DE LA PERSUASION COMME PROCEDE D'ÉDUCATION
selon nous, une preuve très nette « d'une docilité libre et intelligente » que Ton peut opposer à la « docilité par contrainte imposée ordinairement par les professionnels du cirque.
Si on voulait dresser un cheval au « rapport » par le procédé des associations simples, comme cela se fait dans les cirques, on donnerait à l'animal l'habitude de ramasser une serviette en la lui présentant pleine de son; ensuite on le tromperait en mettant l'objet à ramasser à la place de la serviette. Ou bien encore, on poserait l'objet sur le flanc du cheval et on piquerait, en même temps, l'animal, de façon que la piqûre paraisse venir de l'objet. On déterminerait ainsi une morsure de défense et une association se formerait entre la sensation de l'objet sur le flanc et la nécessité de le prendre avec les dents ; à la longue le cheval prendrait l'habitude de saisir la serviette dès qu'il la verrait n'importe oh; et l'on pourrait ensuite la remplacer par des objets quelconques. Or, quand, usant de persuasion, vous montrez l'objet à rapporter et mimez l'acte à accomplir, vous ne représentez cet acte que symboliquement ; les associations directes sont donc impossibles; et il faut que l'animal conçoive une notion intellectuelle de rapport entre l'acte et l'objet pour qu'il se décide à le ramasser. C'est ce qu'a admis M. Claparède, notre éminent collègue de Genève, précisément à propos de nos expériences sur le dressage des chevaux : « Il n'y a rien d'impossible, a-t-il écrit, à ce que le cheval saisisse tout à coup un rapport de causalité entre la mimique de son maître et l'acte de prendre
l'objet... » D'ailleurs la rapidité relative de cette adaptation de l'animal à un cas nouveau pour son espèce et pour lui, montre bien qu'il ne peut s'agir d'associations par contiguïté; car ces dernières sont incomparablement plus lentes.
Les grands carnassiers apprivoisés peuvent être jusqu'à un certain point dressés par persuasion ; il en est de même de certains herbivores, des éléphants et surtout des chiens et des singes. Dans les expériences de persuasion, il est très important de considérer la conformation physique de l'animal et de chercher à savoir dans quelles limites elle lui permet certains mouvements. Il convient également de connaître parfaitement ses instincts avant d'aborder l'étude de son intelligence par la persuasion. Ce serait en effet une singulière duperie que de prendre comme intelligent un mouvement instinctif de l'espèce ! Il convient aussi de connaître le passé individuel des sujets observés afin d'être bien sûr de ne pas avoir affaire à des animaux déjà dressés.
« L'expérience de persuasion par la mimique et parla voix, avons nous écrit autrefois, a le défaut de n'être pas toujours précise (1) dans ses résultats, parce qu'elle
(1) Cette phrase est extraite d'un article publié par nous dans la Revue des Idées (15 novembre 1907). Nous avons donc signalé, bien avant M. Bohn, l'imprécision de ce procédé ; mais pourquoi ce savant reproduit-il cette critique dans la Nouvelle psychologie animale, sans rappeler qu'elle a été formulée par nous-même? Et surtout pourquoi laisse-t-il supposer que la persuasion constitue toute noire méthode, alors qu'elle en est une infime partie?