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CHAPITRE PREMIER

Certains biologistes contemporains ont pensé que la psychologie animale pouvait se passer complètement de l'introspection. Ils ont fait ce rêve de construire une science de l'activité psychique des bêtes en restant dans le domaine objectif et en se plaçant au point de vue de la physico-chimie. On ne pourrait, malheureusement, réaliser ce programme, d'ailleurs si séduisant, que du jour où Ton saurait ce qu'est la sensation en langage chimique... C'est le premier pas; à faire dans l'observation objective; c'est le fait psychologique le ])lus simple à expliquer par des réactions chimiques. Or, pour cela, il faudrait observer la sen-

sation objectivement et subjectivement dans le même instant; il faudrait ressentir une sensation et observer la réaction chimique qui est supposée la constituer ; ce qui serait contraire au principe de l'objectivisme pur et ce qui est ailleurs absolument irréalisable. Ces biologistes commettent donc une erreur de méthode; et l'observation objective pure et simple est impraticable en psychologie. Les adeptes de ce système sont d'ailleurs entraînés à chaque instant à parler de sensations; ce qui, sous leur plume, n'offre aucun sens, puisqu'ils se refusent à envisager subjectivement la sensation et qu'on ignore absolument ce qu'elle est physiologiquement ! Ils partent d'un principe faux et le transgressent forcément à chaque pas.

Que dire de la prétention qu'affectent d'autre^ savants d'adopter le principe d'un parallélisme, d'après lequel le psychique et le physiologique dérouleraient parallèlement leurs circuits ? Ce parallélisme ne peut être constaté, ni même imaginé en aucune région psychique. Essayez d'exprimer en termes physiologiques n'importe quel fait d'intelligence ; cela ne se peut faire. A ce point de vue, il n'y a pas de distinction possible entre les faits; il n'y a que des manifestations nerveuses et des réactions musculaires ou protoplasmiques.Que ces réactions aient un sens aupointf de vue de la notion de personnalité, de la connaissance du but, de l'abstraction, du raisonnement, noni ne pouvons le savoir que si nous revenons à la ligue psychique et si nous considérons tout mouvement animal non au point de vue de la physiologie pure,

ÉTUDE DES SENSATIOxNS CHEZ LES ANIMAUX

mais comme « action » tendant, consciemment ou non, vers une fin, — ce qui revient à introduire des termes psychologiques dans la ligne objective et détruit tout parallélisme.

Le jeune enfant, comme l'animal, ne nous révèlent leur psychisme que par l'intermédiaire de leurs actesT parmi lesquels on ne trouve qu'un langage fort rudimentaire; et ces actes ne peuvent être rattachés à des^ phénomènes psychiques que par une comparaison, raisonnée avec nos propres actions et nos états sub- ^ jectifs. Le principe de cette comparaison doit être appliqué avec beaucoup de prudence. Des esprits simplistes ont pensé qu'il fallait se représenter ce qui se^ passe dans le cerveau des bêtes en se demandant ce^/ que l'on sentirait et penserait si on était à leur placer C'est une erreur tout aussi grave que celle des psycho — / logues physico-chimistes. Un savant qui voudrait se-représenter les états mentaux d'un animal comme ^ s'il les éprouvait lui-même aboutirait à une psycholo- w' gie absolument fantaisiste et très voisine de celle d'un y écrivain français qui a su parler des oiseaux avec élo-^X quence, mais qui n'a fait que du roman zoologique : ïoussencl. Ayant constaté, par exemple, que les hirondelles de Notre-Dame de Paris n'avaient fait aucun bruit pendant un service solennel, il se persuade naïvement que ces passereaux ont agi comme lui, Toussenel, aurait cru devoir faire à leur place; et il écrit bravement que les hirondelles de Notre-Dame ont un grand respect pour les cérémonies du cuite... ce qui ne peut passer pour une opinion très scientifique. Sans doute,

nous ne pouvons avoir une idée des phénomènes pychiques propres aux animaux qu'en les comparant aux: nôtres; mais comparer est une opération complexe consistant à établir des ressemblances et des différences ; et, pour cela, il ne faut pas commencer par conclure de nous à l'animal, ce qui reviendrait à mp*iS poser qu'il agit en pouvant employer les « facultés (1) tr développées qui sont en nous et ce qui serait faire une ► une pétition de principe. La loi d'économie sera ici la règle à suivre. Nous établirons la série de nos « facultés » ; et, considérant un acte quelconque d'un animal, nous l'expliquerons par l'exercice de la faculté la plus simple, offrant dans notre propre psychisme une explication suffisante. L'histoire des hirondelles qui restèrent tranquilles pendant l'office (pour revenir à cet exemple) s'explique par ce fait — d'ailleurs mentionné par Toussenel, qui n'en tient pas compte par la suite — que des draperies accrochées aux murailles de Notre-Dame les enfermaient, ce jour-là, et les privaient de lumière. Comme ces passereaux restent immobiles pendant la nuit, une association d'impressions, un instinct organisé, et non point un « respect pour les cérémonies du culte »,est la raison suffisante de leur « sagesse ».

La loi d'économie peut rendre de grands services ; il convient toutefois de remarquer que, si elle défend de prêter des facultés trop élevées aux animaux, elle

(1) Il est bien entendu que nous employons ce mot commode de l'ancienne psychologie pour désigner un ensemble de phénomènes,

n'empêche pas d'exagérer en moins et qu'elle a même une tendance à pousser de ce côté l'observateur. Il sera cependant toujours possible, en examinant très soigneusement les faits, de ne pas tomber dans ce travers.

L'observation des animaux permet-elle de supposer ^ qu'ils ont des sensations ? ^/

Nombre de savants éprouvent ici un grand scrupule. Il est évident qu'il ne peut y avoir de critère objectif rigoureux de la sensation; mais de sérieuses iuférences nous autorisent à dire qu'elle y avoir chezi les hommes qui ne sont pas nous-même et aussi che^ les animaux. La raison que les philosophes donnent ici en ce qui concerne les hommes, est que, leur organi-^ sation étant semblable, tous doivent ressentir des sen^ salions et qu'ils l'affirment par la parole et paiv d'autres actions ou mouvements. Or, le même raisonnement peut être tenu pour les animaux avec indica-

tion de degré. En effet, leur organisation se rapproche . beaucoup de la nôtre, du moins au sommet de l'échelle/

leurs cris indiquent la souffrance el le plaisir; enfinv*""* leurs actes sont comparables h ceux que nous exécu^/^ tons.

On peut encore invoquer d'autres iuférences. Les excès que commettent les animaux ne s'expliquent quesi l'on suppose chez eux la recherche du plaisir pour ^ lui-même. En effet, dès que le besoin est satisfait, ilv n'y a plus de raisons purement physiques pour déter-^

miner la continuation du fonctionnement organique.

Certaines expériences peuvent aussi éclairer la question. Lorsqu'on « menace » un cloporte de le saisir, ilv se réfugie constamment du côté le plus obscur. Or,v un cloporte dont on a recouvert les organes visuels du^ côté droit, se dirige de ce côté comme s'il « croyait >/ aller vers l'ombre, tandis que si on opère l'ablationv des mêmes organes, il va, au contraire, du côté -' opposé : vers la gauche, c'est-à-dire du côté le plus éclairé. Dans les deux cas, il y a obscurité à droite; et si l'arthropode opéré va à gauche, il semble que sa conduite soit imposée par autre chose que l'absence de vision à droite. Cette « autre chose » semble bien être la douleur causée par l'opération et ses suites, puisque, une fois guéri, il cesse d'aller à gauche el agit comme le cloporte dont les organes visuels ont été recouverts à droite.

« Les sensations, a écrit M. G. Bohn, souvent ne sa révèlent pas. Si nous n'avons aucun moyen de les. faire apparaître, de les rendre manifestes, la psychologie comparée ne pourra exister. Si, au contraire, il nous est possible de faire sortir de l'obscurité ces, choses cachées, la psychologie animale est susceptible du plus grand avenir... Eh bien je vais essayer de montrer que nous avons ce pouvoir... je vais le montrer sur des exemples concrets ; je citerai les expériences de Meyer sur des poissons. » L'expérience de M. Max Meyer, publiée en août 1909, et reproduite par M. G. Bohn dans la Nouvelle Psychologique animale (p. 63), est, au point de vue de l'étude des asso-

dations, une répétition de celles qui ont été pratiquées dans nos laboratoires et dont voici le compte rendu :

« Un Poisson ne recevra sa nourriture que dans un petit cylindre immergé après production artificielle de réclaircment de l'aquarium au moyen d'une lampe spéciale. On éclaire l'aquarium d'une vive lumière au moyen de la lampe ; ensuite, on attire l'animal dans le cylindre, en lui montrant un appât. On procède de la même façon chaque jour. L'association existera quand l'animal viendra dans le cylindre avant que la nourriture y ait été déposée. Cet acte sera le signal de l'association effectuée entre l'impression lumineuse et les impressions rattachées à la nutrition. Le lien psychologique s'établit plus ou moins lentement. Sa formation et le temps qu'elle demande ont une signification importante au point de vue de la valeur psychologique de l'espèce considérée. La nature des impressions homosensorielles ou hétérosensorielles qui font partie des complexes doit faire l'objet de notations précises. Plus tard, la persistance des associations acquises sera étudiée de façon à établir une mesure de la mémoire. » (Séance du 24 février 1908, Inslilul général psychologique.)

Tout semble prouver que les animaux sentent-^7 souffrent et jouissent et, à partir d'un certain degré\/ de l'échelle, ont des représentations plus ou moins nelles du monde extérieur.

La sensation explique seule cette tendance à l'action pour la vie, cet effort pour être, qui se manifeste au fond de tout acte animal. C'est la recherche du plaisir

cl la fuite de la douleur qui règlent la vie des bêtes... et la nôtre : un homme qui n'éprouverait pas de douleur à ne point manger, ni aucun plaisir à assouvir sa faim, ne mangerait pas. C'est parce qu'il recherche des sensations d'un certain ordre et fuit d'autres sensations, que ranimai va par le monde. Sans l'élément psychique, dont les biologistes contemporains ont une tendance à vouloir se passer, on ne comprend cependant ni la vie ordinaire, en apparence stationnaire, de l'individu, ni les adaptations, ni la sélection dans la vie de l'espèce. En effet, pourquoi l'animal rechercherait-il les conditions nécessaires à la vie s'il n'avait pas le « désir » obscur de les trouver? Et si la sélection suffît à expliquer la survivance des individus qui accomplissent les actes les plus utiles à l'espèce et qui en transmettront l'habitude à leurs descendants, considérée seule, elle ne permet pas de comprendre pourquoi ces individus les accomplissent avec persistance, tandis que la répétition de l'acte utile, d'abord fortuit, devient explicable si l'on admet qu'elle est agréable à l'individu comme elle sera utile à l'espèce...

Il ne paraîtra pas déplacé, croyons-nous, dans un livre destiné à être lu surtout par des psychologues nécessairement familiarisés avec les recherches, déjà si nombreuses, sur les sens chez l'enfant, de parler succinctement des procédés de dressage permettant d'étudier les sens chez les animaux supérieurs.

Ce que, pratiquement, le dresseur cherche tout d'abord à connaître, c'est « l'étoffe » de ses futurs élèves. Quelle économie de temps si, avant tout essai d'éducation, ou même avant tout achat, il pouvait explorer les sens de ses sujets! Le dresseur a, en quelque sorte, les mêmes besoins d'information (plus intéressés toutefois) que le pédagogue. Nos recherches relatives à ces questions pouvaient donc avoir un intérêt pratique ; mais nous les avons surtout considérées au point de vue de la curiosité scientifique.

Quelles sont les « représentations » des bêtes ? Le savoir serait pénétrer dans leur intimité, reconstituer leur vision du monde : « Rien ne prouve que les animaux perçoivent les sons de la même façon que nous » écrivait, il y a quelque vingt ans, M. Ed. Perrier dans son Traité (Tanatomie et de physiologie animales ; et pette remarque de réminent biologiste pouvait aussi bien s'appliquer au toucher, à l'odorat, au goût, à la vue, qu'à l'ouïe des animaux. Les physiologistes n'avaient même aucun espoir de jamais faire pénétrer l'investigation scientifique dans ce domaine; car il ne semblait pas qu'il fût possible d'y introduire la méthode de mensuration psycho-physique employée pour l'homme et qui exige chez le sujet une « attention » soutenue, une bonne volonté parfaite et l'existence d'un langage articulé. Comment, par exemple, arriver à établir de façon certaine qu'un animal perçoit tel ou tel son d'une hauteur définie? Chez l'homme, la réaction est facile à constater. L'expérimentateur produit, au moyen d un appareil spécial,, des son s de hauteur

croissante en partant de sons absolument imperceptibles ; le sujet n'a qu'à faire un geste ou dire un mot dès qu'il a perçu une sensation ; mais comment s'y prendre, par exemple, avec un lion ou un loup ? Ce dernier semble doué d'une ouïe extrêmement fine, de même que le chat; toutefois, de prime abord, on ne voit pas bien de quelle façon on pourrait le forcer à nous ^faire savoir à partir de quel nombre de vibrations il perçoit les sons !

Nous allons prendre un loup et procéder à son éducation. Quand nous aurons obtenu, au bout de quelques jours, à l'aide du dressage ordinaire, que notre sujet se couche au commandement et se tienne étendu sur le flanc par terre, absolument calme, nous lui ferons prendre cette position; puis, après une demiminute de repos, nous déterminerons des vibrations assez rapides, c'est-à-dire un son bien « audible », avec une sirène de cabinet de physique: et, presque en même temps, nous ferons lever le loup le plus brusquement possible, au moyen d'un collier et d une longe et nous lui donnerons un morceau de viande, Par la répétition, nous obtiendrons une association entre la sensation produite par les vibrations de la sirène et l'impulsion motrice qui, chez le loup, détermine désormais l'acte de se lever, acte lié lui-même à la sensation de manger un morceau de viande. Il deviendra finalement inutile d'employer la longe : le loup, étendu par terre, attendra le signal donné par la sirène et, dès que le son sera produit (après une attente que l'on fera intentionnellement plus ou

moins longue), l'animal sautera sur ses quatre pattes. Ce sera là un mouvement réflexe absolument en dehors de sa volonté, une véritable manie enseignée.

A ce moment, tout est prêt pour l'expérience. Nous n'aurons plus qu'à provoquer, à plusieurs reprises, le mouvement appris, en diminuant à chaque épreuve, la hauteur du son rendu par la sirène, c'est-à-dire le nombre de vibrations à la seconde. Tant que la réaction se produira, nous pourrons recommencer l'expérience, en produisant des sons toujours plus graves, jusqu'au moment où, à des vibrations trop lentes, ne correspondra plus aucune réaction : nous serons alors à la limite de la sensibilité auditive du loup. Nous aurons déterminé le seuil de la sensation.

Il nous est impossible de rendre compte ici des minutieuses recherches entreprises à V Institut de psychologie zoologique, depuis une douzaine d'années, sur les facultés sensorielles des animaux et spécialement sur le seuil des sensations; nous avons voulu seulement montrer par un exemple que de telles investigations sont possibles. Nous indiquerons toutefois quelques conclusions générales relatives à cette question et ayant leur application pédagogique.

Notons d'abord que si un animal dont tous les sens manquent de finesse, relativement à la moyenne de l'espèce, est toujours peu intelligent, le sujet qui possède au moins un sens affiné — ceci est très remarquable — se montre aussi bien doué intellectuellement que ceux qui ont plusieurs sens développés. Ce fait indique, semble-t-il, que les facultés psychiques Hachet-Souplet. 2

élevées peuvent s'exercer aussi bien sur n'importe quelles données sensorielles.

Les sensations musculaires sont les plus impérieuses ; elles dominent toutes les autres. Quand une habitude musculaire est acquise, elle a une tendance à se reproduire, même quand des impressions olfactWes, auditives ou visuelles, de nature à la contrarier, sont produites par le monde extérieur. Ceci montre l'importance d'une bonne éducation, réalisée d'emblée, des mouvements et des gestes.

Une autre question nous a préoccupé ; nous avons comparé l'intensité de l'excitant à celle de la réaction chez l'animal ; et nous avons constaté que cette dernière reste la même tandis qu'au cours de répétitions successives, l'on fait décroître l'excitant jusqu'à la limite même de la sensibilité, jusqu'au seuil de la sensation. Il y a là une indication, pour l'éducateur, qui peut continuer d'obtenir les mêmes réactions, en diminuant peu à peu les moyens de contrainte (hauteur de la voix ; manifestations diverses de nature à impressionner le sujet, etc.).

Il était intéressant de tenter de vérifier, en ce qui concerne les animaux, la loi de Fechuer, d'après laquelle, on le sait, l'écart est moindre entre deux sensations qu'entre les excitations qui les déterminent. Nous avons fait de nombreux essais dans ce but suides espèces très différentes ; les résultats n'ont pas toujours été concluants ; cependant des expériences pratiquées sur des oiseaux nous ont donné satisfaction .

Nous avons par exemple dressé des pigeons à aller se placer dans une espèce de niche voûtée, éclairée par une lampe de 9 bougies, puis à s'envoler, dès qu'ils percevaient une augmentation d'éclairement.Âu début, les oiseaux étaient chassés avec la main, aussitôt après l'augmentation d'éclairement, puis, une association de sensations s'étant formée, ils s'envolaient sans qu'on eût besoin de les chasser et dès qu'ils recevaient brusquement le surplus de lumière. Lors des premières répétitions, une différence considérable d'intensité lumineuse (au moins 100 bougies) était seule remarquée par les oiseaux, nous parvînmes cependant après un grand nombre de séances, à déterminer leur départ en produisant un brusque éclairement de 13 bougies, succédant à un éclairement de 9 bougies. Une différence plus petite n'a jamais provoqué l'acte-signal. Plus tard, la loi de Fechner fut toujours vérifiée, du moins grossièrement, c'est-à-dire que, pour obtenir une série de départs des pigeons — en les ramenant dans leur niche et en donnant, comme premier éclairement à V arrivée, celui-là môme qui avait été nécessaire pour déterminer le précédent départ — il a fallu, pour obtenir l'acte-signal, faire croître les excitations lumineuses à peu près régulièrement, en une progression géométrique dont la raison d'habitude était 4/3, tandis que les sensations liées h l'acte-signal croissaient évidemment en une progression arithmétique dont la raison était 1. Nous avons obtenu d'autres vérifications de cette loi fondamentale de la sensibilité différentielle.

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