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CHAPITRE III

Ce qu'enseigne V apprivoisement (1).

Il ne semble pas y avoir de meilleur moyen d'étudier les instincts dérivés que d'essayer d'en réaliser de nouveaux... Nous chercherons donc à créer artificiellement des rouages psychiques en mettant des animaux dans des conditions extérieures nouvelles. Nous commencerons par des essais de domestication.

L'animal domestique, est celui qui, vivant constamment ou pendant des périodes déterminées, dans une liberté relative, reste toujours, par son propre effort, à la portée de l'homme, se reproduit dans son voisinage et lui rend des services. Les abeilles, les pigeons, les chats et beaucoup de chiens jouissent, en tout temps, d'une grande liberté; les moutons, les vaches

(1) Ce chapitre a été publié en partie dans la Revue scientifique.

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peuvent être habitués à rentrer à la ferme sans conducteur. Et, si le cheval et le chien de garde restent attachés pendant des périodes plus ou moins longues, ce n'est que parce que l'homme y trouve sa commodité. Que celui-ci ouvre leurs écuries ou détache leurs liens, ces animaux resteront, eux aussi, à sa disposition; éloignés de leurs abris habituels, ils y reviendront par leurs propres moyens, parfois de très loin et montreront ainsi leur besoin acquis de servi- Inde,

Placé dans un parc grillagé autour duquel circulent gardiens et curieux, un animal sauvage, nouvellement importé, est effrayé par ces « objets » inconnus. Comme les animaux libres, même les plus forts physiquement, ont eu à souffrir (dans le passé de l'espèce et dans la vie de l'individu considéré) de nombreuses surprises causées par des individus inconnus d'eux, tout ce qui est nouveau prend à leurs yeux, de ce fait, le caractère du danger immédiat.

Ce n'est que quand elles ont vécu dans des conditions exceptionnelles que les bêtes sauvages n'ont pas cette crainte de l'inconnu. Ces conditions ne sont réalisées que dans des îles ou des territoires très isolés, où les espèces, tout en se faisant la guerre, se perpétuent sans surprises plus ou moins préjudiciables, causées par l'attaque d'êtres nouveaux pour eux, hommes ou animaux. On se rappelle, à ce sujet, les observations de Darwin, relatives à un faucon des îles Galapagos, qui resta sur une branche quand on s'approcha de lui et se laissa même toucher, et à des oi-

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seaux qui vinrent boire jusque sur la table de l'illustre naturaliste.

A part de rares exceptions de ce genre, les animaux, avant d'avoir appris par l'expérience matérielle ce qu'ils peuvent attendre d'un objet nouveau et qui se révèle soit par un attouchement, soit par une impression auditive ou visuelle, ont une tendance marquée à le fuir.

C'est là l'explication d'observations curieuses faites dans les ménageries. Ainsi, le dompteur Bidel faisait garder précieusement une peau de mandrill, d'une forme bizarre ; et ses aides n'avaient qu'à la présenter aux fauves quand, lors d'une répétition, ils se montraient trop audacieux : terrifiés à cet aspect, lions et tigres se soumettaient aussitôt.

Les singes de toutes espèces ont la crainte de l'inconnu extrêmement développée. Nous l'avons observé bien des fois. « Malgré leur force si prodigieuse, écrivait M. Metchnikoff à propos des anthropoïdes, ils ont le caractère poltron. Ne se rendant pas compte de leur supériorité, ils fuient à l'approche du moindre danger imaginaire. Nos jeunes chimpanzés dont les dents et les muscles étaient déjà des armes redoutables, manifestaient une grande peur lorsqu'on les mettait en présence d'animaux aussi inoffensifs et aussi faibles que cobayes, pigeons et lapins. Même les souris leur inspiraient de la crainte au début et il leur fallait un véritable apprentissage pour ne pas fuir devant un ennemi aussi méprisable. » Les éléphants ont une erainto 1res manifeste des souris; et

l'on pourrait multiplier à l'infini des exemples de ce genre.

On croit communément que l'apprivoisement, qui est la perte de la crainte des objets inconnus, n'est réalisable que par une seule méthode consistant à offrir à l'animal une nourriture qu'il aime et à obtenir qu'il la prenne dans nos mains, ou tout au moins auprès de nous. Ceci n'est qu'un procédé très insuffisant. On n'obtient, du reste, à si bon marché, une certaine obéissance que des animaux qui n'ont pas une grande frayeur de l'homme. Les autres se laisseraient mourir de faim plutôt que de venir prendre l'appât. Il n'y a là qu'une sorte de sollicitation timide, une espèce de prière adressée à l'animal : « Viens ici pour me faire plaisir ! » semble dire le « charmeur ». Sans doute, il arrive que les oiseaux de nos parcs, vivant déjà très près de l'homme et n'ayant guère peur de lui, sont séduits par cette invitation et se laissent attirer ; il en va tout autrement d'un être sauvage, vraiment sauvage. Celuilà a besoin d'un entraînement méthodique ; il ne s'agit pas de le prier, il faut lai imposer un traitement particulier.

Examinez, d'une part, un animal sauvage placé dans un grand parc entouré d'une grille, et ayant à sa disposition un abri qu'il a déjà utilisé; d'autre part, un animal domestique placé dans les mêmes conditions : et comparez leurs « comportements » quand un homme marchant tranquillement, sans s'arrêter, traverse le parc en passant entre ranimai et l'abri. La bête sauvage va fuir le centre du parc et cherchera,

avec une sorte de frénésie, à traverser la grille ou à la franchir. La bête domestique, si elle est familière, viendra à l'homme; peu familière, elle commencera par ébaucher le même mouvement que la bête sauvage; mais elle fera rapidement un crochet et se précipitera dans son abri. C'est le crochet de la servitude. En somme, l'animal sauvage agit pour fuir à tout jamais l'homme; l'animal domestique va à l'homme, ou se replie dans l'habitation que l'homme lui a donnée.

L'apprivoisement, dit « à la rotonde », peut imposer plus ou moins rapidement le « crochet de la servitude » à tout mammifère et à tout oiseau. Nous allons en donner la description.

« Pour agir sur les qualités intérieures de l'animal, nous n'avons qu'un moyen : « son intelligence », a dit Flourens. Nous estimons que c'est là une erreur. « Apprendre » n'est pas « comprendre ». Aussi ne chercherons-nous à déterminer que de simples associations nouvelles d'impressions affectives et représentatives, sans demander aucune espèce de raisonnement. Tant mieux si l'animal nous comprend, mais cela n'est pas indispensable.

La rotonde est un petit parc circulaire dont l'étendue varie suivant les sujets à apprivoiser. Au centre, se trouve un abri à plusieurs ouvertures. Deux cloisons ayant la largeur du rayon de la rotonde, et montées sur roues, peuvent se déplacer de façon à partager en deux la superficie totale du parc, quand on les met l'une dans le prolongement de l'autre, ou bien à ré-

trécir de plus en plus Tune des deux parties, si on les fait se rapprocher ; elles peuvent donc constituer finalement un couloir étroit allant de la périphérie au centre. C'est ainsi qu'on les utilise tout d'abord.

Lors des premières leçons, l'animal ne dispose que d'un espace limité par la grille de la rotonde, les deux cloisons et l'abri, dont la porte donnant sur cette espèce de couloir est seule ouverte. On choisit un moment où il se promène dans son réduit et l'on fait intervenir un « épouvantail ». C'est tout simplement un homme couvert d'un sac; il se présente à la grille et, au besoin, brandit un bâton auquel on a attaché des lanières de papier. L'animal ne manque pas, alors, de se replier dans l'abri central, qui est le point le plus éloigné de ce qui lui a fait peur. Aussitôt, l'épouvantail se retire. Le lendemain, les cloisons mobiles seront plus écartées Tune de l'autre, pour le reste, on procédera de la même façon. Au bout d'un certain nombre de leçons (les cloisons étant toujours plus écartées et finissant par couper le parc en deux parties), on peut constater que l'animal n'a plus aucune hésitation à chercher un refuge au centre, quand apparaît l'épouvantail. On supprime dès lors les deux cloisons mobiles. A ce moment, on doit avoir obtenu que le sujet rentre dans l'abri dès qu'il aperçoit r épouvantait et quand bien même ce mouvement tendrait à le rapprocher de ce dernier ( c'est le cas lorsque Tépouvantail se présente à la grille à un moment où la bête se trouve par rapport à lui, au delà du refuge central).

Que vaut ce résultat au point de vue psychologique ?

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Il est très considérable. A un être pour lequel tout était menaçant et qui ne savait pas écarter les causes de sa peur, échapper, à ce qui l'effrayait, à un être qui ne savait que courir en tous sens sous l'empire de la peur et qui finissait par s'affoler, nous avons appris à retrouver, en toute circonstance, un refuge. Dans ce refuge, il est chez lui; à l'impression de sécurité qu'il ressent, il associe bientôt cette sensation de détente qu'il éprouvait dans ses cachettes, quand il vivait à l'état de nature ; et, dès lors, il reprend peu à peu son « équilibre psychique ». Rien de ce qui l'effrayait ne lui paraît plus aussi terrible, puisqu'il a le moyen d'échapper rapidement aux objets qui lui font peur.

Des recherches faites au moyen d'unsphygmographe et de différents appareils ont montré combien les troubles physiologiques qui accompagnent la course affolée d'un animal sauvage effrayé diffèrent de l'état, déjà presque normal, d'un animal, hier encore sauvage, maintenant en voie d'apprivoisement et qui est étudié au moment où il vient de rentrer dans son abri, après avoir aperçu l'épouvantail. 11 est « blasé », pourraiton dire métaphoriquement, sur un danger qu'il écarte désormais avec la plus grande facilité.

Peu- à peu cet acte consistant à « rentrer chez soi » en cas d'alerte, va devenir une habitude invétérée, un véritable instinct qui maintiendra l'animal à la portée de l'homme et rendra possible la suppression de toute barrière

Mais, avant de le laisser libre, il faut compléter son éducation, et, tout d'abord, lui faire faire ample con-

M DE LANIMAL A L'ENFANT

naissance avec les objets, les animaux qu'il est sujet à rencontrer dans une ferme. C'est la seconde partie de l'apprivoisement à la rotonde. Ce travail est assez long ; on y procède en plaçant objets et animaux sur le parcours de rentrée au nid. Comme ils ne causent jamais aucun mal à la bête que Ton domestique, celle-ci finit par n'y plus faire attention. L'atténuation des sensations affectives par la répétition est un fait du domaine de l'observation banale,

Ces transformations psychiques imposées si facilement à des animaux sauvages montrent que tout instinct dérivé est un ensemble toujours modifiable de réactions et de sensations et non point, comme on le pensait jadis, comme le croyait Fréd. Cuvier, une « faculté », une et indivisible, antérieure à l'expérience sensorielle et créée une fois pour toutes.

L'apprivoisement revêt un caractère particulièrement intéressant quand il est appliqué à des espèces réputées féroces. Nous nous arrêterons à cette question, qui se confond avec celle de la genèse de « la bonté » et qui, au point de vue général, nous permettra d'insister sur la plasticité relative des instincts.

La notion de bonté, si claire dans le langage courant, n'est pas aussi simple au point de vue biologique. Dans bien des cas, elle perd complètement le sens qu'on lui attribue ordinairement. Les grands carnassiers qui ne peuvent vivre que de proies vivantes, sont-

ils donc « méchants » quand ils égorgent des herbivores ou d'autres animaux ? Non, certes, puisque leurs fonctions les portent à agir ainsi et qu'ils ont été spécialisés dans cette direction par les influences extérieures ! C'est agir selon la morale de leur espèce que de suivre les grands courants de leurs instincts. A. Giard l'a bien compris lorsqu'il a dit : « Un être criminel est un être qui ne serait pas adapté à son milieu... Le tigre qui ne dévorerait pas d'autres êtres serait vicieux pour ses concitoyens tigres ; il serait mal adapté et serait mangé très rapidement. » Apprivoiser un tigre, c'est donc le dépraver; voilà ce que nous appelons cependant le rendre bon... Ceci prouve qu'il y a plusieurs morales.

La vraie « morale des animaux » à l'état de liberté consiste dans l'organisation des rapports entre individus d'une même espèce. Chez les plus intelligents, comme chez les plus inférieurs, l'affection familiale est toujours basée sur l'intérêt de l'espèce et souvent strictement limitée à des périodes correspondant à des phénomènes physiologiques déterminés. (Par exemple la protection maternelle chez les chiennes correspond à l'époque où elles ont du lait; plus tard, elles traitent leurs petits comme le premier chien venu.) Les soins que donnent les parents aux jeunes sont probablement des actes qui se rattachaient d'abord à la décharge diffuse de l'énergie somatique et qui, peu à peu, ont été fixés par la sélection parce qu'ils étaient utiles à l'espèce.

L'union entre plusieurs individus est toujours limitée Hachet-Souplet. 3,

à des circonstances données : ainsi, dans les ruches, le massacre des reines supplémentaires et des mâles devenus à charge à la communauté est de règle.... Il est bon de sonder ainsi le prétendu altruisme natif des animaux... î Que dire des espèces, très nombreuses, chez lesquelles toute plainte est confondue avec 6le cri d'un ennemi qui faiblit et où il est de règle d'achever les blessés qui crient? Que dans une cour, où des chiens sont lâchés, l'un d'eux se foule une patte en sautant, ou marche sur des pierres et jette des cris : tous les chiens se précipiteront immédiatement sur lui. Dans les cages des ménageries, dans les officines de dressage, des lions, des tigres, mis en présence ne s'occupent pas les uns des autres tant que le dompteur les force à « travailler »; mais que, pendant un exercice, un cri de détresse, une plainte retentisse, ou qu'un animal tombe : c'est instantanément une conflagration générale. Que, sur un arbre, un corbeau blessé, jette des cris : il viendra d'autres corbeaux qui l'achèveront. On a pris souvent ces instincts de combativité pour « une entr'aide » ! Cornish a cité le fait suivant : « Quelques vestiges d'altruisme se découvrent encore chez les animaux domestiques. C'est ainsi que j'ai vu un cochon essayant d'en aider un autre, d'une autre famille, à sortir d'une clôture en palissade où la pauvre bête s'était stupidement engagée. Attiré par les cris du malheureux,., le cochon arriva précipitamment, prit dans sa gueule la tête de son confrère et s'efforça de la tirer à lui ; sûrement il aurait arraché la tête du petit cochon si je n'étais point survenu, »

L'optimisme de l'excellent écrivain anglais était sans borne...

L'animal n'est essentiellement ni bon, ni méchant : il suit sa voie. Quand son intérêt, son plaisir, la satisfaction de ses instincts coïncident avec une douceur, qui se trouve être utile ou agréable à l'homme, on le proclame « bon ». Ni la bonté, ni la méchanceté ne sont, chez aucun animal, des instincts primordiaux dépendant de sa nature ; mais des instincts dérivés et toujours modifiables.

Si nous nous plaçons au point de vue de l'art des dompteurs; il est évident que la transformation d'un lion ou d'un tigre en un animal que l'on puisse toucher et laisser à peu près libre impunément, comme un bon caniche, mérite d'être envisagée lorsqu'on s'occupe des moyens d'amender et d'éduquer les hommes...

Il y a deux manières de « dompter » les fauves, si l'on entend par dompter un animal entrer dans sa cage et le faire « travailler ». La première consiste à l'obliger à agir loin de soi, au bout du fouet; la seconde à l'approcher, à le toucher, à lui ouvrir la gueule pour y placer la tête, etc. Cette seconde manière est une sorte d'apprivoisement.

Il est bien entendu que l'on ne tentera d'apprivoiser que des fauves encore jeunes. Ils seront toujours nourris très soigneusement; on s'occupera ensuite de détruire la frayeur qu'ils ont de l'homme ; car cest dans V affolement de la peur qu'ils sont surtout dangereux. Pour rassurer son élève, le dompteur s'assoira au milieu de la cage et lui jettera à quelque distance, de

petits morceaux de viande. Peu à peu l'animal s'habitue à la présence de l'homme et associe à sa vue l'impression agréable de manger la viande qu'on lui jette. Ceci est un procédé basé sur le même principe que les associations d'impressions dans l'apprivoisement à la rotonde. Finalement la bête, tout en craignant l'homme, n'en a plus une peur qui l'affole, et elle finit par manifester son contentement quand il paraît dans la cage. A la moindre manifestation d'hostilité le maître sévit, frappe plus ou moins violemment, pique ou brûle, quitte à recommencer à amadouer l'animal. Il le tient ainsi dans une sorte d'équilibre psychique, en le faisant osciller entre l'attirance, le plaisir fourni par l'appât et, d'autre part, la douleur occasionnée par le fouet ou la fourche. Et ce singulier traitement détermine une sorte d'amitié respectueuse. Peu à peu l'animal est complètement vaincu ; il désire, il craint, il a peur, il prend confiance d'après une intonation de voix, un geste du maître.

Dans le « domptage » du premier ordre, qui ne vise que les exercices exécutés au bout du fouet; il se produit aussi une atténuation considérable de la « férocité » native. Tant qu'une fauve n'a pas « une fuite réglée » devant la cravache, tant qu'il ne sait pas se placer dans les conditions matérielles où son maître le laisse relativement en repos, il est dangereux, parcequ'il reste sous l'empire d'une peur excessive. (Il faut, ici encore, se rappeler ce que nous avons dit de l'apprivoisement à la rotonde). Le fauve finit par trouver dans quelque coin de cage, ou sur des appareils, des

instants de tranquillité pendant lesquels il se reprend ; et, comme ce n'est que dans l'affolement qu'il est capable de se jeter sur l'homme, une fois tranquillisé, il cesse d'être redoutable.

La règle générale est que tout mammifère carnassier, pris à l'état sauvage et n'ayant aucune tare, peut devenir « bon » au sens humain : « Le lion, le tigre apprivoisés (écrivions-nous dans notre Examen psychologique des animaux) (1) se montrent affectueux pour ceux qui les soignent et les caressent. » Nous avons gardé pendant très longtemps dans notre cabinet un chacal qui était aussi doux qu'un chien. Les animaux nés dans les ménageries sont, quoi qu'on dise, beaucoup moins à craindre que les autres.

Le cas des singes et des éléphants est tout particulier.

Les singes ont certainement ridée de l'injustice de leur condition de prisonniers; le fait de les tenir captifs est pour eux un « grief » qui de jour en jour les rend plus hostiles à l'homme ou plus mornes, plus désespérés. J'ai élevé une multitude de singes appartenant aux petites et aux grandes espèces ; et, à part ceux qui étaient laissés en liberté, je ne crois pas pouvoir donner le nom d'attachement, d'amitié à ce qu'ils ressentaient pour moi ou pour leurs gardiens. Il leur arrivait certainement de nous faire fête; mais un instant après, nous pouvions parfaitement recevoir un coup de dent. Seuls, je le répète, les singes vivant en liberté s'atta-

(1) Paris, Schleicher.

chent réellement au maître. Parmi ceux qu'on enferme, beaucoup meurent d'ennui. M. le docteur Sokolowsky, attaché au jardin zoologique de Stellingen, nous a communiqué à ce sujet la note suivante : « Les jeunes gorilles que j'ai observés dans notre jardin zoologique ne vivaient que très peu de temps ; et Ton peut être convaincu qu'il se produit chez eux, une sorte de consomption par suite d'un véritable « désespoir ». Leur moral souffre visiblement; ils restent silencieusement assis dans un coin de leur cage, mangent à peine les bananes, qu'on leur tend, et on les trouve morts un matin sans que leur autopsie puisse indiquer aucune maladie particulière. » Les macaques, les rhésus, les cynocéphales, et surtout les sapajous, ne se portent jamais aussi bien que quand on s'occupe d'eux avec sollicitude. Enfermés dans des cages étroites, ils deviennent tristes, ne mangent pas et tombent souvent malades. Il est vraiment impressionnant de voir la mimique des sapajous qui. du fond de leur cage, ont l'air de demander à leur gardien de les faire sortir, de penser à eux ! Chez beaucoup d'espèces, à cette période de tristesse et d'humilité, succède celle de la méchanceté la plus manifeste. Les vieux singes sont pour la plupart intraitables.

Il en est à peu près de même des éléphants, dont les mâles adultes, quand on les tient enfermés, deviennent les plus dangereux animaux qu'il y ait au monde .

La conclusion de ce chapitre est que la transformation artificielle du caractère des animaux peut être

beaucoup plus complète et moins lente que les théoriciens de l'évolution ne le supposaient eux-mêmes.

Les espèces supérieures, comme les singes et les éléphants sont plus difficiles que les autres à apprivoiser parce qu'elles souffrent « moralement » du manque d'indépendance, — ce qui indique une mentalité presque humaine.

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