L ABSTRACTION CHEZ LES ANIMAUX
d'énergie à employer aux conditions nouvelles imposées.
Les conditions d'un saut ne sont certes pas assez modifiées quand, au lieu d'un fossé naturel ou d'une branche d'arbre, on emploie un fossé artificiel, ou des appareils de cirque; trop d'éléments connus se trouvent encore reproduits. Mais il n'en va pas de même lorsque, parle dressage, on obtient un saut en arrière avec révolution totale du corps (saut périlleux).
Nous avons eu des chiens dressés à exécuter ce saut et qui prenaient grand soin de jeter un rapide regard derrière eux avant de bondir, afin de voir s'ils disposaient d'assez de place pour pouvoir exécuter leur exercice sans risquer de heurter un obstacle. Profitant de cette prudence, nous eûmes l'idée de disposer derrière eux successivement une barrière, deux barrières, et trois barrières, dans des plans parallèles; et nous pûmes constater que ces chiens proportionnaient toujours fort exactement leur élan à la distance à franchir. Il est important de remarquer qu'ils n'avaient fait aucune expérience matérielle de sauts suivis d'accidents, que le saut en arrière leur avait été appris de façon qu'ils retombent très près du point de départ, (sans « tracasser » en arrière, comme on dit en argot de cirque), et que, dès le premier essai, ils réussissaient à franchir la ou les barrières. Il semble donc bien qu'il y ait dans ce fait une preuve de l'existence d'une notion intellectuelle de l'étendue.
On peut se rendre compte approximativement de ce que doit être la notion d'espace chez un animal en
se reportant à certains faits de la psychologie humaine. Un ouvrier charpentier, qui, sans étude de stéréotomie, sans aucune notion de mathématiques, arrive après quelques secondes d'inspection, à établir le nombre de solives d'une dimension donnée, que Ton pourra débiter dans le tronc d'un arbre encore sur pied et le nombre de voliges à tirer des branches, sans pour cela mesurer l'arbre et uniquement par la vue, profite évidemment d'une longue expérience passée et aussi de simplifications mentales qui remplacent pour lui les formules classiques. Il a découvert une géométrie dans l'espace mais elle est inférieure à la science établie, parce qu'elle reste très spéciale. Cet ouvrier charpentier, ne sait jauger que les arbres, il ne conçoit guère les dimensions qu'en les appliquant à une poutre ou à une planche. Il en est resté à des abstractions incomplètes d'étendue, qui gardent des particularités répondant à une expérience individuelle passée. Les mammifères les plus développés font un peu comme ce charpentier ; leurs abstractions ne les élèvent pas complètement au-dessus du particulier.
Pour savoir si l'idée abstraite de poids existe chez certains animaux, nous avons réalisé avec un chien fort intelligent et dressé à rapporter, l'expérience suivante. Ayant disposé par terre huit pierres polies à la meule, de même taille et de forme rigouresement semblable, mais de poids différent, nous avons essayé sur notre chien l'effet de leçons de choses.
En lui montrant la plus lourde nous disions : « La plus lourde » ; en lui montrant la plus légère nous di-
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sions : « La moins lourde ». Or au bout de quelques semaines de tâtonnements, il arriva à apporter les pierres au commandement, soupesant Tune et l'autre, avant de se décider et choisissant celle que je demandais. Nous avons poussé plus loin répreuve. On aurait pu, en effet, objecter qu'il n'y a là aucune abstraction réelle que ce n'est point là en réalité un phénomène intellectuel parce qu'on est libre de supposer que le chien a seulement associé tel effort musculaire à telle phrase du maître. Nous avons donc placé une deuxième série de pierres de poids gradués, mais toutes moins pesantes que la plus légère de la première série. Alors, sans recommencer une nouvelle éducation, nous avons invité le chien à nous apporter « la pierre la plus lourde» , ce qu'il parvint à faire, après quelques recherches. Or, aucune association directe d'impressions n'était ici possible et voilà donc un point acquis : ce chien avait Vidée abstraite du poids.
A priori, puisque les animaux supérieurs ont l'idée y du mouvement et en tirent des combinaisons mentales, rien ne s'oppose à ce qu'ils aient aussi la notion du temps; en effet, c'est de la notion du mouvement qu'est sortie, pour l'homme, celle du temps. Le temps du déplacement d'un mobile ne peut être apprécié directement; mais ses différentes positions peuvent être notées dans l'espace. « Le mouvement, a-t-on dit, transporte le temps dans l'espace et l'y incorpore. » Les divisions de l'espace deviennent de cette façon les signes des divisions du temps; l'ordonnancement des divisions de l'espace devient l'ordonnancement des
parties du temps. Les fonctions physiologiques semblent être pour l'animal les premières projections du temps dans l'espace. Les changements extérieurs qui, à des temps égaux, se reproduisent et amènent des aubaines gastronomiques, sont très remarqués des animaux. Les jours de marché au grain par exemple, sont intéressants à étudier à ce point de vue. Les oies, les canards, les poules laissés en liberté, se rappellent fort bien le moment où ces marchés se tiennnent et arrivent sur leur emplacement, de plus en plus tôt, et avant tous préparatifs annonçant directement la venue des marchands.
Il est assurément très juste de dire que le langage seul permet de composer des arrangements de notions abstraites, c'est-à-dire de se mouvoir aisément dans le monde desidées; mais l'abstraction simple est possible sans langage. En effet, pour pouvoir désigner par un mot ou une série de mots une abstraction, il faut néces sairement qu'elle existe déjà dans le sensorium ! Dire que l'abstraction est impossible sans langage, c'est renverser les termes etprétendre que le mot désignant l'abstraction crée cette abstraction, alors qu'il est purement arbitraire, et estrattachéparassociationàlanotion abstraite déjà élaborée. Les animaux peuvent donc abstraire sans langage, mais on ne sait pas assez que presque tous les vertébrés ont des moyens de communiquer avecleurs semblables. Il n'y a par conséquent aucune raison pour que les bêtes soient incapables d'abstraire.
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Il conviendrait, dans une étude systématique, de considérer successivement : le langage naturel de ranimai à Tétat sauvage, le langage improvisé par ranimai domestique et, enfin, le langage appris par une sorte de dressage. Nous ne pourrons ici que signaler certaines expériences effectuées sur des perroquets.
Il faut être difficile en ce qui concerne la précision des tests relatifs au langage ; et Ton n'a que trop prêté aux perroquets. Il est beaucoup moins facile qu'on ne pense en général d'établir des preuves vraiment probantes de la réelle compréhension des mots par ces oiseaux. L'un d'eux a fait l'objet de l'expérience suivante. Nous avons d'abord appris à notre sujet le mot « armoire » en lui montrant une petite armoire facile à accrocher à des points différents de la muraille du laboratoire et dans laquelle on rangeait toujours ostensiblement sa pitance quotidienne. Je lui enseignai ensuite les noms de beaucoup d'objets en les lui présentant; parmi eux se trouvait une échelle, et je pus obtenir que l'oiseau articulât le mot « monter », chaque fois qu'il me voyait gravir les échelons. Or, un matin quand on apporta la cage de notre sujet dans le laboratoire, l'armoire se trouva accrochée près du plafond, tandis que la petite échelle était rangée dans un coin parmi les autres objets connus de l'animal. Le problème se posait ainsi ; l'oiseau qui, chaque jour, quand j'ouvrais l'armoire criait: « Moire ! Moire ! Moire ! » de toutes ses forces, voyant que ce meuble se trouvait hors de ma portée et que, par suite de ce fait, je ne pouvais en tirer sa nourriture
quotidienne, sachant, d'autre part, que je pouvais m'élever au-dessus du sol au moyen de l'échelle, et ayant à son service les mots « monter » et « échelle », les emploierait-il pour me... suggérer l'idée d'utiliser l'échelle afin d'atteindre l'armoire ? Le perroquet très excité, battait des ailes, mordillait les barreaux de sa cage en criant : « moire ! moire ! moire ! » Et, ce jourlà, je n'obtins rien de plus. Le lendemain, l'animal (n'ayant reçu que du millet qu'il aimait peu et non le chènevis enfermé dans l'armoire) était au paroxysme de la colère et, après mille essais pour écarter ses barreaux, son attention finit par être attirée par l'échelle et il prononça : « Chelle, monter, armoire ! » Cela constituait un effort intellectuel merveilleux ! Je m'explique que le mot « échelle » ait devancé, ce jour-là et les suivants, le mot « monter »; car l'objet présent accaparait l'attention de l'oiseau plus encore que l'action, qui n'était représentée dans son cerveau que par un souvenir. Ici l'association d'idées est évidente ; elle est spontanée; il y a bien dans cette expérience la preuve d'une opération intellectuelle différente des associations d'habitudes. Je considère de tels raisonnements comme tout à fait exceptionnels; leur rareté confirme mon opinion sur les manifestations de l'intelligence chez les animaux. Elles sont souvent produites par une sorte d'hyperesthésie que détermine elle-même un besoin organique à satisfaire; l'excitation du désir de s'emparer d'une nourriture préférée est un puissant stimulant de l'intelligence animale.