‹ De l'aphasieChapitre 14 sur 15 · L. Gignoux, médecin des hôpitaux de Lyon (inédite · texte numérisé non relu

L. Gignoux, médecin des hôpitaux de Lyon (inédite

M. IJ...., femme d’un caractère impressionnable, mais non hystérique, était arrivée sans accident au sixième mois d’une première grossesse, lorsqu’un matin après le déjeuner, elle est prise, sans fièvre, sans étourdissement, sans vertige, sans engourdissement des membres, d’une aphasie subite. La malade conserve toute son intelligence, elle sait ce qu’elle veut dire, mais ne peut articuler le mot voulu : elle emploie une expression pour une autre, ou bien prononce un mot sans aucune signification. Elle exprime une vive impatience par ses gestes.

L’accès dura en tout une demi-heure, sans laisser aucune trace.

L’accident ne s’est pas renouvelé pendant la fin de la grossesse. Accouchement et suites de couches naturels.

A une seconde grossesse, mais seulement au huitième mois, B.... éprouva une crise d’aphasie qui dura environ vingt minutes, et qui disparut aussi soudainement que la première fois.

Aphasie dans l'état puerpéral. — Observation communiquée par M. L. Gignoux, médecin des hôpitaux de Lyon (inédite).

Madame P..., âgée de vingt-quatre ans, d’un caractère trèscalme, n’ayant jamais eu de maladies nerveuses dans l’enfance, a eu un accouchement prématuré à six mois. Enfant mort. Deux mois après, seconde grossesse qui arrive à terme : emploi du forceps pour terminer l’accouchement en raison d’inertie utérine.

Le second jour après l’accouchement, turgescence des seins, sans état fébrile; l’enfant tette avec avidité. Madame P... n’éprouve aucun malaise.

Dans la soirée de ce jour, perte subite de la parole, la malade ne peut plus dire que: « da... da... », elle s’inquiète vivement et fait des gestes énergiques, mais très-naturels, de désespoir. Elle montre ses seins, excessivement gonflés, porte ensuite ses mains à la bouche, voulant exprimer par là qu’elle suppose que le lait est la cause de son mal. A chaque instant elle cherche à parler, mais ne peut prononcer que : «da..: ou ma...». Quand elle veut prononcer son nom elle ne peut que dire : « da... da... peux pas». Lorsqu’on lui ditqu’elle s’appelle Berthe, elle. répond de suite : «oui, Bet... Bet... » .

Voulant exprimer avec ses doigts quel est son âge, elle commence à étendre ses dix doigts une première fois, puis une seconde fois, puis elle hésite et les ouvre encore tous les dix. S’apercevant qu’elle réussit mal, elle fait des gestes d’impatience. Quand on lui montre une fourchette elle dit : « Falette, non... non... non, Falette, oui... oui». Quand on prononce le mot «fourchette» elle reprend : « Oui... oui... Falette». Elle désigne sa couverture avec le mot « colature». Pour écrire sur une ardoise, couverture, elle écrit : « coulptrui » et s’impatiente encore vivement de son échec. Quand on lui fait lire un journal, elle fait signe qu’elle ne peut le comprendre et s’impatiente encore.

Les jours suivants, l’état général restant toujours excellent, l’aphasie se modifie peu. Cependant la malade retrouve bientôt quelques mots et arrive à se faire comprendre, tout en n’employant que des mots se rapprochant parleurs consonnances des mots réels. Puis elle parvient à lire quelques phrases et à les

comprendre, mais elle se fatigue vite à cet exercice, et finit bientôt par ne plus saisir le sens des mots qu’elle lit.

En deux mois et demi de progrès continus, Madame 1‘... n’était plus aphasique. Sa santé générale est excellente.

Aphasie survenant dans le cours de la variole. Note communiquée par M. Brouardel.

M. Brouardel a observé l’aphasie dans cinq cas de variole, pendant l’épidémie de 1870. Les malades amenées au deuxième jour de l’éruption â l’hôpital annexe de la rue de Sèvres, avec des varioles d’intensités différentes (confluentes ou cohérentes), étaient manifestement aphasiques. L’une d’elles ne pouvait prononcer que : «Malheur!... » Une autre que : «Ma sœur. » Deux de ces malades sont mortes et l’autopsie n’a révélé aucune lésion cérébrale appréciable. Deux ont cessé complètement et subitement d’être aphasiques au moment de la fièvre de suppuration. La cinquième était aphasique du langage articulé et du geste. Sortie au cinquantième jour pour aller à l’asile du Vésinet, elle est revenue à l’hôpital étant encore aphasique. Elle ne pouvait ni parler ni écrire.

Les deux observations suivantes, que nous devons considérer comme des exemples d'aphasies de nature purement nerveuse, diffèrent des précédentes, parce que l’accident est survenu pendant un bon état de santé apparent; dans l’un des cas il y a eu des répétitions successives et à longs intervalles des mêmes phénomènes, sans aucun trouble concomitant de la motilité ou de la sensibilité. 11 est difficile de les rattacher à une lésion persistante.

Aphasie simple. Noie communiquée par M. Charcot.

Madame X..., âgée de trente-cinq ans, brune et bien portante, non hystérique, mais d’un caractère nerveux et emporté, est

prise, vers le il avril 1 874, d’une douleur de lète quelle compare à celle que produirait un poids de plomb, ayant son maximum un peu au-dessus de la tempe gauche et s’étendant un peu sur le Iront sans dépasser la ligne médiane. Cette douleur s’accompagne de congestion de la face d’un peu de trouble dans la vue (les ob:ets paraissaient brouillés). Pas d’engourdissement dans la face ni dansle côté droit du corps.

Le 14 avril, en se réveillant, madame X... s’est trouvée dans l’impossibilité de parler. M. Charcot la voit en consultation le lendemain et constate une aphasie complète. La malade ne peut dire que : « Je ne peux, je ne veux pas » L’intelligence paraît conservée, mais il est difficile d’apprécier dans quelle mesure.

Quand elle veut répondre aux questions, la malade entre dans une agitation très-grande sans pouvoir parvenir à se faire comprendre. Pas de fièvre; rien au cœur; ni strabisme ni paralysie du côté droit, ni trouble de sensibilité.

Depuis avril 1874, M. Charcot a revu la malade à plusieurs reprises et a pu constater que l’aphasie avait diminué assez rapidement. Le vocabulaire s’est enrichi de plusieurs phrases; la malade s’est appliquée à écrire d’abord des mots puis des petites phrases.

Au bout d’un certain temps, la malade est parvenue à s’exprimer assez correctement ; mais l’embarras de la parole se retrouve encore dans certains mots : la difficulté réside surtout dans l’assemblage des phrases, dans la prononciation des articles. Les noms propres sont revenus assez rapidement. Il arrive souvent encore qu’un mot est substitué à un autre. Monsieur pour madame, par exemple.

L’amélioration a été progressive. Plus de douleurs de lète; mais quelquefois une sensation de chatouillement dans la tempe droite.

Aphasie nerveuse. Observation. commun iqnèepar M. .4. Fournier.

M.X..., que je connais, dit M. Fournier, et que je traite depuis longtemps, est un homme d’une robuste constitution, Agé actuellementde trente-sept ans. Il n’a jamais ou d’autre maladie grave qu’une dysenterie contractée dans les pays chauds en 1809, laquelle

dura plusieurs mois H 11e disparut (pie par le rapatriement. K n 1805, plusieurs chancres simples, traités localement et n’ayant jamais été suivis du moindre accident syphilitique. En 1870-1871, M. X... lit la campagne de la Loire comme volontaire, et n’en ressentit aucune fatigue;

Ce fut donc dans le cours d’un état de santé excellent que M. X... éprouva les curieux accidents dont la relation va suivre.

Le 30 octobre 1871, s’étant couché fort tard après une nuit joyeuse, M. X... se réveilla sur les deux heures de l’après-midi et sonna aussitôt son valet de chambre pour lui donner quelques ordres. A sa très-grande surprise, il se sentit incapable d’articuler un mot et de dire à son domestique ce qu’il avait à lui dire- Gc dernier rapporta qu’à ce moment, son maître avait la figure étrange', qu’il semblait faire de grands efforts pour parler, qu’il cherchait ses mots sans les trouver, qu’il émettait seulement quelques sons inarticulés ou quelques syllabes inintelligibles; que parfois il parvenait à dire correctement tel ou tel mot, mais que ce mot n’avait aucun sens, etc.; bref, dit-il, son maître ne pouvait plus du tout parler et semblait avoir perdu la tête. Effrayé d’une telle situation, M. X... se leva, courut à’ son bureau et m’écrivit séance tenante la singulière missive qu’on trouve reproduite ci-dessous.

11 parait (ju’il mit « plus de trois quarts d’heure » à composer ces quelques lignes, se frappant la tète de désespoir et semblant chercher inutilement les mots propres à rendre sa pensée. Inutile d’insister ici sur les caractères de cette lettre (si tant est qu’on puisse l’appeler ainsi), composée de mots sans suite, les uns corrects et répondant à une idée précise, d’autres informes et ne représentant qu’une série de signes graphiques assemblés au hasard, d’autres biffés parce que évidemment ils avaient paru impropres à l’intelligence du malade. Je ferai remarquer seulement que le nom et l’adresse du malade avaient été tracés d’une main sûre et étaient rigoureusement exacts (nous avons dû les supprimer dans le fac-similé ci-joint).

Au reçu de cette lettre, je courus chez M. X... Je le trouvai couché, mais jouissant de l’absolue liberté de ses mémbres, pouvant se lever, marcher, saisir les objets, etc. (notons ici d’une façon particulière que les membres droits n’étaient le siège d’aucun trouble de motilité). L’intelligence paraissait intacte. Mais la faculté du langage était presque absolument anéantie. A mes questions, qu’il semblait très-bien comprendre, le malade ne pouvait répondre que par des signes de tète, des gestes, ou par quelques monosyllabes, quelques fragments de mots péniblement cherchés et presque toujours dépourvus de sens. Quelques mots seulement étaient conservés : «oui, non, ah ! quoi, que,», etc. Parfois un mot entier était émis, mais il ne répondait en rien à l’idée qu’il devait traduire. Si je fournissais au malade le mot qu’il cherchait, tout aussitôt il le répétait et cela plusieurs fois de suite, avec une expression singulière de satisfaction. Bref, le malade était manifestement aphasique. — Du reste, intégrité complète de toutes les grandes fonctions; apyrexie, langue nette, nulle souffrance.

Traitement : repos au lit; d grammes de bromure de potassium ; alimentation légère.

Le lendemain je trouve le malade absolument guéri. Il a dormi depuis huit heures du soir jusqu’à dix heures du matin. Aujourd'hui, il parle nettement et rend compte de ce qu’il a éprouvé la veille. « J’avais oublié tous les mots, me dit-il, je ne pouvais plus trouver les mots pour exprimer ma pensée; mais j’avais toute ma connaissance, toute ma volonté; je savais très-bien ce que je voulais dire et ne pouvais le dire; quand vous m’interrogiez, je

vous comprenais parfaitement et je faisais tous mes efforts pour vous répondre, mais impossible de me souvenir des mots, etc. »

Je recherchai alors les causes qui ont pu produire cet accès d’aphasie. Des nuits blanches, des soupers copieux et quelques excès vénériens composent la seule étiologie qui puisse être invoquée. — Continuation du bromure. Hygiène : vie calme.

Jusqu’au 4 novembre tout marche au mieux. Le 4 novembre légère crise analogue à la première et durant une heure environ, pendant laquelle le malade cherchait encore les mots sans pouvoir les trouver. Voulant écrire une lettre, il n’a pu y parvenir. Se trouvant ainsi repris, il s’est couché aussitôt, a dormi pendant quelques heures, puis s’est réveillé guéri. Cette seconde crise s’est accompagnée, paraît-il, d’après le dire du malade, d’un tremblement léger.

Le 5, crise semblable. Rencontrant un ami dans la rue, le malade n’a pu lui parler. Il est rentré chez lui, s’est efforcé d’écrire «• pour essayer ses forces », et a eu toutes les peines du monde à composer l’adresse d’une lettre. Cette troisième crise n’a guère duré plus d’une heure, et le soir le malade a pu écrire plusieurs lettres très-correctes.

Le 6, le malade sê dit bien. Je remarque cependant que dans la conversation il écorche quelques mots de temps il autre, sans paraître en avoir conscience. Il me montre une lettre qu’il a écrite le matin, toujours pour se rendre compte de ce qu’il peut faire, et je trouve dans cette lettre la même phrase répétée identiquement deux fois de suite. De plus, il se plaint de quelques élancements dans la région temporale gauche; s’il vient à tousser, la toux, dit-il, retentit douloureusement en ce point.

Le jour suivant, le malade se rétablit complètement. Parfois, cependant, il se plaint de maux de tête, siégeant spécialement au côté gauche du front et vers la tempe.

Guérison complète. Le malade que je continue à voir de temps à autres n’a jamais éprouvé jusqu’à ce jour (1875) d’accidents semblables à ceux qui précèdent.

La migraine elle-même peut provoquer des accidents d’aphasie avec engourdissement des membres du côté droit.

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