V. Le Petit Temps du 25 mars
précités (i) seraient sans explication en dehors de cette conclusion), les animaux ont été et sont considérés comme sujets de la morale. Cette qualité sans doute leur est attribuée dans la mesure de leur capacité éthique ; ils sont, si Ton veut, des sujets mineurs et leur condition sous ce rapport ressemble à celle des personnes humaines qui ne sont point en pleine pos-^ session de leur conscience, de leur raison et de leur liberté.
Les animaux étant sujets de la morale, le domaine du droit positif leur devient accessible, car ce domaine n'est pour ainsi dire que le prolongement de celui du droit naturel et plus exactement sa dépendance directe.
Quoi de plus simple et de plus logique à la fois que sous les réserves déduites de sa prééminence, l'homme se sente disposé à convertir en obligations proprement dites certains des devoirs auxquels il se croit tenu ? Et ces obligations restreintes paraîtront d'autant plus légitimes qu'elles se rattacheront tout d'abord à un ordre de phénomènes (je fais allusion à la sensibilité physique) qui établit entre lui et les autres êtres vivants une assimilation complète.
Revenons ici à la comparaison que nous avons
(i) Comme d'ailleurs ceux qui ont été exposés au § i9.
posée au début de cette discussion entre les bêtes et les hommes inconscients. Ce rapprochement devient bien plus impressif si d'après la distinction marquée dans les premières de ces pages (i) Ton envisage le droit, non comme nous Tavons fait dans son acception scientifique et en tant que jus proprement dit, mais dans les prérogatives, dans les jura qu'il consacre.
L'enfant et le dément, répétons-le, jouissent de certaines garanties dont la défense est déléguée à des mandataires spéciaux et si prévoyant se montre le législateur en ce point qu'il se soucie de l'enfant avant même qu'il soit sorti du sein de sa mère et dès qu'il est conçu ; il est réputé né quand il s'agit de ses intérêts.
Or si l'on estime que les bêtes sont incapables de concevoir le drôit^ ce qui n'est pas absolument vrai (2), il ne s'ensuit pas nécessairement (les deux exemples que je viens de rappeler le prouvent), qu'elles soient et doivent rester sans droits, car il dépend de l'homme de les doter de certaines immunités légales et de se lier en quelque sorte vis-à-vis d'elles.
Cette faculté unilatérale dont l'exercice est une affaire de convenance et d'opportunité, la législation moderne telle que nous l'avons exposée (3) l'applique dans une certaine mesure et sanctionne ses règles prohibitives par des pénalités qui varient de pays à pays.
Jusqu'à présent, i point de vue de la m de simples franchiseï c'esl-à-dire un bien ( droits propres et ces voir, on voudrait q acquises directement.
iU TROISIÈME PARTIE
à-dire, rabstraction(i).Hommesetbétesontlavolont la raison ou rabstraction est comme une sorte d\ jonction ».
« Par suite de cette similitude relative, la nature nos rapports avec les bêtes a une importance mor incontestablet User de brutalité envers elles, r blesser le grand principe moral de la pitié. Le mor n'est pas une fabrique et les bétes ne sont pas un j« duit à notre usage ».
« Lorsque le sentiment général se rendra à csimple et manifeste vérité qu'au fond l'homme el animaux sont de même essence, on ne les traitera t comme des êtres sans droits. Les assimiler à des cho: Pfouil (2)
Or « Je sentiment général » est aujourd'hui ac« à « la vérité » si hautement proclamée par le ^ clairvoyant du philosophe de Dantzig.
C'est un point de fait. Le droite en tant qu'il rèt: condition des animaux, ne répond plus aux aspira» de plus en plus conscientes des masses ; ses hor doivent s'élargir. La véritable cause des multip minutieuses mesures que j'ai pris à tâche de mer (3) c'est la pitié pour les créatures inférieur! nous entourent et les initiatives Incessantes q mobile suscite dans tous les milieux civilisés, dv trent, à ne s'y point méprendre, l'influence direc
(i) D'après certains psychologues les bêtes, comme les « seraient capables d'une abstraction rudimentaire ; § 4> 1^01
(2) Shoppenhauer dans Parerga et Paralipomena,
^émanent des autorités municipales (i), comme aussi maints actes d'initiative particulière, ont en vue avant toute autre protection la protection des bêtes ellesmêmes ?
En affectant une partie de sa fortune au service public des chevaux de renfort dans les rues montantes de Paris, Mme Chasse^ros s'est assurément moins préoccupée de ménager Témotivité nerveuse des passants que d'alléger les fatigues d'équipages surmenés.
La baronne de H., petite fille de Mirabeau, qui recueille les chiens errants et pourvoit à leur nourriture et à leur placement, est si peu en peine de ses semblables dans son a apostolat » qu'elle motivait récemment son affection pour les bêtes par l'ingratitude des hommes à leur égard. « Si j'adore les bêtes, disait-elle à un visiteur, c'est parce que leshommes me dégoûtent» (2).
Mme de Pony, arrière-petite-fille de Montesquieu, répondant à une action judiciaire intentée par ses colocataires qui se plaignaient du voisinage de nombreux chiens entretenus par elle, expliquait « qu'elle préférait la société des bêtes à celle des gens » (3).
Les hôpitaux et autres lieux de refuge ouverts en maints pays à certaines catégories d'animaux domestiques ne sont certes pas destinés dans l'esprit de leurs fondateurs à favoriser la moralisation de Thomme.
(2) V. La Dame auœ petits chiens dans Le temps de juin 1898 par Ad. Brisson.
(3) V. Le temps du 22 juin 1899.
L'on peut en dire autant des legs faits en faveur d'animaux par des maîtres reconnaissants, dispositions assez fréquentes en Angleterre et en Amérique et dont la validité est ordinairement admise par les tribunaux,
« On a mal connu, dit un moraliste, les sources de la pitié dans l'économie animale. Elle n'est point le résultat d^un retour sur nous-mêmes comme l'ont prétendu certains philosophes qui expliquent tout par la théorie de la personnalité » (i). La pitié est un mouvement spontané de l'âme, qui se porte avec plus ou moins d'énergie vers les individus souffrants ou malheureux. Elle s'exalte d'autant plus que les peines qui l'émeuvent et la sollicitent sont imméritées et que le sujet passif est impuissant à s'en défendre. La commisération que l'on éprouve pour les bêtes inoffensives cruellement brutalisées tient du sentiment de réprobation que provoque la vue de ce souffre-douleur aussi désarmé, plus désarmé qu'elles, de l'enfant martyr victime de parents inhumains (2).
Rappelons-nous la singulière prédiction de Mme Stuart Philps, les imprécations de Mme Kingsford à propos de la vivisection (3), par où l'on peut juger jusqu'à quel point la « pitié animale » peut s'emparer de l'être humain et devenir pour ainsi dire un besoin aussi impérieux que la faim et la soif.
Cette pitié inquiète, agissante, parfois inquisitoriale,
(n Physiologie des passions, par Alibcrt.