APERÇU HISTORIQUE
Les principes auxquels doivent être rapportées la conception du droit de Fhumanité et les institutions qui en dérivent, tendent à réagir sur le monde plus vaste de Tanimalité.
L'adoucissement graduel des mœurs qui insensiblement a disposé la plus parfaite des créatures au sentiment plus intime de sa solidarité avec ses semblables y a également eu pour effet d'éveiller en elle, en même temps que le souci de certains devoirs envers les créatures inférieures^ le désir de le propager.
Sous l'influence de cette loi de progrès qui substitue
peu à peu Tempire du sens moral à celui de la force (i), l'âme humaine semble se hausser vers un idéal d'unitéisme de plus en plus compréhensif et par un phénomènede régression dont maintes doctrines modernes offrent l'exemple, on dirait qu'une antique tradition va se renouer, celle de la confraternité primitive, de « cette union touchante qui, suivant le mot de Michelet, <( liait l'homme aux plus humbles enfants de Dieu. )>
Les animaux, c'est-à-dire de nombreuses espèces animales ont été l'objet d'un culte dans les âges lointains de l'humanité.
Quelles qu'aient été les causes simultanées ou consécutives d'une superstition dont on retrouve encore les traces dans les religions les plus avancées, qu'elles se ramènent à la crainte inspirée par les bêtes nuisibles et errantes ou à lasympathie et à la reconnaissance pour les bêtes inoflfensives et utiles ou même à une vague croyance en une provenance commune, il apparaît qu'au sein des sociétés anciennes d'Orient (et c'est ici le seul fait qui nous intéresse) un très grand nombre d'animaux sauvages et domestiques étaientprivilégiésetjouissaient d'une protection publique.
En ces temps-là l'homme pouvait n'avoir qu'une très obscure conscience de sa supériorité sur tous les êtres dont il était environné; il se sentait plutôt sous leur
(i) V. la belle page consacrée à « ravènement de la constellation nouvelle » dans « William Shakespeare» de Victor Hugo.
dépendance, soit qu'il fût encore désarmé vis-à-vis des plus forts, soit que les services des autres fussent devenus pour lui une condition nécessaire de son existence.
L'on pe|Ut dire qu'il y avait alors un droit rudiment taire A^ Tanimalité, ainsi que le constate Ulpien en rattachant ce droit (Jus) à un enseignement naturel (i).
Le judaïsme substitua aux divinités des peuples païens le Dieu unique, Jehovah, maître du monde et créateur de l'homme à son image. Dans celte nouvelle théogonie le genus homo, émancipé d'une S^ntiqUÔ association plus ou moins égalitaire^ s'érige au-dessus, bien au-dessus de Tanimalité par son origine et par ses attributs.
Néanmoins l'ancien testament renferme plusieurs dispositions qui recommandent de traiter les bêtes avec ménagements (2).
Le Talmud maintint cette tradition (3).
Le christianisme qui est resté le directeur de la conscience moderne, répudia plus nettement encore que le mosaïsme, les cultes naturels du monde asiatique (4) ; il mit pour ainsi dire le sceau à la royauté
(1) I, I 3, Dig., dejusticiâ et jure ^ I, i, Inst. i, 2.
(2) On y Ht notamment : le juste a pitié de son bétail.
(3) Voir en particulier les prescriptions relatives à l'abattage des animaux de boucherie.
(4) Remarquons toutefois que plus d*une figure allégorique chrétienne est empruntée au monde des animaux ; le Sl-Esprit est représenté par une colombe, J.-G. par un agneau, les anges par des corps ailés, le démon par un serpent.
de Thomme, à sa haute prééminence sur toutes les créatures terrestres. Cependant, quoique les Evangiles ne contiennent aucune parole de J.-C. ayant trait aux rapports de Thomme avec les animaux (i), la doctrine nouvelle ne pouvait que se montrer bienveillante pour ceux-cij sa loi étant essentiellement une loi d^amour, de douceur et de charité.
Et en effet les premiers Pères de l'Eglise, interprètes de sublimes enseignements, professent la bonté pour les bêtes et condamnent tout acte de cruauté à leur égard (2).
Le iMttHÔMîéti&me hérita de cet a orgueil » auquel Michelet fait allusion en rappelant la communauté primitive des êtres répandus sur la terre. Quoique le Prophète eût adopté plus d'une croyance de la religion naturelle des Arabes, il marqua indirectement rinfériorité dès bêtes en leur refusant la responsabilité et en s'abstenant de formuler à leur sujet aucun commandement de protection.
En général cependant les Musulmans sont doux pour les bêtes.
(i) Citons cependant la parabole du bon pasteur qui se sacrifie pour ses brebis.
(2) Au vie siècle l'archevêque Gregentus dans son code de Taphra déclare : ceux qui frappent sans pitié les bêtes de somme et de trait, doivent, s'ils sont surpris en flagrant délit, recevoir 3o coups, afin qu'ils apprennent par leurs propres soufi^rances combien un traitement cruel est douloureux, car aussi les animaux s'ils ne parlent pais, soufi'rent comme nous quand on les frappe.
An vue siècle une assemblée ecclésiastique convoquée en Angleterre par le pape Grégoire II s'élève contre certaines pratiques, qui font souffrir les bêtes domestiques, notamment les chevaux.
Le polytéisme grec et romain ne nous offre que de rares données sur l'éthique animale et ces données sont loin de concorder entre elles.
Les anciens Grecs s'imaginaient que les mauvais traitements exercés à Tégard des bêtes domestiques exposaient leurs auteurs à la vengeance des Dieux. C'est du moins ce que Ton peut inférer de ce proverbe courant : il y a aussi des Erinni/es pour les chiens.
L'un des préceptes que devaient pratiquer les initiés d'Eleusis, prescrivait d'épargner^ c'est-à-dire de ne pas malmener les animaux.
Les bêtes de somme qui avaient concouru à l'achèvement du Parthénon, furent revêtues d'un caractère sacré et libérées de tout service. On avait une sorte de culte pour les chevaux guerriers qui s'étaient distingués par leur vaillance. On leur élevait des tombeaux. Les bœufs employés au labour étaient l'objet de soins reconnaissants. Les philosophes de l'école platonicienne enseignaient que l'âme des bêtes était de même nature que celle de l'homme.
Quant aux Romains, il semble qu'ils n'avaient pas perdu le souvenir de la « fraternité » des premiers âges, à en juger par l'explication qu'en donne le plus illustre de leurs jurisconsultes, comme par les doctrines de philosophes tels que Sénèque et Plutarque. Et l'on peut conjecturer que dans la phase constitutive de leur nationalité, les idées populaires n'étaient pas, comme elles le devinrent plus tard, la négation absolue de cette fraternité. Les mœurs, en effet, se modi-
fièrent étrangement et à l'époque classique de la jurisprudence, la notion de ce que j'appellerai la subjectivité animale avait totalement disparu. Il n'est pas de société civilisée qui ait plus rabaissé les bêtes que celle de Rome ; les bestiaires des amphithéâtres étaient devenus une institution.
Le génie de Rome continua à rayonner sur tout le moyen âge et avec lui le principe égoïste de l'infimité du monde animal. Cependant la pratique usuelle de peines judiciaires infligées aux bêtes laisse supposer que celles-ci n'étaient pas considérées comme des êtres absolument irresponsables et qu'on leur attribuait comme autrefois une sorte de personnalité.
Il y avait ainsi dans la conscience publique comme deux influences qui semblaient se contre-balancer, Tune contraire, l'autre favorable à la restauration de l'ancien droit qui créait entre l'homme et les bêtes des rapports juridiques plus ou moins définis.
C'est cette dernière action, déjà sensible à la fin du XVIII® siècle (i), qui semble gagner de proche en proche les générations contemporaines et que nous allons observer dans ses multiples manifestations en groupant, pour mieux en saisir la portée symptomatique, les prescriptions tant nationales qu*étrangères, ainsi que les institutions corporatives qui ont spécialement pour but la protection des animaux.
(i) Voltaire et Rousseau y cureut une large part.