ÉTUDE DU SYMPTOME APHASIE EN LUI-MÊME
Notre pensée a besoin, pour être complète, de se revêtir de symboles définis, et de prendre, au moyen de signes conventionnels, une forme, un corps. Il est difficile d’admettre qu’on puisse penser à quelque chose, sans s’aider des mots qui désignent cette chose, sans se représenter par une forme quelconque l’objet de notre conception. Lorsque nous possédons imparfaitement une langue étrangère, nous sommes incapables de penser couramment en celte langue ; nos idées ont donc besoin, pour être lucides, de se rattacher plus ou moins intimement à des signes déterminés. Nous parlons donc mentalement le langage qui nous sert à exprimer nos idées.
Quand nous concevons mentalement une pensée à 1 aide des mots ou des formes qui la représentent, et que nous voulons la traduire au dehors, nous avons plusieurs procédés : les uns rudimentaires, tels que le geste et 1 exclamation, et les autres plus complexes, représentés par les signes du langage conventionnel, c’est-à-dire le langage articulé et le langage écrit, qu’il soit représenté par le plus simple des symboles, le dessin, le schème (la no-
talion musicale par exemple), ou par le plus perfectionné, le mot, les phrases et les lettres qui servent à les représenter graphiquement.
Par une opération inverse, lorsque nous voulons recevoir les pensées provenant (le nos semblables, nous les recueillons par la perception auditive ou visuelle, qui réveille dans notre esprit le son des mots, leur sens ou leur forme graphique. Enfin, par deux opérations simultanées, ou tout au moins se succédant àvec une grande rapidité, nous pouvons recevoir par l’ouïe des idées et les transformer ensuite en paroles ou en signes écrits, c’est-à-dire répéter, ou écrire sous la dictée , ou bien nous pouvons , les recueillant par la vue, les transmettre immédiatement en langage articulé ou en langage écrit : c’est la lecture à haute voix ou la copie.
Ces opérations multiples, les unes centrifuges, les autres centripètes, qui nous mettent à même d’échanger les idées, sont, chez l’aphasique, entravées dans leurs modalités diverses et à des degrés très-variables. Mais ce n’est pas parce que l’intelligence manque : ces malades pensent et le prouvent par le geste, la physionomie, et dans certains cas par la lecture ou l’écriture; ce n’est, pas non plus parce que les organes périphériques fonctionnent mal, car il est à remarquer que l’aphasique prononce souvent bien, articulant nettement les mots qui lui restent.
Donc chez l’aphasique la pensée semble intacte, le langage intérieur persiste, tout en ayant perdu de sa netteté, en raison parfois d’un certain degré d’amnésie verbale. Mais aussitôt qu’il veut parler, lire ou écrire, il s’en trouve plus ou moins complètement incapable.
Il faut admettre que chez ces malades, il y a dissociation dans le rapport intime qui existe normalement entre la
pensée, la mémoire des signes qui la peuvent représenter, et celte autre mémoire des mouvements d’ensemble qui sont nécessaires à la production matérielle des signes conventionnels.
Cela posé, voyons en quoi consiste cette altération du langage, d’après l’analyse des nombreuses observations consignées dans les auteurs.
Altération de la parole. — Dans l’aphasie type, le malade n’a plus à son service qu’un vocabulaire des plus restreints. Il articule un ou plusieurs mots, toujours les mêmes, lui servant, à exprimer toutes ses pensées. Le plus souvent, le mot qu’il répète n’a aucun sens (tan, mio, mêlé, tien); ou bien c’est la syllabe oui ou non, qui est employée indistinctement et hors de propos.
Dans des cas assez rares, le malade n’a conservé qu’un mot, d’une langue étrangère. Dans une autre variété, plusieurs syllabes ou mots associés, comme oui maman, oui parbleu, ah! malheur, sacré nom d'un cœur! sont proférés en réponse à toutes les questions.
Nous avons là une des catégories les plus accentuées de l’aphasie. Le degré est d’autant plus élevé, que les malades s’aperçoivent moins de leur erreur.
En se servant de leur mot unique, ou de quatre ou cinq mots mal associés, et cela avec une volubilité parfois grande, ils ne se doutent, pas que leur langage est inintelligible, et ils s’étonnent qu’on ne saisisse pas leurs désirs. M. Durand- Fardel cite un aphasique, qui répétant toujours la phrase suivante, « Madame clé, mon Dieu est-il possible, bonjour madame, » s’impatientait vivement quand ou ne parais-
sait pas le comprendre. 11 faut supposer, dans ces cas, que les malades parlent sans s’écouler, ou que leur réceptivité auditive est inapte à leur révéler l’imperfection de leur langage.
A un degré moins élevé les malades sentent qu’ils répondent mal, que les mots qu’ils disent ne traduisent pas leur pensée ; alors de deux chose l’une : ou par des gestes d’impatience, et après des efforts inutiles, ils feront un signe de découragement, et garderont le silence; ou ils lanceront un « peux pas » qui viendra là comme un geste convulsif clore la série de leurs efforts.
Il est d’observation que les noms propres, les substantifs, les pronoms, sont les mots lé plus souvent perdus, taudis que les locutions vulgaires, les termes exclamatifs, les jurons ont grande chance d’être conservés ou retrouvés.
Dans une autre variété, le malade n’ayant à sa disposition qu’un seul mot tel que oui corrigera, par le geste, l’inapropriation du mot à la réponse qu’il veut faire : par un signe de tête négatif, il exprimera sa pensée correctement, tandis que la bouche prononcera son éternel oui. Ou bien encore par des intonations les plus variées, il pourra, tout en ne disant qu’une syllabe dénuée de sens, indiquer d’une manière très-nette la nature des pensées qui l’agitent.
Là ne se bornent pas les troubles de la parole; par l’étude minutieuse d’un aphasique, on peut découvrir des particularités fort intéressantes.
On rencontre des sujets, qui n’ayant qu’un seul mot à leur disposition, peuvent cependant répéter un mot, ou une partie d’un mot qu’on vient de prononcer devant eux, et alors, ou bien ils le conservent, le disent ensuite à tout
propos, ou bien ils ne peuvent le répéter spontanément.
LEGUOUX.
D’autres aphasiques, entendant un mot, cherchent à le reproduire, mais ils ne peuvent que proférer un assemblage de syllabes sans aucune signification, assemblage dans lequel cependant peuvent se retrouver quelques parties du mot régulier qu’ils voulaient dire. Chose étrange, ils croient parfois avoir prononcé correctement. Trousseau cite le cas d’un malade, qui reproduisait toujours la première partie des mots qu’on lui faisait répéter, mais la seconde partie était invariablement formulée par la syllabe tif. Bon-tif pour bonsoir.
11 arrive quelquefois que sous l’empire d’une émotion, d’une colère, d’un effort, un aphasique, à vocabulaire très-limité, retrouve tout à coup l’articulation de certains mots, et prononce alors une phrase courte, mais il est incapable de la prononcer de nouveau un instant après. H. Jackson, Gairdner, Trousseau, en citent des exemples.
Dans les cas moins graves, les malades ont conservé la faculté de prononcer plusieurs mots, quelquefois un grand nombre, mais au milieu de leurs phrases ils disent un mot pour un autre, chapeau pour maison, par exemple, et si quelques-uns peuvent s’en apercevoir, rectifier le lapsus, ou employer une circonlocution, il en est d’autres pour lesquels c’est chose impossible.
Enfin la musique vocale, cette autre forme de langage, est parfois abolie ; les malades ne peuvent Iredonuer un air qu’on leur serine. D’autres fois, ils ont conservé la singulière faculté de prononcer les mots en chantant, alors qu'ils ne peuvent presque rien dire en parlant, ainsi que MM. Vulpian et Liouville l’ont constaté chez une malade de la Salpêtrière; ou bien ils peuvent, utilisant leurs monosyllabes, moduler des airs connus. C’était le cas du ma-
ladc de M. Béhier, qui chantait la Marseillaise avec le mot tan.
Écriture. — Même alors que le langage parlé est presque aboli, alors que les malades se servent de mots incompréhensibles, le langage écrit spontané peut être conservé dans toute son intégrité, ce qui prouve que l’amnésie n’entre pas toujours comme élément indispensable dans l’aphasie. Trousseau, Osborn, en ont montré des exemples frappants.
Mais dans la majorité des cas, l’aphasie entraîne avec elle la perte de l’écriture, soit spontanée, soit répétée d’après un modèle que le malade a sous les yeux.
Un certain nombre de sujets croient pouvoir écrire; ils prennent la plume, cherchent à tracer des mots, et ne parviennent qu’à faire des signes indéchiffrables. Rapidement découragés, ils cessent tout effort; tel a été le cas de Rostan.
Nous en trouvons un exemple dans le fait suivant, consigné, par M. Bourneville, dans un mémoire qui a obtenu le prix Godard à la Société de biologie, en 1872.
Une femme, nommée Justine Thomas, était entrée, le 15 décembre 1870, à la Pitié, dans le service de M. Mar-
rotte. Elle était atteinte d’hémiplégie droite et d’une aphasie complète. Le 18 décembre, l’hémiplégie avait presque complètement disparu : l’ aphasie persistait. A ce moment, on
chercha à lui faire écrire son nom; voici le résultat de la
première tentative :
Du 1 8 au 31 décembre, un peu d’amélioration survient, l’écriture cependant est presque aussi indéchilïrable.
Le U janvier, la malade, épouvantée par le bombardement qu’avait subi l’hôpital dans la nuit précédente, sort du service. On peut voir par le spécimen suivant combien l’écriture était encore incorrecte.
M. Lîourncville, ayant retrouvé la malade en novembre 1871, a pu constater, ainsi que le démontre la signature ci-dessous, que l’aphasie graphique était loin encore d’avoir disparu, bien que les caractères tracés commencent à devenir lisibles.
D’autres malades, dans un degré moins accentué, peu-
vont commencer à écrire correctement une phrase, un mot, mais bientôt l’aphasie écrite se révèle par des lettres mal faites, des mots hachés ou transposés, par des mots dépourvus de signification. On trouvera à la page 95 un spécimen curieux d’une lettre d’aphasique, qui montre bien les troubles de l’écriture dans certains cas.
Si on les invite à copier, beaucoup y parviennent habilement; mais aussitôt qu’ils n’ont [tins le modèle sous les yeux, ils cessent de pouvoir écrire. Il se passé là le même phénomène que nous observions tout à l’heure chez les aphasiques qui peuvent répéter un mot qu’ils viennent d’entendre, mais qui sont incapables de le reproduire spontanément un instant après. De même aussi certains malades sont incapables de tracer les mots qu’on leur dicte, même lorsqu’on les épèle.
On retrouve d’ailleurs, dans la faculté du langage écrit, les mêmes variétés d’aphasies que dans le langage parlé ; il va des exemples d’individus qui ne pouvaient écrire que fit, fu, ou qui, pouvant écrire leur nom, étaient dans l’impossibilité de reproduire un autre mot, ou encore qui, parvenus à tracer un mot nouveau, le répétaient toujours, bien qu’ils voulussent en écrire un autre.
De même que nous l’indiquons plus haut pour les troubles de la parole, il y a des malades qui ont conservé la possibilité de corriger par le geste ou le dessin leur erreur de plume. Ceux-là indiquent par leur mimique, par leur impatience, qu’ils sentent l’insuffisance, l’irrégularité de leur écriture. Il en est dans la condilion opposée qui écrivent avec des caractères étranges, sans avoir conscience que leur correspondance est indéchiffrable.
On peut établir, comme règle générale, que les aphasiques écrivent le plus souvent aussi mal qu’ils parlent.
Il faut aussi tenir compte, dans l’appréciation de la faculté du langage écrit, de ce fait, que la majorité des aphasiques est hémiplégique du côté droit, et que par com séquent la mobilité manuelle indispensable pour l’écriture est directement touchée. Toutefois on rencontre des vieux aphasiques hémiplégiques qui n’ont recouvré ni la parole, ni la mobilité du bras droit, et qui peuvent, par l’exercice, acquérir une écriture très-délicate avec la main gauche, l’aptitude cérébrale à concevoir des signes écrits n’ayant pas été pervertie autant que la faculté du langage articulé.
Les malades ont conservé presque constamment la notion de la forme des objets ; ils sont même parfois capables de copier un dessin, mais rarement ils peuvent dessiner de mémoire.
Quelques autres ont conservé intégralement la faculté d’écrire la musique d’un air qu’ils entendent. C’était le cas d’un malade cité par M. Lasègue.
Lecture. — Quelques aphasiques ont perdu la possibilité de concevoir des idées par la lecture mentale; ils lisent machinalement sans comprendre et reprendront dix fois le même passage d’un livre sans pouvoir s’en assimiler le sens.
Trousseau en a cité plusieurs exemples.
Lorsque la faculté de lecture mentale est atteinte, la lecture à haute voix est le plus souvent abolie. On trouve cependant des malades qui lisent à haute voix des passages dont la lecture mentale ne réveille chez eux aucune idée, et qui, par une sorte d’action réflexe, renvoient par la parole
articulée les impressions reçues par le centre de perceptivité visuelle.
Dans une autre variété, l’aphasique lit très-bien mentalement et conçoit par ce moyen des idées; mais il ne peut les reproduire immédiatement à haute voix par les signes correspondants du langage articulé : en lisant à haute voix, il prononce des mots qui ne sont pas imprimés, fait des substitutions de mots, et cela avec ou sans conscience de son erreur.
Parfois, dans un degré moins accentué, les malades comprennent ce qu’ils lisent, peuvent lire à haute voix et sans erreurs de mots ; mais ils ont besoin, pour parler correctement, d’avoir sans cesse sous les yeux le modèle écrit des mots qu’ils prononcent, car aussitôt qu’ils abandonnent le livre, il leur devient impossible d’articuler une syllabe répondant aux idées qu’ils veulent émettre.
Tandis que la faculté de lire est très-souvent atteinte, par contre, la faculté de rattacher des idées à la forme, aux contours d’une figure tracée sur le papier est toujours intacte. Les malades reconnaissent très-bien, par exemple, un animal représenté par le dessin; ils indiquent par des gestes ou leurs réponses qu’ils savent discerner les personnes dans un groupe photographique, et qu’ils ont retenu leurs noms.
Calcul. — La faculté du calcul peut être absolument conservée, alors que les aphasiques ne peuvent ni prononcer les chiffres, ni les lire, ni les écrire. On les voit alors compter sur leurs doigts ou au moyen des pièces de monnaie.
D’autres ne peuvent compter que jusqu’à dix et n’ap-
précient pas à la lecture la valeur d’un chiffre un peu compliqué.
Langage mimique. — Très-souvent il est intégralement conservé. L’expression de la physionomie s’exagère presque toujours, ce qui a pu faire croire à quelques observateurs que l’intelligence des aphasiques était entière. Chez beaucoup de malades, chez ceux surtout qui ont conscience de l’insuffisance ou de l’irrégularité de leur parole, le jeu de la physionomie cherche à corriger ou à suppléer les erreurs du langage.
Cependant cela ne veut pas dire que les aphasiques soient toujours maîtres de donner à leur visage l’expression voulue. Trousseau cite l’exemple d’un malade qui ne pouvait imiter les contractions du visage qui accompagnent les pleurs.
Les autres expressions gesticulées se font plus ou moins correctement; certains malades peuvent, comme nous l’avons dit plus haut, corriger du geste les imperfections de leur langage articulé, mais dans des cas plus rares, il est vrai, ils sont incapables de se servira propos des gestes pour exprimer leurs idées, ou ne peuvent, par un signe de convention, exprimer leur assentiment ou leurs dénégations, ou encore ils sont inaptes à imiter un mouvement qu’on fait devant eux. Trousseau cite ce fait intéressant dans lequel le malade produisait les mouvements du jeu du tambour, quand on lui demandait de jouer de la clarinette, puis qui, ayant appris par imitation la position des mains pour le jeu de la clarinette, n’était plus capable d’imiter le jeu du tambour.
Intelligence. — On a prétendu que l’intelligence était conservée chez les aphasiques; cela n’est vrai que dans le plus petit nombre des cas. Si l’on réfléchit que presque toujours l’aphasie persistante est le symptôme de lésions cérébrales profondes, ramollissement, hémorrhagie, toutes lésions qui, même alors qu’elles n’entraînent pas l’aphasie, altèrent constamment les facultés, on comprendra que l’intelligence ne peut conserver toute son intégrité. Il est d’ailleurs très-difficile de juger l’état mental de ces malades, qui ne peuvent, en général, ni parler, ni écrire correctement, pour traduire leurs pensées. Il est vrai que souvent ils peuvent, par la mimique, indiquer qu’ils comprennent et qu’ils associent des idées. Mais le langage mimique, très-inférieur au langage articulé pour exprimer clairement la pensée, ne peut nous permettre d’apprécier le degré de netteté ou de force de leur intelligence. D’ailleurs il suffît d’étudier quelques aphasiques pour savoir que presque toujours leur volonté est affaiblie. Ils se fatiguent vite en efforts impuissants, s’impatientent d’abord, puis se découragent, et perdent peu à peu le désir de parler. L’amnésie verbale qui existe très-souvent en même temps que l’aphasie, doit constituer aussi une entrave considérable au fonctionnement de la pensée.
Dans l’aphasie incurable, dans l’aphasie avec hémiplégie persistante, l’intelligence tombe peu à peu et se limite étroitement : les malades prennent un caractère enfantin, irritable ou bienveillant. Il y a une paresse intellectuelle des plus évidentes et une inaptitude à récupérer les moyens du langage.
Dans une autre catégorie, les malades, après la guérison de l’hémiplégie, prouvent que leur intelligence n’a pas subi
une atteinte très-grande, par le fait que beaucoup d’entre eux, tout en étant restés incapables d’articuler les mots, peuvent lire, échanger des idées et indiquer la conservation de leur intelligence dans une large mesure.
Dans les aphasies transitoires de courte durée, l’intelli gence peut ne pas être atteinte ; nous en avons pour exemple le cas célèbre de Rostan et bien d’autres.
Toutefois, dans beaucoup d’exemples, alors que l’aphasie a disparu, les qualités de l’esprit restent quelque peu altérées: Trousseau rapporte le cas du professeur Lordat qui, brillant improvisateur auparavant, était obligé après son accident, de lire ses leçons.
Le mélange de l’amnésie à l’aphasie constitue un état morbide complexe, d’une analyse fort difficile, et cette association ne permet pas toujours d’établir la part de troubles intellectuels qu’il faut attribuer à l’aphasie pure.
Donc, chez les aphasiques l’intelligence, ainsi que l’a établi Trousseau, se trouve simultanément lésée, mais à des degrés très-divers.
Ainsi que nous venons de le voir, et pour nous résumer, l’aphasie est d’intensité variable : tantôt elle porte à la fois sur tous les modes du langage, quoiqu’à un degré d'intensité différent sur chacun d’eux, ou bien elle n’atteint qu’un d’entre eux. En d’autres termes, les malades peuvent être aphasiques de la parole, de l’écriture, de la lecture, du geste, en meme temps qu’ils sont incapables de lire mentalement ouàhaute voix; ou bien ils sont privés seulement de la faculLê du langage articulé tout en conservant la lecture, l’écriture ou la mimique. Dans le premier cas, l’aphasie est
complète, dans le second elle est incomplète. Mais les deux extrêmes sont séparés par des intermédiaires dans lesquels la gradation est insensible et ne se prête pas à des divisions par séries. On peut cependant établir, à l’exemple de Trousseau, que les aphasiques écrivent, en général, aussi mal qu’ils parlent, et que ceux qui ne parlent pas du tout sont également totalement [incapables d’écrire.
Complète au début, l’aphasie peut cependant, avec le temps, se modifier et cesser d’exister dans telle ou telle de ses modalités. Les malades recouvrent une partie des facultés du langage, l’écriture par exemple, la lecture, le geste, et même l’articulation de certains mots, de certaines phrases, et cela dans les proportions les plus variables et souvent imprévues, mais ils restent somme toute aphasiques.
Au début des accidents, l’aphasie arrive généralement d’emblée à son summum d’intensité. Il est exceptionnel de voir la marche inverse, c’est-à-dire l’aphasie s’aggraver avec le temps et devenir plus complète. Cela se rencontre dans certaines tumeurs qui, en progressant, refoulent de plus en plus le tissu cérébral, ou dans les atrophies partielles du cerveau.
Enfin, il y a des aphasies à répétition pour ainsi dire : telle est l’aphasie chez les épileptiques, les hystériques, les migraineux.
Une fois constituée, l’aphasie peutavoir une marche aiguë ou chronique, être permanente ou transitoire. Permanente , c’est-à-dire qu’une fois survenue elle persistera longtemps et môme indéfiniment. Alors, elle est presque toujours accompagnée d’hémiplégie droite, et restera généralement au degré où elle est parvenue de prime saut.
Dans ces cas surtout, l’intelligence subit à la longue une altération évidente, et ses troubles ne peuvent aller qu’en augmentant. La mémoire s’affaiblit à des degrés variables; la volonté, le caractère, s’abaissent. Cependant, il est des exemples nombreux d’aphasiques dont les facultés intellectuelles semblent ne pas avoir été touchées, qui vaquent à leurs affaires avec toute leur lucidité antérieure. Il ne leur manque que la faculté d’articuler les mots : ils y suppléent par l’écriture ou le geste.
A un degré moins élevé, l’aphasie peut s’atténuer peu à peu, mais dans des limites restreintes. La manière dont les malades récupèrent la faculté du langage est curieuse à étudier. Tantôt, et c’est le cas le plus ordinaire, la parole se rétablit par soubresauts pour ainsi dire, les mots reparaissent tout à coup, des phrases sont prononcées couramment, et le vocabulaire s’enrichit ainsi peu à peu. Ces malades n’ayant pas eu d’amnésie verbale concomitante, retrouvent la faculté d’exprimer des mots qu’ils n’avaient pas oubliés. Ils diffèrent de l’enfant qui apprend à parler, par ce fait qu’ils ont su autrefois. Il est dans ce mode de récupération des particularités bizarres: M. Dieulafoy cite un malade qui retrouvait les mots, et parvenait facilement à les prononcer à la condition de les faire précéder du mot tout.
Tantôt, l’éducation seule, et une éducation persévérante, permet à l’aphasique de retrouver la parole et l’écriture. Mais cette récupération ne se fait chez beaucoup de malades que fort incomplètement. Ils restent aphasiques, quoique aphasiques atténués.
Enfin, il est des malades, qui ayant été aphasiques plus ou moins complets, et cela pendant assez longtemps, finis-
sent peu à peu par retrouver la parole intégralement ainsi que les autres modes de langage. Chez ces sujets, on a lieu de supposer, ainsi que l’a fait remarquer M. Yulpian, que la cause de l’aphasie avait été une hémorrhagie cérébrale limitée, et non un ramollissement.
Transitoire , l’aphasie peut ne durer que quelques heures, ou quelques jours, et ne laisser aucune trace. Les malades retrouvent alors la faculté du langage aussi soudainement qu’ils l’avaient perdue.