, le chien étant maintenu, chaque fois pendant quatre minutes, en face d'une petite fenêtre derrière laquelle on pouvait faire apparaître des couleurs différentes, nous avons obtenu qu'il allât, sans commandement, chercher un carton de la couleur correspondant à celle que nous faisions séjourner le plus longtemps devant ses yeux. // semble qu'il y a là une sorte d'abstraction de la sensation qui dominait les autres parce que les excitations correspondantes dominaient, elles aussi, les autres excitations.
M. G. Bohn a critiqué notre façon de comprendre
l'abstraction : « M. Hachet-Souplet a dit dans son livre (1) : « Les idées abstraites correspondent à des qualités propres à toute une série d'objets ; c'est la généralité de ces qualités qui donne aux perceptions qu'elles produisent une force suffisante pour exister isolément. » Sur ce point, je m'écarte de M. Hachet- Souplet, car je pense que le mot abstraction signifie travail intellectuel : ce travail n aurait de raison de s'accomplir que quand les perceptions des diverses qualités d'un corps nont pas la force suffisante pour exister isolément (G.Bohn,Z?h//. de V Institut général psychologique). Ainsi, le « travail intellectuel » d'abstraction fourni par le sujet consisterait à donner aux perceptions une force suffisante pour exister isolément... Est-il possible de concevoir un pareil phénomène ? La netteté, la force d'une perception ne peut venir que de V objet, que du monde extérieur ; à moins qu'on ne suppose que Vêtre pensant crée la représention; ce qui nous ramènerait à un idéalisme fort opposé aux doctrines biologiques contemporaines, auxquelles M. G. Bohn s'est attaché ! Les philosophes sensualistes n'ont rien trouvé jusqu'ici de plus satisfaisant que la théorie du renforcement, provoqué par le monde extérieur, pour expliquer l'abstraction; et les expériences que Ton peut faire sur des animaux corroborent cette opinion comme nous venons de le montrer.
(1) L'examen psychologique des animaux. Paris, Schleicher.
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Parmi les nombreux problèmes que cherchent à résoudre les psycho-zoologistes, celui de l'arithmétique des animaux n'est pas le moins intéressant.
Nous avons étudié dans la Genèse des Instincts l'origine de ce curieux instinct qui porte plusieurs insectes à placer dans leur nid toujours le même nombre de larves paralysées et destinées à la nourriture des jeunes; nous l'avons expliquée par la sélection au cours de la vie de l'espèce des actes utiles parmi ceux que produit la décharge diffuse de l'énergie somatique. Seuls les individus qui, par une rencontre heureuse, immobilisaient un nombre de larves suffisant, mais ne demandant pas une dépense inutile de force, avaient une postérité viable et transmettaient leur talent à leurs descendants qui, finalement, devaient être avantagés dans la lutte pour la vie et constituer toute l'espèce. Ces insectes n'ont donc jamais eu aucune notion d'arithmétique; ils ne calculent pas plus le nombre des larves à immobiliser qu'ils n'établissent le nombre des nervures de leurs ailes.
Il est bien entendu que les prétendus animaux calculateurs, présentés dans les cirques, ne sont pas, eux non plus, des mathématiciens. Nous l'avons montré dans l'exemple donné à propos de la récurrence associative (1). Est-ce à dire, toutefois, qu'en employant
des moyens d'éducation différents, on ne pourrait pas inculquer quelques notions de calcul à des mammifères aussi intelligents que les chiens, les singes et les éléphants ?
Nous avons pu faire à ce point de vue quelques expériences sur des chimpanzés, des capucins et surtout sur un macaque du Muséum. Voici comment nous procédions :
Nous avions fait creuser dans une planche dix cavités se suivant sur une même ligne droite et séparées par quelques centimètres. Lors des épreuves, les cavités étaient toutes recouvertes par des rectangles de carton portant la série des chiffres de 1 jusqu'à 0. Nous commencions par placer dans la première cavité, à gauche, une noisette; et, après avoir recouvert toutes les cavités, nous lâchions le singe en expérience, en disant « Un ! ». La curiosité de l'animal le poussait à déranger tous les morceaux de carton; et il trouvait bientôt la noisette placée dans le creux n° 1. Ceci était répété un très grand nombre de fois, jusqu'à ce que le singe allât directement à la case n° 1, quand je disais « Un! ». La seconde épreuve consistait à placer la noisette dans le creux n° 2, à dire « Deux ! » et à obtenir du singe qu'il allât directement à la case n° 2. Et ainsi de suite. Nos sujets (macaques, capucins ou chimpanzés) ont assez vite associé l'impression du son aux impressions visuelles fournies par l'appareil et surtout l'impression causée parla noisette. Au bout de quatre mois, ils ne se trompaient plus guère de case ; et si, par exemple, je disais, pour commencer.