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CHAPITRE VI de l'activité intellectuelle proprement dite

Pour la commodité du langage, on personnifie souvent l'intelligence et l'on parle de son « travail », comme s'il s'agissait de l'action d'un pouvoir indépendant, qui classerait les données sensorielles :J\ n'y a pourtant rien de pareil, ni chez l'homme^ ni chez les animaux ; le « travail » intellectuel consiste en^clisjonctions, en attractions et en dispositions nouvelles des sensations et des impulsions motrices.,

^L'intelligence est faite des mêmes « matériaux » que l'instinct (sensations et impulsions motrices) ; maTs, aans le lait d'intelligence, ils se trouvent employés autrement que dans le fait d'instinct. L'intelligence, au moment où elle naît, est forcément tributaire des acquisitions anciennes de l'instinct, c'est-à- Hi rp dr1a mp.mnjrp,; et la première phase du phénomène d'intelligence est une disjonction des matériaux de l'instinct, une brisure de la chaîne associative qui, va permettre de nouvelles associations adaptées à des

circonstances également nouvelles. En effet, les chaînes de sensations et d'impulsions motrices, réglées sur un certain ordre de choses, peuvent cesser de correspondre parfaitement aux réalités du monde extérieur, parce que ces dernières ont été partiellement modifiées; dans ce cas, le sujet retrouve des excitations propres à déclancher ses anciens réflexes, mais ceux-ci peuvent être mal adapteés à la circonstance présente. Si les habitudes du sujet ne peuvent être modifiées immédiatement, il commettra une erreur qui sera, la plupart du temps, très nuisible (1) ; mais chez d'autres animaux, il se produit, dans ce cas, un phénomène nouveau. L'ancienne chaîne est brisée ; et, de ses morceaux groupés dans un ordre différent, une nouvelle chaîne adaptée à la circonstance présente, se forme. C'est la possibilité d'une rupture des chaînes constituées des instincts et la formation de chaînes provisoires nouvelles et adaptées à des cas éventuels, qui caractérise l'intelligence naissante.

L'adaptation intellectuelle est immédiate, ou plutôt y rela tivement immédiate. Il convient, en effet, de tenir*/ compte, de l'activité physique de chaque espèce. Une./ adaptation est immédiate chez un chat qui, en quelques^ minutes, ouvre une porte de garde-manger fermée au^ loquet ; et si un Bradype, qui se meut beaucoup plus lentement qu'un chat, accomplit plus lentement le même acte, sans toutefois tâtonner davantage, il y a

(1) Il y a cependant des « erreurs utiles ». Voir la Genèse des instincts, p. 184,

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encore adaptation relativement immédiate. On doit, d'ailleurs, tenir compte du facteur de l'activité physique dans toutes les expériences où l'on fait intervenir l'idée de temps, en introduisant dans l'équation le coefficient de combustion respiratoire, lequel est en relation directe avec l'activité physique de chaque espèce.

L'intelligence ne remanie pas tout le domaine des4^ instincts. Loin de les remplacer, ou seulement de dé-*" ranger leurs grandes lignes essentielles, elle ne modifie ^ que leurs frontières en contact avec le monde extérieure pour assurer un meilleur fonctionnement organique. ^ Elle les fortifie même en créant des instincts nouveaux ; ^/ et nous retrouvons ici les instincts, dits secondaires, v^de Condillac, En effet, si les mêmes complexes d'associations intelligentes ne sont pas évoqués fré- \S quemment, ils ne demeurent pas dans la mémoire; si, au contraire, ils sont très souvent rappelés, ils ^ finissent par se fixer et par former des chaînes rigides, v, Ce sont là des cas assez rares chez les animaux et le ' jeune enfant, mais très fréquents chez l'homme.

La souple intelligence remédie aux catastrophes ^ qu'amènerait souvent la rigidité de l'instinct pur,^ inapte à s'adapter immédiatement. Symboliquement ✓ elle apparaît donc comme une espèce de révolte de la * vie contre les erreurs de l'instinct ; elle les redresse, coupe au court et va droit au but. C'est seulement dans la sphère des idées complexes, prêtant à des interprétations diverses et subtiles que s'applique la pensée de Yauvenargues : « Personne n'est sujet à plus de fautes que ceux qui n'agissent que par réflexion. »

Dans la vie pratique, semée de difficultés relativement ^ simples, qui seraient des obstacles à l'instinct, parce qu'il ne peut fonctionner dès qu'il est en présence de y certaines nouveautés, la réflexion peut devenir le y guide le plus sûr.

En général, les manifestations intellectuelles, chez S les animaux, sont extrêmement fugitives. Les chiens, S par exemple, sont capables d'élaborer des jugements ; / , mais ce sont des éclairs psychiques, qui, une fois pas-7 sés, les laissent, pour un temps, sous la domination ^ unique des instincts. On constate chez eux des preuves S d'une intelligence « merveilleuse » ; mais on est sur- S pris de les voir, ensuite, retomber à une sorte d'iner- 7 tie du cerveau ; et Ion en arrive à se poser cette ques- / tion : « Est-ce que ces malicieux personnages ne ' joueraient pas, par moments, la comédie de la bêtise ? » Non, assurément, disions-nous déjà, dans notre Examen psychologique des animaux, ils ne la jouent pas, mais leur intelligence est en voie de formation, ^ leur cerveau s'éclaire seulement par des états con- ^ scients momentanés ; et tandis que la raison humaine est une suite d'états conscients, se suivant, presque sans arrêt, dans le temps, celle de la bête est constituée par des états conscients momentanés. Leur plus ou moins grande fréquence détermine la plus ou moins grande intelligence de l'individu soumis à l'examen. » Chez l'homme lui-même, n'y a-t-il pas des moments où l'instinct primaire tout-puissant reprend ses droits, qui sont ceux de l'espèce, et conduit à des actes nocifs qu'aurait empêchés l'intelligence ?

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On s'est demandé souvent si l'intelligence suppose nécessairement la conscience chez les animaux. Cette question divise naturalistes et philosophes. Il suffit, semble-t-il,de revenir aux définitions pour s'entendre sur ce point.

L'adaptation immédiateàuncas nouveau, quicaractérise l'intelligence, ne pourrait être réalisée si Tani- \X mal n'avait pas conscience de l'intérêt qu'elle offre pour lui ; or cette conscience suppose nécessairement v' celle du moi. L'animal ne peut concevoir intellectuel- „ * lement l'utilité d'une adaptation immédiate à une *s circonstance nouvelle, née dans le milieu où il vit, que quand il sait déjà qu'il est un tout distinct du monde environnant.^La définition de l'intelligence implique donc une conscience intérieure, nous voulons dire la con— ^ science « adulte» des classiques, celle qui est caractéri-v^* sée par la notion de personnalité. L'intelligence ^ implique a fortiori cette conscience rudimentaire — qui est déjà « la conscience » pour les classiques] et qui se réduit à la seule sensibilité, à la sensation. Mais il faut observer qu'en revanche la sensation considérée isolément comme état de conscience, n'implique nullement l'intelligence (1).

(1) Les évolutionnistes ont, en général, employé presque indifféremment les mots « intelligence » et « conscience ». Nous extrayons de l'ouvrage de M. Ed. Perrier, Anatomie et physiologie animales, les citations suivantes: « Le défaut total de conscience n'est-il pas un des caractères les plus nets de l'instinct? » p. 199. « Deux choses distinguent l'instinct de l'intelligence: l'absence de conscience des actes accomplis, la présence dans le sensorium d'images que la con-

Hachet-Souplet. 5.

Les philosophes n'ont pas toujours examiné froi- ^ dément l'intelligence animale. On Fa niée et exaltée également sans mesure. M. Y. Delage a bien analysé la seconde de ces deux tendances : « Le procédé des avocats de l'intelligence animale, a-t -il écrit, est le suivant : recueillir des histoires d'actes merveilleux ac- ^ complis par des animaux et les interpréter en toute ^ sincérité d'ailleurs, comme s'ils avaient eu pour au- / teur un être humain, en leur attribuant les mêmes ^ mobiles, en les rattachant aux mêmes opérations in- y tellectuelles qui seraient intervenues chez un homme. » ^

C'est ici que la loi d'économie doit être appliquée. ^

Il faut d'abord être sûr des renseignements, des / faits que l'on doit interpréter. Cette condition est tou- ■/ jours réalisée quand il s'agit d'expériences renouvelabiés dont on connaît toutes les conditions ; il en est autrement si les documents à employer consistent en observations simples, toujours difficiles à renouveler, et surtout si on n'a, pour toutes données, que des observations que Ton n'a pas faites soi-même.

Combien de véritables romans zoologiques ont été reproduits, et le sont encore dans les traités d'histoire naturelle les plus récents ! Est-il une histoire plus connue et moins discutée que celle des chiens du

science n'y a pas fixées », loc. cit., p. 200. « Dès que la conscience se développe, l'intelligence proprement dite apparaît, elle croît en même temps que la conscience..., l'intelligence se superpose à l'instinct », loc. cit., p. 202.

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Mont Saint-Bernard ; et qui n'a lu avec émotion le récit concernant Barry ? « Son haut fait le plus touchant, a écrit M. Ménégaux dans la Vie des Animaux illustrée, est bien connu. Il trouva un jour dans une grotte de glace, un enfant égaré et engourdi déjà par le sommeil qui amène la mort. Il se mit à le lécher, à le réchauffer jusqu'à ce qu'il l'eût éveillé, puis, par ses caresses il sut lui faire comprendre qu'il devait se mettre sur son dos et s'attacher à son cou. Il entra en triomphe dans la maison hospitalière avec son précieux fardeau... Ce chien avait la singulière habitude d'obliger tous les soldats qu'il rencontrait à mettre l'arme au bras (1)... » Or un homme plus autorisé que quiconque à exprimer une opinion sur les faits qui nous occupent et placé par son caractère au-dessus de tout soupçon, M. le Chanoine Lugon, prieur du grand Saint-Bernard a bien voulu nous adresser un rapport circonstancié sur les chiens de son hospice et il y détruit complètement la légende des chiens sauveteurs qui parcourraient seuls le col du Saint-Bernard à la recherche des voyageurs égarés. M. le Chanoine Lugon a de bonnes raisons pour ne pas croire à l'aventure de Barry ; elle est le produit de l'imagination pure : les chiens du Saint-Bernard n'agis- * ! sent jamais spontanément ; ils ont toujours subi un S dressage sévère; et quand ils sortent, il sont toujours v' accompagnés par un ou plusieurs moines ! Voici donc ^ une histoire qui a fourni des centaines de pages aux

[X) La Vie des animaux illustrée, p. 382.

« naturalistes », et aucun d'eux (même parmi ceux qui écrivent à notre époque) n'a songé à la vérifie^ à aller à la source !

Lorsque l'observateur est certain de l'exactitude des faits à interpréter, il doit se demander, en examinant ses propres facultés psychiques, quelle est la plus simple parmi celles qui pourraient expliquer l'acte accompli par l'animal .

Nous nous conformerons à cette discipline dans les chapitres suivants.

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