LES NOTIONS DE «RÉCOMPENSE» ET DE «CHATIMENT
On se sert souvent très improprement, en parlant de dressage et d'éducation, des mots « récompense » et « châtiment », qui supposent la connaissance du mérite et du démérite, du devoir et de la faute ; il serait bien téméraire de prétendre qu'ils répondent à des notions existant clairement chez les animaux ou chez le jeune enfant. Qu'un animal agisse parce qu'il est attiré ou repoussé par une stimulation extérieure, cela ne prouve nullement qu'il sait que son devoir le force à obéir; mais simplement que telle ou telle excitation détermine une réaction dans tel ou tel sens ; l'observation des résultats que l'on obtient précisément en administrant à titre de remède universel, un châtiment, montre qu'il n'atteint nullement le but qu'on se propose.
Supposez qu'un animal dressé, par une savante combinaison d'attractions (au moyen d'appâts) à exécuter un exercice en public, le manque. Si, par mal-
heur, le dresseur ne dompte pas ses nerfs et administre une correction immédiate ou non, il embrouille tous les effets obtenus précédemment, fait dominer la peur et obtient un acculement complet. L'effet désiré est donc loin d'être obtenu !
Un chien a été dressé à rapporter des morceaux de carton portant des chiffres ; tout à coup il hésite, il paraît manifester un peu de mauvaise volonté. Le battez-vous ? Vous risquez de ne plus pouvoir l'utiliser par la suite ! Vous avez cru qu'il allait se dire : « On me bat, je suis coupable,je ferai mieux, etc.. » C'est, il est vrai, le raisonnement qu'il se serait tenu, s'il avait conscience de son « devoir » d'acteur... mais il ne l'a nullement ; et c'est pourquoi, ne trouvant aucune indication utile dans la correction qu'il a reçue, il est devenu tout à fait impropre à ses tours. Et 'maintenant qu'un cheval, habitué à franchir une barrière, s'arrête devant elle au lieu delà franchir, que ferons-nous? Faut-il le frapper ? Essayons... Nous donnons un coup de fouet et... le cheval saute ! Ce résultat infirme- t-il donc ce que nous venons de dire? Nullement, puisque le coup de fouet constitue une reprise du dressage au saut de barrière, qui, au fond, n'est qu'une simple poursuite. De là la règle générale : quand un animal manque un exercice, ne lui administrez jamais une correction, pour frapper « sa conscience morale », mais reprenez son dressage, puisqu'il n'est pas suffisant. S'il s'agit d'un mouvement que l'on enseigne au fouet, servezvous du fouet ; mais sans en user comme dans une correction; faites-le sentir, et rien de plus. Il ne faut
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pas administrer une punition à l'animal fautif, puisqu'il ne sait pas ce que cela signifie ; mais le remettre dans la bonne voie, imprimer davantage ce qui n'avait pas laissé une trace suffisante. Et c'est ainsi qu'il est indiqué d'agir également pour assouplir l'enl'enfant. Le « mettre au coin », le priver de dessert ou de nourriture s'il ne sait pas sa leçon et surtout le battre avec emportement est absurde ; mais il convient de le contraindre à rapprendre sa leçon en le stimulant directement dans ce sens par les moyens déjà employés dans ce but.
Un cas très différent de ceux que nous venons d'envisager est celui dans lequel, au lieu de manquer en quelque chose dans l'exécution d'un travail, l'animal ou le jeune enfant pèchent par excès de turbulence, ou, ce qui est bien plus grave, par des manifestations de révolte. Dans ce cas, on ne connaissait autrefois qu'un seul moyen de réagir: c'était l'emploi des verges... Le Journal d'Hérouard, médecin de Henri IV, contient de curieux renseignements relatifs aux corrections administrées au futur Louis XIII : « Éveillé à 8 heures. Il fait l'opiniâtre : fouetté pour la première fois — 22 décembre. Le roi s'en va. Il crie. Colère. Fouetté. — 4 mars 1604. A 11 heures il veut dîner. Le dîner apporté, il le fait ôter, puis rapporter. Fâcheux. Fouetté fort bien. Apaisé... » Ce système est toujours fort employé.,, quoi qu'on dise ! Le procédé des dérivations que nous employons au cours du dressage serait bien préférable. La dérivation consiste, comme le mot l'indique, à agir sur le sujet de façon a aiguil-
1er brusquement ses réactions et ses impressions dans un nouveau sens. Il y a bien des sortes de dérivations : Avec les animaux très intelligents un bruit, la présentation d'un objet, orientent immédiatement l'attention dans une nouvelle direction. Un singe fait- il le méchant, un sifflet, un instrument qui donne les sons de la gamme vont le surprendre et le calmer. Voici, d'autre part, deux chiens qui ont une singulière manie. Ils habitent la même cage. A rentre le premier ; et dès que B veut pénétrer dans la cage, il se jette sur lui et le mord. Cette habitude est invétérée et devient dangereuse. Or, si l'on a soin de faire rentrer Ben premier lieu, ou encore, si, A étant rentré, on pousse B à reculons dans son réduit, A ne bouge pas. Il n'y a plus de dispute : le complexe primitif est masqué. Essayez ce principe sur l'enfant : il donne des résultats semblables. Un enfant très intelligent est en colère contre moi, je lui présente un gâteau ; il ne veut pas le prendre, il le repousse ; il me bat de toutes ses forces. Si, alors, même pendant un cri, je lui appuie une bribe de gâteau sur les lèvres, il la mange immédiatement et sa colère est finie, les réflexes déterminés par le contact de la substance qui nourrit, sont immédiatement déterminés.
Qu'il s'agisse de rompre n'importe quelle habitude funeste, les procédés sont analogues : changez quelque chose dans les conditions extérieures.