APERÇU HISTORIQUE DE LA QUESTION
L’histoire de l’aphasie est en somme toute française, et je veux dire par là que c’est chez nous que les premières observations cliniques précises ont permis de dégager les troubles de la faculté du langage de tous ceux qui atteignent directement, soit l’intelligence et la mémoire, soit le fonctionnement des appareils phonateurs. Il est indubitable que les anciens auteurs ont décrit des cas d’aphasie vraie, mais ces cas ne représentaient pour eux que des exemples d’amnésie simple, ou de paralysie des organes de la voix, ainsi qu’on peut s’en convaincre par certains passages de [Mine le Naturaliste, de Schenckius, et par les descriptions de l’alalie de Sauvages et des deux Franck.
C’est seulement au commencement de ce siècle, lorsque Gall (1808) imagina la localisation de la faculté du langage dans les lobes sus-orbitaires, que la question de l’aphasie put se dégager de l’obscurité.
En février 1820, M. Bouillaud, une des gloires de la médecine française, exposa à l’Académie des recherches cliniques propres à démontrer que la perte de la parole était liée à la lésion des lobes antérieurs du cerveau; il
confirma, par des exemples pathologiques précis, l’opinion de Gall sur le siège de la faculté du langage articulé, et établit qu’entre la mémoire des mots et l’articulation des sons, il devait y avoir une faculté spéciale qu’il appela 'pouvoir coordinateur ou législateur de la parole.
Malgré des adversaires tels que Andral, Velpeau, Cruveilhier et Lallemand, M. Bouillaud soutint son opinion avec ardeur, et en 1839, en 1848, il apportait à la tribune académique de nouveaux exemples d’aphasie causée par des lésions organiques ou traumatiques des lobes antérieurs. Il fit, ainsi de nombreux prosélytes tant en France qu’à l’étranger. Pendant les années qui suivirent, otl opposa les observations aux observations sans arriver à une démonstration sans réplique.
En 1856, Marcé, dans mi mémoire lu à la Société de biologie, établissait, sans accepter la localisation, qu’il pouvait y avoir dàris l’aphasie une altération du langage parlé et du langage écrit, simultanément ou isolément.
En février 1801, une discussion nouvelle s’éleva à la Société d’anthropologie entre MM. Auburtin cl Gratiolet. M. Broca, localisateur en principe, restait eneore hésitant. Mais lorsque peu de temps après, il eut fait à l’hospice de Bicôtre deux autopsies d’aphasiques, il acquit la conviction que le siège de la faculté du langage était dans le lobe antérieur gauche du cerveau.
Son intervention marqua Une période nouvelle, car elle précisa davantage encore le siégé de la faculté du langage. M. Broca démontra, en effet, que l’aphasie, pour lui aphémie , résultait de lésions intéressant non pas seulement le lobe antérieur gauche, mais spécialement la deuxième ou troisième circonvolution frontale, et plus particulièrement la
partie postérieure de la troisième. Celle doctrine nouvelle, confirmée rapidement par un assez grand nombre de faits, rencontra d’abord des résistances fondées sur la théorie de la symétrie fonctionnelle du cerveau ; des observations contradictoires furchl publiées, dont quelques-unes devaient, après examen plus attentif, devenir au contraire démonstratives du fait qu’elles avaient semblé infirmer de prime abord.
Il importe d’établir que déjà, en 1836, un observateur sagace, ayaht réuni Uti grand nombre d’observations éparses, avait affirmé que les lésions de la moitié gauche de l’encéphale coïncidaient fréquemment avec l’oubli des signes de la pensée. Je veux parler du docteur Mac Dax qui avait présenté, paraît-il, quoiqu’on n’en ait pas retrouvé traces dans les publications d’alors, un mémoire dans ce sens au congrès méridional de Montpellier, mémoire qui fut re1produit et complété plus tard par M. Dax fils. {Acad, des sciences, mars 1803, et Gaz. hebd., 1865.)
Jusque-là l’attention avait été particulièrement fixée sur les lésions anatomiques coïncidant avec la perte de la parole, et le côté clinique n’avait pas été abordé dans son ensemble. Jackson, en 1804, dans Un travail intitulé : De l'aphcmie dans ses rapports avec V hémiplégie droite et les lésions valvulaires du cœur , avait porté l’alleiltion sur un des côtés les plus pratiques de la question. Trousseau, dans les leçons qu’il fit à l’IIôtel-Dicu , cil février et mars 1804, réunit un grand nombre d’observations éparses dans la science, y ajouta beaucoup de faits qui lui étaient personnels, et établit le type fondamental d’aplmsie qui s’accompagne d’hémiplégie du côté droit. De l’analyse des faits, il conclut alors que l’aphasie est produite dans la
presque universalité des eas par une lésion des lobes frontaux, ainsi que l’avait établi M. Bouillaud; que cette lésion, comme l’a encore dit M. Dax, a son siège presque exclusivement à gauche, et qu’elle occupe souvent, conformément à l’opinion de M. Broca, la troisième circonvolution frontale. Cette proposition est restée vraie, encore aujourd’hui.
La même année {Gaz. hebd ., juillet 1864), M. Jaccoud, dans un mémoire important, reprit la question par l’analyse physiologique, dans l’espoir de dégager de types bien définis une classification des divers troubles de la parole, qu’il réunit sous le ternie générique cYalalie.
Enfin, en 1865, à l’occasion d’un rapport sommaire et singulièrement exclusif de M. Lélut sur le mémoire de M. Dax, l’Académie entama une de ses plus brillantes discussions dans laquelle M. Bouillaud, Trousseau, Parchappe, Cerise, M. Baillarger, etc., prirent successivement la parole. M. Bouillaud, avec son remarquable talent, défendit à plusieurs reprises la localisation, et accepta la délimitation précisée par M. Broca. Trousseau, en clinicien consommé, discuta la valeur du symptôme aphasie, ses variétés, ses causes, et resta dans une certaine réserve quant à la localisation de la faculté du langage dans le côté gauche de l’encéphale.
Depuis cette époque, où l’on épuisa à peu près tout ce qu’on pouvait préciser alors sur la localisation de la parole, la question de l’aphasie entra dans une période de calme relatif. Les faits cliniques, les recherches anatomo-pathologiques prirent le pas sur la question théorique.
De toutes parts, en France et à l’étranger, où l’on avait suivi assidûment nos travaux, des observations furent pu-
bliées; en Angleterre surtout, Forbes Winslow, Ilughlings Jackson, W. T. Gairdncr, produisirent d’importants mémoires.
En 1807, l’article publié dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales par M. J. Falret, si bien préparé par de nombreux travaux critiques sur ce sujet, nous donna un exposé très-complet de l’aphasie et des questions qui s’y rattachent. Citons encore parmi les meilleurs travaux le mémoire de Bateman, qui fut traduit dans la Gazette hebdomadaire , en 1860; celui de M. Tarnowski sur l’aphasie syphilitique; l’article de M. Proust (. Archives de médecine, 1872); les remarquables Leçons cliniques de M. Jaccoud (187:3), etc.
Dans ces dernières années les recherches expérimentales sur les fonctions du système nerveux de MM. Yulpian, E. Fournie*, Ferrier, Hitzig et Fritsch, Caryille et Duret, Bartholow, les publications de MM. Pointcarré, Luys, Onimus, ont remis à l’ordre du jour l’étude de la localisation de la faculté du langage et l’ont éclairé d’un nou-
veau jour.