CHAPITRE V
Les « matériaux » que les associations unissent en complexes comprennent des sensations représentatives , venues par les appareils sensoriels, et des sensations affectives pouvant parvenir au sensorium, soit par la voie des sens, soit par celle des éléments nerveux ayant pour origine les organes internes. Les sensations représentatives homosensorielles ou hétérosensorielles s'associent entre elles avec la même facilité. Mais les sensations affectives ont une importance toute particulière dans la formation des complexes. La sensation-mère d'une association, le bourgeon associatif, est presque toujours une sensation affective (plaisir ou douleur), liée à une réaction motrice, qui la signale à l'observateur. Il semble que toute sensation affective « tonifie » ses voisines et crée rapidement entre elles un lien puissant.
La contiguïté des excitations détermine la conti-
guïté des sensations dans la « chaîne associative » et l'observation montre qu'en général les sensations se reproduisent dans Tordre d'enregistrement. Mais il convient d'insister sur un point extrêmement important : en dehors des phénomènes intellectuels proprement dits, la chaîne s'allonge ordinairement par adjonctions opérées lors de répétitions des mêmes excitations extérieures, en remontant vers les premières sensations provoquées.
« C'est une erreur fondamentale, disions-nous dans une communication au Congrès de psychologie de Genève, de supposer que les moments où les sensations s'associent par contiguïté, se suivent toujours les uns les autres, dans l'ordre même de succession où les excitations se produisent dans le temps. Les complexes ne se forment pas ainsi dans le dressage; les associations qu'on y provoque sont récurrentes . C'est-à-dire que la chaîne est successivement rattachée de plus en plus haut, à des antécédents de plus en plus anciens, sans que l'ordre de succession des sensations qui aboutissent à l'acte soit changé, quand la chaîne est reproduite dans le champ de la mémoire. Il y a là une loi psychologique qui semble avoir une portée générale. »
Un exemple concret est nécessaire. Un chien doit être dressé à tourner autour de morceaux de carton sur lesquels des chiffres sont peints, et à ramasser l'un d'eux quand le maître produira un claquement de langue. Il faut que toutes les sensations qui, plus tard, devront être associées soient données dès le premières répétitions. On place sur l'un des cartons
un petit sac de toile renfermant un os et, au moyen d'une longe, on force le chien à décrire un cercle autour des morceaux de carton. Quand il arrive à la hauteur de celui sur lequel on a placé le sac, on produit un claquement de langue et on laisse le chien s'emparer du sac. On le lui reprend d'ailleurs immédiatement et on lui donne en échange quelque gâteau. Plus tard il ramassera le sac, même s'il ne contient aucun os. Mais le claquement de langue ne suffirait pas encore à déterminer la prise d'un carton. Plus tard encore on pourra supprimer le sac, le chien ramassera le carton à la hauteur duquel il se trouve en décrivant son cercle, au moment précis où le claquement de langue se fait entendre. Or, l'impression auditive produite par l'appel de langue a toujours été provoquée en premier dans la chaîne et elle s'est associée aux autres et aux impulsions motrices en dernier lieu. C'est là le type des associations récurrentes.
De même, à un jeune cheval qui n'a jamais reçu aucune éducation, tenu à la longe et pouvant tourner en cercle, montrez un cube peint en rouge, une boule dorée, puis un fouet. Frappez-le avec le fouet, il bondira en avant. Arrêtez-le avec la longe après un tour de piste, et montrez-lui un triangle formé de lattes de bois peintes en blanc. Plus tard, vous pourrez lui représenter ce triangle qui a été vu après l'impression affective du coup de fouet : il ne produira aucun effet; en revanche, la boule dorée, qui a été vue immédiatement avant le fouet fera le même effet que lui, ou à peu près; et, si l'épreuve est répétée un nombre de
fois suffisant, le cube rouge finira par faire, lui aussi, le même effet que le fouet.
Si on représente les sensations par les lettres ; d,c,b, a et la réaction par r, le phénomène se présente sous cette forme :
ordre des excitations S >-
-< S ordre des associations.
ordre de la répétition mnémonique. . . S >~
Les associations se font dans Tordre alphabétique ; mais dans la reproduction mnémonique, la succession des sensations et réflexes composant la chaîne est dirigée dans le sens contraire; en un mot, la chaîne s'allonge par adjonction en remontant vers les premières sensations provoquées et les maillons repassent dans le sens contraire dans le champ de la mémoire. Telle est la loi de récurrence (1).
M. le docteur Juquelier a fort bien montré à quels phénomènes répond cette loi en écrivant : « Chacun des temps d'un exercice compliqué devient un des maillons d'une chaîne continue et qui se déroule d'un bout à l'autre, dès qu'elle a été mise en mouvement. Mais, détail intéressant, cette chaîne se soude de l'extrémité-but à l'extrémité-signal, c'est-à-dire dans l'ordre inverse de celui dans lequel elle se déroule une fois constituée. »
La conséquence immédiate de la récurrence associative est l'anticipation. Puisque l'animal réagit à des
(1) Cette loi fut soumise à l'Académie des Sciences, le 24 janvier 1910.
signaux précédant les excitations qui, d'abord, étaient seules dynamogènes, il finit par agir plus tôt qu'au début; il « anticipe ». Ceci semble expliquer l'un des caractères les plus mystérieux de l'instinct : son caractère prophétique. L'oiseau migrateur quitte nos climats avant l'époque où il n'y trouve plus une nourriture suffisante, les passereaux nidifient avant la ponte, etc.. Ces faits, qui paraissaient inexplicables, sont éclaircis parla loi de récurrence. En effet, lorsque des phénomènes du monde extérieur se reproduisent à époque fixe, si la chaîne psychique, d'abord exactement parallèle aux derniers d'entre eux et aboutissant à certains actes, est rattachée successivement à des souvenirs de plus en plus anciens, la réaction aura une tendance à se produire à la suite des premiers phénomènes extérieurs, c'est-à-dire à devancer les circonstances dans lesquelles elle se produisait d'abord. Il n'y aura plus alors synchronysme, mais prévision ; et si le fait est uti le à l'espèce, les anticipations resteront acquises et se développeront. Les phénomènes physiques qui, dans nos contrées précèdent la raréfaction de la pâture, pour les passereaux granivores ou insectivores, et qui par cela môme V annoncent sans en être nécessairement les Facteurs, sont nombreux; on peut, par exemple, citer le froid, la diminution de la longueur dujour, la chute des feuilles, etc.. L'anticipation en ce qui concerne la nidification a consisté sans doute dans la destruction du synchronisme primitif entre la ponte et la fabrication du nid; il s'agit donc, ici, de deux séries de phénomènes, les uns psychiques, les autres
physiologiques. Les oiseaux qui, probablement, ne façonnaient d'abord un nid que pour y couver, ont fini par le commencer dès que les sensations reliées aux rapports sexuels se produisaient . ( Voir pour l'étude de cette question, qui aurait besoin de dévelopement, la Genèse des Instincts, pp. 140 à 164 et p. 302.)
La loi de récurrence est l'expression abstraite de faits psychiques qui ne seraient pas suffisamment déterminés si l'on se contentait de les expliquer par la substitution d'une excitation à une autre. Quand on parle d'une telle substitution, on entend désigner une association qui peut se faire entre une sensation dynamogène et une autre sensation antérieure ou postérieure. Or, si l'association est possible dans les deux sens, l'anticipation, lors de fonctionnements successifs ne s'explique plus, puisqu'il y a autant de chances pour que la soudure se fasse dans un sens que dans l'autre; mais s'il y a, chez les animaux, une tendance constante à associer dans le sens de la récurrence, les anticipations en résultent ipso facto.
Nous avans fait remarquer dans la Genèse des Instincts que lorsqu'on parle de « l'ancienneté » des sensations, il faut s'entendre. Il peut s'agir d'une ancienneté absolue ou d'une ancienneté relative. « Considérons, disions-nous, un complexe composé de sensations dont les dernières associées sont plus anciennes, au sens absolu, que les premières associées (ce qui satisfait à la loi de récurrence). Ce complexe, étant ordinairement déclanché par une sensation représentative que nous appellerons M, si, lors d'une des répéti-
lions de la chaîne, puis, ensuite, à toutes les répétitions suivantes, une excitation nouvelle est donnée avant M, elle s'associera aux autres au bout d'un temps plus ou moins long, pourra devenir dynamogène et déterminer à son tour tout le complexe. Elle sera donc, au sens absolu, postérieure à M, mais dans toutes les nouvelles repétitions du complexe, elle aura été donnée avant M, et l'association se sera faite par récurrence. Il ne s'agit donc là que d'une ancienneté relative. »
Ceci permet, dans le dressage, de substituer peu à peu un signal auditif, non employé lors des premières répétitions, à un signal visuel; mais; il est toujours beaucoup plus avantageux de donner, dès les premières leçons toutes les excitations diverses dont on se servira par la suite ; et Ton ne doit avoir recours aux substitutions tardives que le moins possible.
Si on reprend pour les analyser les résultats que donnent les méthodes d'apprivoisement et de dressage, on constatera que dans tous les cas où il n'y a pas de manifestations intellectuelles proprement dites, la loi de récurrence s'applique.
Il faudrait étudier ici les nombreuses lois psychiques qui gouvernent les animaux et dont l'importance moins grande, croyons-nous, que celle de la récurrence, ne laisse pas cependant d'être considérable.
Hachet-Souplet. 5
DE ^ANIMAL A, LSENFANT
Les associations par ressemblance sont toujours réductibles aux associations par contiguïté et ne constituent pas une « faculté » supérieure, ni même différente. Quand entre deux objets A et B dont l'un B, est seul connu de l'animal, il y a certains éléments communs, ces éléments suffisent, quand A est perçu, à rappeler les complexes de sensations relatifs à B — , ce qui d'ailleurs peut déterminer des fonctionnements à faux, des erreurs souvent funestes. Les associations par ressemblance ne deviennent réellement utiles que quand elles sont éclairées par une intelligence ouverte, développée.
Dans un grand nombre de cas, le mécanisme de V imitation s'explique par des associations simples : Quand il se trouve que des représentants de plusieurs espèces différentes subissent en même temps des influences extérieures ou intérieures qui les font agir de façon analogue les uns et les autres, il en résulte pour A une tendance à associer ses propres sensations à celles que lui cause la vue des actes de B... De sorte que quand les circonstances extérieures qui agissaient d'abord sur tous les sujets, n'agissent plus sur le sujet A, tout en agissant sur B, A aura une tendance à imiter B. » Les espèces vivant en grands troupeaux, les herbivores, sont celles ou l'imitation est particulièrement tyrannique. Les singes ont une réputation d'imitateurs qu'ils ne méritent pas. Parce qu'ils ressemblent à l'homme et, comme lui, ont des mains, on a cru souvent qu'ils nous imitaient alors qu'ils agissaient simplement comme nous et sans penser le
moins du monde à nous. La vérité est qu'il leur arrive de s'imiter entre eux, ce qui est différent.
II y aurait, à propos du dressage, bien des considérations à émettre sur la mémoire.
Le procédé pratique le plus efficace pour graver des souvenirs nombreux est de commencer par les esquisser tous et de revenir constamment sur eux en provoquant à chaque répétition les mêmes excitations. C'est ce qu'a déjà signalé M. le docteur G. Le Bon: « Les exercices fondamentaux de chaque leçon, a-t-il écrit, doivent être commencés dès la première leçon et répétés à chacune d'elles (1) ».
Le nombre des répétitions nécessaires pour graver dans la mémoire un certain ensemble d'exercices n'est pas directement proportionnel au nombre de ces exercices. Si, par exemple, 5 exercices différents, enseignés en même temps, demandent, je suppose, 250 répétitions, 10 exercices ne demanderont guère davantage. (Les lois de M. Binet, qui concernent l'acquisition, pour ainsi dire instantanée, des souvenirs, ne s'appliquent pas ici.)
Les répétitions doivent être espacées. Celles que l'on impose coup sur coup ne donnent rien de bon. Il semble que l'effet de l'une détruise celui de l'autre, ou du moins en partie; ce qui s'explique par des raisons physiologiques qu'a bien exposées M. H. Pieron dans son livre sur l'Évolution de la mémoire.
Enfin, des expériences, poursuivies pendant plusde
(1) V Equilalion actuelle cl ses principes, par G. Le Bon.
dix ans al' Institut de psychologie zoologique, ont permis d'établir que les habitudes imposées aux animaux sont transmissibles par hérédité (1).
Il nous est impossible de nous étendre davantage sur ces questions ; nous renvoyons le lecteur à nos mémoires spéciaux ; et allons aborder les manifestations intellectuelles proprement dites, laissées à peu près complètement de côté dans la Genèse des Instincts.
(1) Voir La Genèse des Instincts, p. 237.