CHAPITRE I
TRACES D ANIMALITE CHEZ L ENFANT
Frappez un coup léger sur le bord d'un nid de passereaux, au printemps; tous les jeunes, immédiatement, ouvrirontun bec formidable et attendront qu'une pâture y tombe : ils agiront ainsi parce que la secousse qu'imprime au nid l'arrivée du père ou de la mère précède ordinairement l'absorption de la nourriture. Recommencez répreuve indéfiniment,., elle donnera les mêmes résultats : l'animal est un mécanisme d'absorption. Et maintenant regardez le jeune enfant qui réclame à boire, qui a faim ; croyez-vous qu'il soit moins laid ? Le « nourrisson » n'est qu'une bouche qui vagit et qui absorbe; il semble vouloir engloutir le monde, l'aspirer avec le lait de sa nourrice. A l'égal des jeunes
animaux, il est un petit monstre ayant quelque chose de repoussant.
Le premier âge est celui des instincts fondamentaux. La faim est au premier plan, tyrannique et fatale; mais la peur propre à l'estomac, c'est-à-dire le dégoût pour tout ce qui n'est pas l'aliment connu, est aussi manifeste : il faut voir avec quelle vigueur l'homme naissant repousse la nourriture qui ne lui convient pas ! Les autres manifestations de la peur sont chez lui moins visibles parce que les soins dont on l'entoure en écartent ordinairement les causes ; cependant bien des cris, qui semblent d'abord inexplicables, se rattachent à cet instinct fondamental.
Quel vilain petit être que le très jeune enfant qui pleure ! « Il pousse des cris violents et prolongés, a dit Darwin. Pendant ce temps, ses yeux se ferment énergiquement et s'entourent de plis; son front se ride; son sourcil se fronce. La bouche s'ouvre largement et les lèvres se rétractent d'une manière particulière qui donne à cet orifice une forme à peu près quadrangulaire; les gencives et les dents se découvrent... »
« D'après la stricte in terprétationdelarécapitulation, l'enfant, a écrit M. Baldwin, devrait passer par une période instinctive qui lui donnerait le sens admirable des brutes pour sa propre conduite; et ce ne serait qu'au fur et à mesure que l'action volontaire irait s'élargissant qu'il perdrait ses instincts... mais l'enfant ne nous montre rien de tel. » 11 est vrai que l'on ne voit apparaître chez lui qu'un petit nombre d'instincts dérivés ; nour les aurons vite passés en revue ; mais, au point
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de vue philogénétique, il faut tenir compte des simplifications qui se sont nécessairement produites chez les ancêtres de l'homme, à mesure que l'intelligenca*se développait et remplaçait en partie les instincts dérivés, relativement fixes. S'il fallait que l'enfant re*passât par tous les degrés psychiques des ancêtres innombrables de l'homme, chaque minute de sa vie devrait probablement correspondre à un stade de la chaîne généalogique ! Nous verrons, en revanche, que la façon d'apprendre du jeune être humain consiste, d'abord, en un « mécanisme » mnémonique que nous avons déjà discerné chez l'animal, la « récurrence associative », et ce rapprochement semble capital.
Le jeune enfant redoute comme l'animal tout ce qu'il ne connaît pas; la « soif de l'inconnu », la curicw siténe lui viendra que plus tard, après l'éveil intellect tuel. Un insecte lui cause une grande frayeur. A l'exemple des singes dont le dressage est, pour cette raison, si répugnant, l'enfant qui a peur, urine. Jeté à l'eau, ou y tombant accidentellement, la peur déclanche en lui l'automatisme organisé de la natation comme chez beaucoup de singes (1). La mobilité des orteils, et du pavillon de l'oreille (2), l'habitude de garder les mains à demi fermées, comme pour saisir une branche, sont des caractères simiesques.
(1) Quelques espèces ne savent pas nager et se noient quand on les jette à l'eau.
(2) Voir Metchnikoff, les Rudiments psychiques.
La nature se charge de doter l'enfant des réflexes qui mettent en action les mécanismes organiques. Il n'est pas besoin de maîtres pour lui apprendre à saisir le sein de sa nourrice. Et mieux vaudrait assurément pour l'espèce que les enfants apprissent tout seuls à marcher, à soulever des objets plutôt que d'être guidés dans ces premiers efforts vers la vie.
Est-ce que les animaux apprennent la locomotion la préhension, le vol à leurs petits? On ne trouve la description de tels soins que dans les romans zoologiques. Les jeunes oiseaux séparés de leurs parents et n'ayant jamais vu d'autres oiseaux au vol ne parviennent-ils pas comme les autres à voler par le simple épanouissement des impulsions héréditaires? Les parents sont bien obligés de voler devant leurs petits et cela peut hâter, par la stimulation des facultés iniitatives, les progrès du jeune; mais jamais aucun animal n'intervient directement pour soutenir son petit dans sa marche comme on le fait pour l'enfant. J'irai jusqu'à dire que cette prétendue aide retarde la marche debout. Quelques mauvais dresseurs donnent ainsi des points d'appui artificiels aux bêtes qu'ils veulent faire marcher sur les pattes ou les pieds de derrière et les résultats qu'ils obtiennent sont beaucoup moins bons, surtout moins rapides que ceux des dresseurs qui excitent l'animal à prendre de lui-même son équilibre (1). C 'est
(1) Pendant qu'un équilibriste se tient sur une main, donnez-lui un point d'appui « inattendu », il tombera immédiatement. Voir le Dressage des animaux , par P. Hacuizt- Souplet, pp. 67-68.
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pendant la première enfance que l'on peut appliquer les idées de Rousseau sur le retour à la nature.
Quelques attitudes de l'enfant sont curieuses. Assis, il se prend volontiers les pieds dans les mains comme font la plupart des petites espèces de quadrumanes ; et, comme elles, il dort volontiers sur le ventre, la tête contre le dos d'une main appuyée à plat sur la couche. Sa tendance à mordre et à sautiller est très notable. M. Deniker, le savant bibliothécaire du Museum, a remarqué que les chimpanzés battent des mains et des pieds sur le plancher, comme les petits enfants quand ces derniers manifestent « un mécontentement extrême ». Presque tous les singes aiment à faire étalage de leurs talents acrobatiques devant la femelle; ce goût se retrouve chez le jeune garçon, fier d'être « fort en gymnastique » et s'en vantant, surtout devant les petites filles. L'enfant, autant que les singes, les ours et beaucoup d'autres animaux, se plaît à être cause de déplacements, d'écroulements d'objets c'est ce qui a fait croire à un « instinct de destruction n dont l'origine et la conservation ne s'expliqueraient guère. Les brimades d'enfants rappellent la cruauté de certaines espèces d'animaux, les corbeaux par exemple, ou les chiens, qui se jettent sur leur pareil blesse et gémissant. J'ai suivi, au Jardin zoologique d'Anvers le manège d'un vieux macaque (bonnet-chinois) dont le « geste » fait songer à celui de l'enfant autoritaire qui se rencontre si fréquemment : grimpé sur une balançoire, il se penchait en arrière vers deux macaques plus petits et tirait successivement les oreilles à l'un
et à l'autre avec beaucoup de méthode, afin de les obliger à le balancer. Cela se faisait sans bruit et se répétait pendant des journées entières...
Les objets en mouvement, animés d'une apparente activité, ont une grande influence sur les animaux, qui les prennent d'abord pour des proies, ou pour des ennemis. Il leur arrive de jouer à se créer cette illusion ; le fait peut être observé surtout chez les félins et les singes. De même l'écolier se divertit, en faisant rouler des corps ronds, en projetant des pierres ou des balles; tout ce qui bouge lui paraît vivant : « L'enfant, a écrit Richter, commence par jouer avec les objets, ensuite avec lui-même. Une poupée est pour lui un peuple ou une troupe docteurs.,. L'imagination est plus créatrice dans l'enfance, où les peuples aussi créent leurs dieux, et ne parlent que la langue poétique. »
L'imitation, si mal connue chez les animaux, joue un certain rôle chez l'enfant. Plus ce dernier est jeune et plus sa tendance à imiter les autres enfants est accusée. H y a dans les petites classes de véritables épidémies imitatives que Ton peut comparera la contagion du bâillement ou aux répercussions interminables des aboiements des chiens : « Le bambin imite passivement ce qu'il voit faire à ses camarades. Que l'un d'eux apporte un jour une image d'Épinal, par exemple, il s'en trouvera, le lendemain, plusieurs qui feront de même (1). »
En somme, ces diverses ressemblances ont été. (1) A.-M. Boubier. Les Jeux pendant la classe.
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pour la plupart, indiquées par différents auteurs. Il sera beaucoup plus important pour nous de constater que la loi de récurrence associative, qui règle l'éducation des animaux et qui nous donne une idée de leur évolution psychique à travers les âges, c'est-à-dire de la genèse de leurs instincts dérivés, s'applique à l'enfant.
Pour tous les éducateurs contemporains, le principe de l'association des impressions sensorielles est d'une grande importance ; mais on ne semble pas avoir considéré, avant les recherches de l'Institut de psychologie zoologique, l'ordre de succession des soudures associatives. Nous avons montré, dans la première partie de ce livre (1) que, lors des répétitions d'une chaîne d'excitations produites par le monde extérieur, les sensations affectives sont d'abord seules retenues. Ensuite, les sensations représentatives qui les avaient précédées s'associent à elles successivement en remontant de la plus récente à la plus ancienne. Quant aux sensations qui ont suivi les impressions affectives, elles ne sont généralement pas retenues. Telle est la loi de récurrence ; or elle s'applique au jeune enfant ; et plus tard il reste chez le garçonnet, chez l'adolescent et même chez l'homme une tendance à associer plus facilement dans le sens de la récurrence que dans l'autre. Nous avons constaté également à propos des
(1) Pages 67 et suivantes.
Hachbt-Souplet.
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animaux une conséquence immédiate de cette loi : l'anticipation inconsciente ; or, nous allons la retrouver aussi chez l'enfant.
En cherchant à mesurer les temps de réaction, M. Alfred Binet a fait des constatations qui Font surpris (1). Dans ces expériences il priait ses sujets de fermer les yeux, d'appuyer l'index de la main droite sur le bouton d'un interrupteur d'Evald et de se tenir prêts à lever ce doigt dès qu'ils sentiraient, sur la main gauche, le léger choc d'un marteau relié à un chronomètre de d'Arsonval. Or, les temps de réaction ont toujours eu une tendance à diminuer; et il est arrivé aussi que les sujets ont fait des anticipations, c'est-à-dire, ont réagi, avant d'avoir été touchés par le marteau. M. A. Binet s'est demandé ce que cela signifiait : « Comment, dit-il, expliquer ce trait?... En théorie, on peut admettre que l'anticipation des réactions provient d'un excès de zèle, plus précisément que ce phénomène suppose à la fois un grand désir de réagir vite, un peu de surexcitation, et une faiblesse de coordination, un défaut de volonté comme frein... » Ce qu'a observé M. Binet, nous l'avons remarqué nous-même, non seulement chez les animaux, niais aussi chez des sujets humains qui ne présentaient ni surexcitation, ni faiblesse de coordination, ni défaut de volonté, et qui cependant avaient tous une tendance à l'anticipation.
Elle s'explique par la loi de récurrence associative
(1) A. Binet, L'Étude expérimentale de i intelligence, p. 24 7.
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et si Ton se reporte aux données mêmes de l'expérience de M. Binet, tout s'éclaire d'une vive lumière : « Le signal tactile était fait sur la même région de la main... Le signal était précédé d'un avertissement verbal, le mot attention ! que je disais 2 à 3 secondes avant le contact.,. » p. 245. Quand les sujets ont anticipé, quand ils ont réagi avant le contact du marteau, c'est que l'excitation sensorielle produite par le mot « attention! », étant associée par récurrence à l'impression tactile du marteau, la dynamogénie de cette dernière avait passé à l'excitation auditive. Dès lors, les sujets anticipaient... Bien qu'ils fussent attentifs à ne réagir qu'au signal du marteau, il leur était souvent impossible de s'empêcher de partir au signal précédent, c'est-à-dire au mot : « attention ! » C'est bien là la tendance générale de tout être vivant à l'anticipation, déterminée par la récurrence associative. Chaque sujet, selon sa force d'attention, résiste plus ou moins à la récurrence, quand il a lieu de désirer exécuter des réactions en tout semblables aux premières d'une série. Et il faut se reporter encore à ce point de vue au compte rendu des expériences de M. Binet : « Armande a plusieurs fois reconnu qu'elle avait la tentation de réagir avant le signal (du marteau)... Le nombre des réactions anticipées qu'elle a ainsi commises est de 5 pour 260 réactions ; c'est un nombre extrêmement faible. Marguerite fait ici contraste avec sa sœur... nous comptons 52 réactions anticipées parmi ses réactions, c'est un nombre énorme, qui est égal au tiers des réactions ». p. 248.
Il y a une foule d'expériences à pratiquer sur des enfants pour faire ressortir la récurrence de la plupart de leurs associations. Celle-ci, par exemple : dans le cadre d'une fenêtre pratiquée dans quelque paravent, faites apparaître successivement devant un groupe d'enfants, un triangle, un cône, une boule bleue, un plat de galettes (que vous offrirez aux enfants), un cube, un cylindre, une croix, etc.. Renouvelez l'expérience en observant exactement le même ordre d'apparition, deux fois chaque jour, pendant une semaine. Puis interrogez les enfants; demandez-leur ce qu'ils ont vu, ce qui les a frappés davantage ; ce sera, après le plat de galettes, bien entendu, la boule bleue qui l'a toujours précédé, et si, l'expérience est prolongée suffisamment, les enfants parleront successivement du cône et du triangle ; ce qui satisfait à la loi de récurrence.
Une partie du phénomène est connue depuis fort longtemps : c'est le principe même de l'association. Que l'enfant remarque les préparatifs d'un repas, ou d'une sortie, et qu'il manifeste de la joie, qu'un chien agisse de même, ce sont là des faits d'observation courante, lès actes préparatoires servent ici pour ainsi dire de signaux; nombre de psychologues, Baldwin, Perez, par exemple, l'ont signalé, mais — nous l'avons vu à propos des animaux — la loi de récurrence établit deux points qui ne sont pas formulés dans le principe d'association. Elle établit : 1° que, chez les animaux et chez le jeune enfant, les sensations antérieures à un fait affectif sont associées à l'exclusion
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de celles qui ont suivi ce fait, et 2° que les associations continuent constamment à se produire en remontant dans le sens inverse de celui où les excitations sont données. Seul ce second fait explique les anticipations, c'est-à-dire le fonctionnement organique venant avant le moment où il se produisait d'abord.
Il faut distinguer nettement la récurrence associative de phénomènes qui paraissent, d'abord, se confondre avec elle. Par exemple, M. Baldwin a constaté qu'un enfant cessait de crier dès qu'il voyait l'éclat d'une allumette qui était le signal de la préparation de sa nourriture. Il y a là, selon nous, un phénomène moins simple que celui de la récurrence (dont M. Baldwin ne parle pas d'ailleurs) ; car, d'après cette loi l'enfant aurait dû faire les mouvements d'absorption dès qu'il voyait l'allumette, puisque la dynamogénie des sensations causées par l'aliment aurait dû passer à l'impression causée par la vue du feu. Je crois plutôt que cet enfant avait une certaine crainte de l'éclat du feu et qu'il se taisait dès qu'il le voyait. De même l'enfant qui se tait parce que sa nourrice se prépare à sortir, me semble subir une dérivation, son esprit est porté sur d'autres faits que ceux qui l'occupaient; et les complexes associatifs liés aux pleurs sont « masqués ». Ce n'est donc pas là la véritable récurrence associative. En revanche un phénomène que Ton peut nettement rattacher à la récurrence est celui qu'a cité M. H. Piéron (sans toutefois en formuler la loi) : « Chez cet enfant, a-t-il écrit, l'odeur des fleurs provoquait les mouvements de succion, parce que sa nourrice avait Hachet-Souplet. 8,
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généralement à son corsage un bouquet dont il aspirait les émanations en tétant (1). » Ici la dynamogénie a bien passé aux sensations antérieures.
Les facultés intellectuelles du jeune enfant se développent de la même façon que celles de l'animal, mais plus lentement. Tiedeman a montré qu'il est capable d'attention à l'âge de trois ans ; à huit ans, son cerveau est parfaitement développé et il est capable de réflexion. Comme chez les animaux, l'intelligence de l'enfant se manifeste d'abord en saillies fugitives ; ce sont des espèces « d'éclairs psychiques » qui, une fois passés, le laissent sous l'empire de l'instinct pur.
Rien de plus caractéristique que la tension nerveuse et musculaire que détermine la pensée naissante chez l'enfant : « L'attention, dit M. Th. Ribot, contracte le frontal; ce muscle tire à lui le sourcil et détermine des rides transversales sur le front. Dans les cas extrêmes la bouche s'ouvre largement. Chez les enfants et chez beaucoup d'adultes, l'attention vive produit une protrusion des lèvres, une espèce de moue (2). »
Toutes les acquisitions mentales de l'enfant se font comme celles des animaux, par l'expérience. Il est très curieux de constater qu'il acquiert lentement la notion de sa personnalité physique et commence par parler de lui à la troisième personne (3). Il lui faut de nombreuses expériences pour se rendre compte de l'effet
(1) H. Piéron, L'Évolution de la mémoire, p. 307.
(2) Th. Ribot, L Attention. F. Alcan, 1888.
(3) Kant a insisté sur ce fait.
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d'une glace qui reproduit son image. Il doit, comme les singes, apprendre à se regarder.
Quelle pauvre chose semble être l'intelligence des animaux supérieurs quand on la compare à celle de l'homme! Et cependant ces abstractions dont nous sommes, ajuste titre, si fiers, et qui, grâce à réchange des notions acquises que permet le langage parlé et écrit, finissent par créer les hautes mathématiques et la métaphysique, apparaissent chez l'enfant sous la forme rudimentaire que Ton observe chez l'animal ; et c'est l'expérience, l'expérience seule qui les développe ou mieux qui les détermine entièrement. Notions de substance, d'espace, de temps, de nombre, de causalité, tous les « principes directeurs de la « raison » sont le résultat de l'expérience. L'enfant ne naît pas avec l'idée d'espace, puisqu'il essaie de toucher de la main la lune et des corps éloignés ; il ne conçoit le temps que peu à peu; et la notion de cause — Hume l'a démontré de façon lumineuse — n'est que celle de succession transformée, unie au concept de nécessité.
Nous n'avons pas à nous étendre sur la psychologie générale de l'enfant, à laquelle d'éminents spécialistes se sont consacrés, et, avant d'en venir aux questions pédagogiques nous dirons seulement un mot des ébauches artistiques des jeunes écoliers.
M. Van Rymberk en a fait une étude des plus intéressantes (1). 1° Dans une période de durée variable, les enfants s'amusent à faire des griffes sans avoir le but
(1) Congrès de psychologie de Rome (1905), p. 749.
de représenter quoi que ce soit. Cette période peut commencer déjà dans la première année. 2° La notion d'un rapport entre un signe graphique et une impression ou un souvenir visuel, se développe en moyenne dans la troisième année (1).
Ainsi c'est à peu près à la mentalité d'un enfant de 3 ou 4, ans que correspondent les dessins de singes dont nous avons parlé. M. Mendousse nous le faisait remarquer dans une communication à notre Institut (18 février 1911) : « Ces dessins de singes ressemblent de très près aux essais d'une fillette de quatre ans que j'ai eu l'occasion d'observer... Ils attestent chez vos sujets une aptitude aux combinaisons imaginatives ne différant qu'en degré de celle des enfants... »
La tendance à la simplification qu'a signalée notre confrère, M. de Pawslowsky , quand il a vu les dessins de nos singes, a été nettement remarquée chez l'enfant par M. Van Rynberk : « Parmi les innombrables griffes des 1788 feuillets de ma collection, il y en a qui sont absolument indéchiffrables ou dont il est difficile de définir le contenu. Ainsi, j'ai trouvé, par exemple, un petit cercle, qui suivant une note du maître d'école, doit représenter un puits, un carré, devant représenter un bain public, choses bien connues du petit artiste. Dans ce cas, on ne peut douter qu'il y ait là un fond de symbolisme (1). »
(1) Loc. cit., p. 753.