ESSAIS INCONSCIENTS. JEUX
Qu'est-ce que l'Instinct?
A quelque point de vue qu'on se place : spiritualisme, vitalisme, théorie mécaniste, etc., on accordera qu'il est, chez les êtres vivants, des réactions qui apparaissent comme dépourvues de toute connaissance du but. Dès lors il est indiqué de les grouper et de leur donner un nom générique : on a choisi depuis bien longtemps celui d'instinct. Ceci n'implique aucun jugement sur l'analyse finale de ces actes, ni de leur genèse ; mais établit une utile démarcation.
Ici se pose une question de grande importance. Peut-on, vraiment, savoir si un animal comprend ou ne comprend pas le but d'un acte qu'il accomplit ? On le peut souvent de façon sûre. La chose est facile en ce qui concerne les animaux inférieurs ; chez les espèces supérieures, les phénomènes d'instinct sont quelquefois difficiles à déterminer par suite de Tinter-
vention de l'intelligence qui, après un échec de l'instinct, peut se substituer à lui; et la discrimination devient moins nette; mais il suffît de pouvoir isoler, dans certains cas, des manifestations instinctives pour déterminer leur caractère propre.
C'est son inaptitude aux adaptations nécessaires et rapides qui nous fera reconnaître l'instinct. L'ancienne psychologie le représentait comme infaillible ; la méthode expérimentale a montré que cela n'est vrai que quand les conditions extérieures et intérieures (les excitations provenant du milieu ambiant et des organes) ne sont en rien, ou seulement en très peu de chose, modifiées. Dès que le hasard ou l'expérimentateur introduisent des changements d'une certaine importance dans le modus vivendi des animaux inférieurs, ceux-ci sont désorientés, leurs instincts ne fonctionnent plus ou fonctionnent à faux, avec persistance, souvent de façon nuisible à l'espèce ou à l'individu. Il est donc possible de distinguer ces phénomènes d'autres phénomènesqui; eux, même dans desconditions nouvelles, ne se produisent généralement pas à faux : ceux de l'intelligence, consistant en une adaptation immédiate et parfaite à des circonstances nouvelles.
Toutefois il ne s'agit nullement, notons-le expressément, d'opposer l'instinct à l'intelligence comme à son contraire, trop de faits indiquent que ce serait là une conception fausse, car celle-ci doit beaucoup à celui-là. Nous nous expliquerons sur ce point.
Les erreurs de l'instinct sont innombrables, depuis les tentatives de préhension de matières organiques Hachet-Souplet. 2.
que font les hydres quand on les place dans du bouillon ne contenant aucun corps solide à saisir, jusqu'aux efforts inutiles de la larve du Fourmi lion qui, bien que sachant creuser un piège à insectes avec une ingéniosité et une prévoyance apparentes et guetter ses proies comme un patient chasseur à l'affût, n'a cependant aucune idée du but de ses actes. En effet, si sur un terrain plat, on met à sa portée des animaux vivants ou fraîchement tués, elle ne cherche pas à les prendre et se met à creuser quand même un piègeentonnoir qui ne lui est pas nécessaire. Bien plus, empêchée de le creuser, elle se laisse mourir de faim plutôt que d'absorber les proies qu'on lui présente et qu'elle ne doit pas à son industrie. Nous avons rapporté dans la Genèse des Instincts de nombreux faits de ce genre.
La fonction essentielle, celle qui subsiste chez les êtres les plus simples, V assimilation est assurée chez tout animal, s'agirait-il d'une amibe, par des actes, que nous estimons en les comparant aux nôtres, êlre les signes de l'activité de deux instincts : la faim e t la peur. Ce dernier mot va être expliqué : « L'animal monocellulaire ou pluricellulaire, disions-nous dans La Genèse des Instincts (p. 99), est un composé protoplasmique formé d'éléments mobiles et apparaît comme une sorte de système planétaire dont les parties infiniment petites, animées de forces acquises par
la nutrition, sont entraînées dans un remous perpétuel. Au point de vue psychologique, tout se passe comme si les objets du monde extérieur capables de participer à ces mouvements qui sont la vie, capables d'apporter aux éléments cellulaires une énergie remplaçant celle qui est à chaque instant dépensée par Fanimal, attiraient celui-ci. Les choses capables d'être ainsi entraînées dans le remous de la vie sont ce qu'on appelle les aliments, les matières assimilables. Au contraire, tout ce qui est de nature à troubler les réactions du protoplasme (matières chimiquement nocives, chocs, etc..) repousse l'être vivant. » A l'origine, la peur est donc une sorte d'horreur pour ce qui ne vient pas au torrent de la vie; le phénomène biologique étant essentiellement une assimilation, la tendance défensive s'applique à repousser ce qui est contraire à l'assimilation. Dans la faim, pourrait-on dire, l'être vivant « fait machine en avant; dans la peur, il fait machine en arrière ». La faim et la peur sont les instincts fondamentaux, les seuls qui dépendent de la nature même de la matière vivante et dont l'essence ne semble pas modifiable (1). Ils sont représentés psychiquement par des sensations affectives et représentatives, mais la conscience proprement dite
(1) L'antithèse de la faim (assimilée à l'égoïsme) et de l'amour (assimilé à l'altruisme) est une théorie séduisante, prêtant à des développements brillants, mais en opposition avec les faits d'observation physiologique. En effet, le besoin de nutrition — en psychologie la faim — ne peut être opposé à l'amour puisque la reproduction n'est qu'un « débordement de nutrition »,
de la faim et de la peur n'apparaît qu'au haut de la série animale.
Nous appelons « instincts dérivés ou spéciaux » des transformations et des complications des instincts fondamentaux. Ce sont des actes plus ou moins complexes que les animaux ont été entraînés peu à peu à accomplir parce que les conditions extérieures ne leur permettaient qu'à ce prix de retrouver des sensations de plaisir ou d'éviter des sensations de douleur. Ce sont des moyens détournés et inconscients de se procurer tout ce qui est nécessaire à la vie et d'écarter autant que possible ce qui peut la détruire. On ne conçoit donc ces transformations que comme organisées par la sensation. Des philosophes comme Vacherot ont cherché, au contraire, à prouver que ces instincts sont antérieurs à la sensation. Ce qui semble les avoir trompés, c'est que les animaux actuels de chaque espèce naissent avec un héritage d'instincts dérivés et les manifestent avant toute expérience de la vie individuelle; mais ces instincts proviennent manifestement de l'expérience sensorielle des ancêtres des animaux actuels.
L'être vivant, a-t-on dit souvent, est un accumulateur d'énergie. Les forces qu'il puise dans le monde extérieur se distribuent selon trois modes principaux.
Dans le cas le plus ordinaire, l'énergie somatique se concentre, avec ordre, successivement sur des organes différents : « Les excitations extérieures font passer
dans tels ou tels muscles, telles ou telles glandes, l'énergie somatique, qui, à partir d'un certain degré de Téchelle, est centralisée dans des appareils nerveux. Est-ce une proie, un butin qui apparaît? Tout l'appareil de la nutrition et les muscles qui le servent sont excités. Est-ce un animal de même espèce et de sexe contraire ? C'est l'appareil de la génération qui a une tendance à fonctionner. Est-ce un ennemi ? Les muscles servant à la défense ou à la fuite entrent en action. Par ce déplacement des points d'application de la force amassée, de l'énergie latente, l'animal fait face aux divers besoins de sa vie. » {La Genèse des Instincts, pp. 106-107.)
Nous verrons que l'art de dresser consiste essentiellement à savoir déterminer à propos ces déplacements des points d'application de l'énergie somatique, c'està-dire à substituer des impressions causées par l'attrait d'un appât ou la menace d'un coup aux excitations que produit le monde autour de l'être vivant à l'état de nature.
Le second mode de distribution de l'énergie somatique est la décharge diffuse qui détermine ce que M. Jennings a appelé les « essais inconscients » des animaux. Lorsque l'être vivant éprouve une impression accompagnée de surprise, ou bien encore quand, stimulé dans le sens de l'attraction ou delà répulsion, il ne trouve pas la voie qui lui permettrait d'obéir à cette attraction ou à cette répulsion, son énergie somatique semble se répandre pour ainsi dire dans toutes les voies de décharge possibles ; il a l'air de
DE L'ANIMAL A L'ENFAiNT
faire des essais, et ne s'arrête que quand il a trouvé l'impression agréable qui accompagne une délivrance matérielle ou un fonctionnement physiologique. Voici, par exemple un Lucane cerf-volant enfermé dans une petite cage dont la porte à glissière se soulève de bas en haut. Ce coléoptère a faim et désire manifestement sortir de sa prison, il s'agite en tous sens et à l'air de chercher une issue. Un animal intelligent, après avoir observé le jeu de la porte, tenterait de la faire manœuvrer, le Lucane n'agit pas ainsi, il tourne en tous sens, prend dans ses mandibules, chaque barreau successivement, secoue la porte également, mais fait vingt et cent tours avant de remarquer qu'elle est une porte. Finalement, lors d'un essai plus énergique que les précédents, il soulève par hasard cette porte et s'échappe. En admettant qu'il se fût agi d'un animal intelligent, mais qui. étourdi, n'aurait pas pris garde d'abord au mécanisme de la trappe, replacé dans la cage, une seconde fois, il n'aurait plus eu, du moins, aucune hésitation, il aurait su sortir immédiatement. Or le Lucane recommencera ses essais ; il ne trouvera le moyen de sortir que très longuement; et ce ne sera qu'après un grand nombre d'incarcérations successives qu'il pourra se passer de tout essai matériel et sortir immédiatement. Tout indique donc qu'il n'avait pas compris les moyens de s'évader, qu'il avait agi sans règle directrice, mais que parmi une foule de mouvements différents, provoqués au hasard, il a fini par éliminer tous ceux qui n'étaient pas associés à la sensation agréable
du succès. Ces espèces de tâtonnements auxquels nous avons consacré de nombreuses pages dans la Genèse des Instincts, n'étant que des commencements d'actes toujours abandonnés s'ils ne conduisent pas a une sensation de détente, constituent un « mécanisme psychique » évidemment supérieur à la réaction directe de l'instinct, qui détermine souvent des erreurs tenaces et finalement funestes. En effet, à supposer que le Lucane eût agi dans le sens unilinéaire d'une seule et même réaction devant l'obstacle à sa liberté, il se serai t acharné sans fin sur un barreau quelconque et n'aurait obtenu aucun résultat. N'y a-t-il pas dans ces espèces de balbutiements psychiques de l'animal dont l'intelligence proprement dite n'est pas encore ouverte, une admirable façon de s'adapter? En tâtonnant dans l'ombre morale où il vit, il finit par trouver ce qu'il a intérêt à découvrir; la sensation agréable du succès remplace pour lui cet encouragement verbal qui guide le chercheur aux yeux bandés dans les parties organisées par les enfants.
Les essais inconscients sont la forme plastique de l'instinct. Ils ont eu, assurément, la plus grande influence sur l'évolution ; car ils conduisent nécessairement à un grand nombre d'actes nouveaux qui se fixent s'ils sont utiles et fréquemment répétés, Nous verrons qu'il y a lieu d'en tenir largement compte dans toute espèce d'enseignement animal ou humain.
Les jeux sont, eux aussi, des essais inconscients ; ils ne se distinguent des essais ordinaires que par un seul caractère : c'est qu'ils résultent non de déplace-
ments brusques de l'énergie somatique ordinaire, mais d'un excès d'énergie. Le jeu est donc tout particulièrement créateur, innovateur, fécond en actes nouveaux. Groos a écrit un fort bon livre sur les jeux, qu'il considère comme un préexercice des instincts déjà organisés. Pour nous, son importance est plus grande encore ; nous le considérons philogénétiquement comme Tun des principaux facteurs des instincts et comme un élément capital au point de vue de la pédagogie et du dressage.
Nous n'avons certes pas cherché à faire dans ce chapitre un examen systématique des réactions d'ordre psychique propres aux animaux ; nous avons voulu seulement indiquer la large base sur laquelle repose toute éducation : les instincts se manifestant sous des aspects divers selon l'état de répartition de l'énergie somatique. C'est en apprivoisant, en domestiquant en dressant l'animal et en le soumettant à des expériences diverses que nous allons pénétrer plus avant dans sou psychisme.