‹ De l'aphasieChapitre 12 sur 15 · KGH0UX · texte numérisé non relu

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voirs. Dans quelle mesure est-il l’égal des autres hommes-, dans quelle proportion leur est-il inférieur ?

La question ainsi formulée n’admet pas de solution. 11 existe dans l’aphasie tant de gradations qu’il faudrait d’abord déterminer le degré de l’échelle auquel correspond l’aphasique. En second lieu les symptômes sont mobiles; s’ils ne s’accroissent pas progressivement comme ceux de tant d’autres affections cérébrales, ils vont décroissant et peuvent môme disparaître par un progrès plus ou moins rapide vers la guérison. Nous essayerons en indiquant quelques-uns des temps plus ou moins stables de l’aphasie de montrer le fonctionnement intellectuel et moral en rapport avec chacune de ses phases.

Au degré extrême, lorsqu’il est incapable de lire et qu’il ne dispose que du vocabulaire le plus restreint, l’aphasique semble avoir perdu la faculté d’énoncer les idées et non celle de les concevoir. 11 lui manquerait pour ainsi dire les forces centrifuges, tandis qu’il aurait conservé les forces centripètes de l’intelligence. On s’est complu à exagérer celle immunité partielle, et, de ce fait incontesté que l’aphasique complet comprenait la signification des mots, on a conclu (pie son entendement n’avait pas souffert.

Ëst-il besoin de rappeler que la notion des noms pris isolément répond aux plus humbles degrés, et que le raisonnement implique la possibilité d’associer les mots pour formuler des jugements. Or, qu'on étudie l’aphasique à ce point de vue et l’on verra combien sa combinaison logique est restreinte. Dites-lui : voulez-vous sortir, refusez-vous de sortir ou seulement le mot sortir, el son impression apparente sera identiquement la même. L’expérience est aisée, on peut la multiplier indéfiniment, et elle donnera toujours

le même résultat, tant que le malade restera à la même période.

L’expression sentimentale qui répond à des manifestations moins avancées de l’intelligence est aussi défectueuse. La vue d’une personne connue, affectionnée, est agréable à l’aphasique, celle d’un homme antipathique lui déplaît, mais il est impossible de découvrir, en l’absence de cette excitation directe, l’éclosion d’un sentiment spontané.

Est-ce parce. que les manifestations sont incompréhensibles, est-ce parce qu’elles n’ont pas de raison d’être, faute d’une activité sentimentale intérieure ? 11 est clair que nous en sommes réduits à de vagues inductions.

L'n point cependant mérite d’être noté parce qu’il est caractéristique. Lorsqu’on sollicite un aphasique à parler, l’effort plus commandé que volontaire est court, imparfait et appelle presque aussitôt la lassitude. Le malade ne consent jamais à le répéter, et plus on insiste, plus il s’obstine à se déclarer impuissant, soif par un geste, soit par une exclamation. Cette incapacité n’apparaît pas seulement lorsqu’il s’agit d’essais insignifiants comme celui de dénommer un objet présenté ; on la trouve dans les circonstances les plus graves de la vie.

Une femme d’une soixantaine d’années tombe frappée d’hémiplégie droite et d’aphasie dans la rue. Un la porte à l’hôpital. La malade appartient à une condition sociale de beaucoup supérieure à celle de ses compagnes. Un attend en vain qu’elle soit réclamée, personne ne se présente; le nom, la résidence restent ignorés ; on épuise sans succès tous les modes d’excitation, elle répond à toutes les quesions : non, je ne sais; elle s’agace, puis sourit. N’avait-elle pas à son service le geste, ou au moins l'expression de la

physionomie? Il suffisait d’un propos désobligeant pour qu’elle marquât de la tristesse, et elle était hors d’état de s’attrister spontanément à l’idée de son isolement, ou plutôt de son exil.

Si limitées que soient leurs traductions, encore faut-il que les sentiments ou les idées soient en rapport avec les conditions où ils se produisent. L’hémiplégique gauche, qui pleure quand on lui annonce que le déjeuner n’est pas prêt, et qui n’a pas de larmes pour la mort de sa lille, ne saurait être considéré comme jouissant de la plénitude de son activité mentale.

A mesure que la maladie s’amende, que le vocabulaire va croissant, on voit renaître la curiosité, l’appétit de la recherche; l’effort est moins fugace, mais il faut un long espace de temps pour que l’aphasique apporte un zèle soutenu à ce qu’on pourrait appeler sa rééducation . C’est dans cette amélioration lentement progressive qu’on voit la différence qui sépare l’aphasique paralysé des aphasiques exempts de paralysie; tandis que le premier secoue peu à peu son indifférence, le second, le convalescent, par exemple, de la fièvre typhoïde, a récupéré l'appétit bien avant d’être redevenu maître de la fonction.

A chaque stade de l’aphasie correspond manifestement un état intellectuel dont l’aptitude à parler, à lire et à écrire donne assez bien la mesure. Tant que la maladie n’est pas guérie et qu’il reste des lacunes dans la communication par la parole, L intelligence n’a pas repris son niveau.

A mesure qu’on avance dans la curation, l’appréciation devient à la lois de plus en plus sûre et de plus en plus facile.

Nous avons esquissé l’état intellectuel de l’aphasique ab-

soin : qu’on moite en parallèle, à l’autre extrémité, l'aphasique qui converse et n’a plus que des suspensions intercurrentes de la parole. Celui-là semble redevenu maître de lui-même, et de son propre aveu il ne l’est pas. La tension d’esprit le fatigue, il profite de l’amélioration plutôt qu’il ne s’en réjouit, et l’effort prolongé lui coûte encore. Ce n’est pas à l’hôpital qu’il faut observer ces délicatesses, c’est en ville et quand les malades ont des obligations de travail intellectuel à remplir. Le médecin et les assistants enregistrent un mieux plein d’espérances, mais le malade entretient moins d’illusions, moitié par conscience de son infériorité relative, moitié par paresse d’esprit.

C’est également aux aphasiques presque guéris qu’il faut s’adresser pour obtenir des renseignements d’un autre ordre. Quel souvenir ont-ils gardé de la première période de la maladie? Se rappellent-ils avoir passé par des angoisses morales, avoir profondément souffert de leur incapacité? Non. Presque tous, sinon tous, se souviennent à peine. Il serait impossible de reconstruire même partiellement le passé avec leurs réminiscences, et sous ce rapport ils se rapprochent de tous les individus qui ont subi une déchéance intellectuelle passagère du fait de la maladie.

Le médecin légiste, appelé à décider une des questions légales que peut soulever l’état mental des aphasiques, doit, baser son jugement sur les conditions individuelles et renoncer à poser des règles générales. Son intervention peut avoir lieu, soit pour estimer la responsabilité d’un aphasique prévenu d’un crime ou d’un délit, soit pour donner la mesure de sa liberté morale.

Le premier cas se présente rarement, le second, moins exceptionnel, est de beaucoup moins commun qu’on ne pour

rail croire. Les difficultés d’exécution soni en rapport avec le degré de la maladie, et l’on entrevoit aisément quels obstacles s’opposent à la confection d’un testament, à la renonciation à une créance, à la reconnaissance d’une dette, ponton homme qui ne peut ni parler, ni lire, ni écrire, ni même, aux degrés extrêmes, témoigner par des gestes positifs de son assentiment ou de son improbation.

A mesure que les moyens de communication sont devenus plus efficaces ou lorsque l’aphasie a été moyenne d’emblée, la mesure de l’intelligence devient de plus en plus facile. Il en est, mais en sens inverse, de l’aphasie comme de l’affaiblissement. sénile de l’intelligence qui passe par des nuances inexprimables, de la simple débilité à la perte absolue de la raison.

De ces considérations que je viens d’emprunter à M. le professeur Laségue, il résulte que la situation de l’aphasique, au point de vue médico-légal, ne peut se résoudre par une formule, chaque cas particulier comportant une appréciation différente suivant le degré d’altération de la faculté du langage et suivant l’atteinte portée à l’intelligence. Il y a quelques années, M. Jules Falret concluait dans ce sens dans un rapport sur un cas d’aphasie avec hémiplégie droite dans lequel on demandait l’interdiction ( Annales d'hyg. et de mèd. lég., 18(i!>, tome XXXI, p. 430). M. Tardieu dit aussi dans son livre sur la Folie, (1872, p. 117), que l’aphasie, quoique étant quelquefois compatible. avec l’intégrité des facultés intellectuelles, s'accompagne très-ordinairement d’un affaiblissement marqué de l’intelligence et doit donner lieu pour chaque cas particulier à un examen très-attentif.

En thèse générale, l’aphasique ne peut être considéré

comme un aliéné, ou un incapable, aussi la Société de médecine légale a-t-elle combattu les conclusions d’un travail de M. Jules Lefort, avocat distingué, lequel proposait de |) mrvoir les aphasiques d’un conseil judiciaire pour les assister dans la gestion de leurs affaires (A nn. d'hyg. et deméd. lég., octobre 1872).

Dans des leçons sur l’aphasie faites à la Pitié en décembre 1871 ( Union médicale , mars 1875), M.Gallard rapporte que la question d’incapacité de l’aphasique en matière de testament avait été posée une fois en Hanovre et que le tribunal, jugeant pour le cas particulier, s’était prononcé pour la validité de l’acte en litige. Le rôle du médecin, en semblables circonstances, doit donc se borner à constater si l’intelligence du malade est ou n’est pas suffisante et à spécifier que ce sont les moyens d’expression des idées qui lui font défaut, dans une mesure que seul il peut apprécier et qu’il doit préciser.

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