OBSERVATION XI
(recueillie par M. Crivelli, interne, dans le service du Dr Moizart.)
Aphasie hystérique,
Caroline S..., 30 ans, couturière, entrée, le 8 août 1883, à l’hôpital Cochin, service du Dr Moizart.
À son entrée à l'hôpital, la malade est absolument privée de la parole. Il est facile cependant de l’interroger, car elle comprend parfaitement ce qu’on lui dit, et répond très bien aux questions qu’on
lui fait par oui, non ou par des gestes. De même que la mimique, l'écriture est parfaitement conservée, et c'est par se moyen qu’elle nous apprend son histoire.
Il y a trois jours, à la suite d’une violente discussion de son mari avec un autre individu (voir à la fin de l’observation), la malade a eu une crise de nerfs qui a duré trois heures, bientôt suivie d’une autre crise de même durée à peu près. En se relevant, elle était aphasique, et ressentait de violentes douleurs de tête au niveau du front, surtout du côté gauche,
La sensibilité et la motilité sont intactes partout; la vue et les sens ont conservé toute leur intégrité. La malade peut seulement dire oui et non, s’impatientant de ne pouvoir se faire comprendre. Elle compte facilement sur ses doigts, et fait une addition sans se tromper. Quoique n’ayant jamais su dessiner, cependant elle représente grossièrement les objets qu’on lui présente.
Elle nous écrit qu’elle a toujours été très nerveuse, mais qu’elle n'avait jamais eu de crise de nerf avant cette émotion ; qu’elle s'était toujours assez bien porté. Elle a eu une fièvre typhoïde et une rougeole qui ont très bien guéris. Règles peu abondantes et irrégulières, Eïle n’est ni rhumatisante, ni alcoolique. Enfin, on ne retrouve dans ses antécédents aucune trace de syphilis.
Sa mère, morte à 68 ans, avait eu beaucoup d’attaques de nerf dans sa jeunesse. Elle a un frère qui se porte bien, mais qui est d’un tempérament très impressionnable,
Tous les moyens employés, pour s’assurer si la malade ne simule pas, restent négatifs.
19 août. La menaces des pointes de feu semble beaucoup effrayer la malade, qui fait tous les efforts pour prononcer quelques mots. Elle parvient à dire « pas » et « mal ».
* Le 20. La malade parle assez difficilement; elle hésite et cherche pour trouver quelques mots; mais le lendemain le langage est tout à fait revenu, sauf une curieuse impossibilité de prononcer les r, Elle prononce à la façon des incroyables du Directoire, s’impatientant de ne pouvoir mieux parler.
Il y a un léger degré de contracture des masseters; la malade ne peut ouvrir la bouche toute grande, et la projection de la langue en avant paraît un peu gênée.
Elle se plaint beaucoup de céphalalgie; son état l’affecte énormément; elle devient très impressionnable, et a préñauee une 8 Attaque de
nerfs quand on la contrarie.
Prescription : Bromure de potassium ; douches.
10 septembre. Le malade parle toujours avec facilité et même volubilité, mais sans pouvoir prononcer les r. L'état général est bon, sauf
une légère céphalalgie.
Le 42. La contracture des-masseters et la gène dans la projection de la langue disparaissent.
Le 16. La malade est de nouveau complètement aphasique. Un individu est venu la voir pour lui réclamer des objets et de l'argent prêtés à son mari. Il lui a fait des menaces; toute cette scène s’est terminée par une longue et violente attaque de nerfs, à la suite de laquelle il a été de nouveau impossible à la malade de prononcer une seule parole.
Le 17. La mimique et l'écriture sont intactes. La malade écrit tous les jours ce qu'elle ressent, Le langage articulé fait seul défaut. Céphalalgie assez violente. De plus, on constate une anesthésie des plus nettes, surtout aux membres inférieurs, de l'ovaralgie au côté droit, Douleur au creux épigastrique.
Les masseters sont légèrement contracturés ; la malade se plaint de douleur au niveau des deux articulations temporo-maxillaires.
Le 20. La sensibilité est un peu revenue. On chloroformise la malade : le sommeil chloroformique HE à un peu de diminution dans Ja contracture des masséters,
Le 23. Le malade prononce quelques mots.
Le 25. La parole est revenue comme autrefois; la malade ne peut toujours pas prononcer les pr.
L’anesthésie a complètement disparu.
23 octobre. Pas de modifications appréciables; la céphalalgie a un peu diminué. État général excellent.
Le 25. La malade allait très bien, lorsqu’à la suite d’une discussion violente avec ses voisines elle eut une attaque de nerfs de trois heures, suivie bientôt d’une seconde qui dura deux heures, à la suite desquelles la malade ne put plus parler.
Elle est restée, cette fois, vingt jours complets sans pouvoir pro-
noncer une parole. Pendant les quinze premiers jours, les mâchoires sont serrées, la langue ne peut être portée facilement en dehors: la malade mange difficilement. Dans ces cinq derniers jours, cette contracture a complètement disparu. Les machoires s'ouvrent facilement, les mouvements de la langue s'effectuent sans aucune difficulté. Ce n'est donc pas cette contracture qui l’ empèêchait de parler. Cette fois, il n’y à pas d’anesthésie: il n’existe aucun phénomène appréciable, à part la perte de la parole.
* 45 novembre. Les malades de la salle tourmentent un chat; les tortures subies par la pauvre bête mirent Caroline S... en colère ; elle se précipita pour s'interposer, et la parole lui revint brusquement. Le soir elle parlait avec facilité; mais ne prononce toujours pas les r.
22 décembre. Le malade, désespérant de pouvoir recouvrer la pro-
nonciation de cette consonne, sort de l'hôpital ; elle est très impressionnable, et craint que la moindre éontrariété, la vue d’un accident, ne lui ramènent les mêmes crises. |
Voici la copie textuelle de la lettre que son mari nous a adressée, le lendemain de son entrée à l'hôpital :
«Ma femme est tombée malade à la suite d’une dispute que j'ai eu « avec un homme, dans la maison. Elle crut que j'allais mebattre; « je la voyais bien la figure décomposée, mais j'étais bien loin de « me douter de ce qui allait arriver. En nous mettant à table, elle « ne voulut pas manger, et, au bout d’une demi-heure, tomba à la « renverse, les mains retournées, les yeux également ; puis, elle se « mit à pousser des cris perçants et à rire, à rire, mais d’un rire qui « faisait mal. Je croyais qu’elle devenait folle. Elle est restée dans « cet état trois heures durant. Enfin, en revenant à elle, elle s’est « mise à pleurer pendant une demi heure. Elle avait les yeux ha- « gards, et ne pouvait pas parler. Le lendemain, je la fis écrire. Elle « me dit qu’elle avait beaucoup souffert, qu'avant de se trouver mal « elle sentit son cœur se serrer très fort et peu à peu lui monter à la « gorge, etc... » |
Nous n’avons pas besoin d’insister davantage pour démontrer que Caroline S... avait été atteinte d’une attaque d’hystérie avant son entrée à l'hôpital. La description qu’en a faite son mari, la cause qui l’a provoquée, les antécédents de la malade, suffisent à le démontrer amplement. Elle a eu, du reste, plusieurs crises de nerfs pendant son séjour à l'hôpital, une anesthésie des plus marquée, de l’ovaralgie, des douleurs au creux épigastrique, de la contracture aux masseters. Tous ces phénomènes, leur mode d'apparition, joint à l’état mental de Caroline S..,ne laissent aucun doute sur leur nature hystérique.
[1 nous reste à discuter à quelle affection on doit rapporter la perte du langage. La malade n'est certainement pas aphone, puisqu'elle peut dire oui, non, et pousser des cris. On n’a pu, d'autre part, rien constater du côté du larynx, et, quoique l’on n’ait pu examiner la malade au laryngoscope, il est évident qu’on ne saurait admettre une lésion quelconque des cordes vocales, soit
contracture ou spasme, ni ulcécérations. Les troubles de la respiration, l'enrouemeñt progressif de la voix, qui accompagnent l’un ou l’autre cas, font ici absolu ment défaut. |
La contracture des masseters et la gêne de la projèction de la langue, peu marquée du reste, ne peuvent davantageexpliquer cette abolition de la parole. Outre que la malade peut articuler certains monosyllabes, ces accidents ne coïncident nullement avec la marche de l’aphasie, puisque dans deux cas ils ne cessent qu'après le retour de la parole, tandis qu'ils le précèdent de cinq jours lors de la dernière crise. On ne pourrait guère attribuer, du reste, une abolition aussi complète du langage à une gène aussi peu marquée des mouvements de la langue. Il suffit d’avoir vu des individus atteints d’une paralysie incomplète de cet organe pour être frappé de la différence qui existe entre la façon de parler dans ces deux ordres d’affections. Une parésie même assez accentuée de la langue, du voile du palais ou d’un autre organe de la phonation, permet en effet un langage à peu près intelligible. Ces malades bredouillent, émettent des mots plus ou moins bien articulés. Les aphasiques, au contraire, quelque effort qu'ils fassent, n’émettent qu'un ou deux mots, très nettement articulés quelquefois, ou ne parlent pas du tout, bien que l’on constate chez eux l'intégrité des appareils phonateurs.
Nous croyons qu’il ne peut exister aucun doute sur cette observation, et que Caroline S... est bien un type d’aphasie motrice pure. |
SYMPTOMATOLOGIE.
« ]1 y a lieu d’opposer à l’aphasie de cause matérielle ou organique l’aphasie par trouble fonctionnel. Cette forme, toujours passagère, mais dont la durée peut varier de quelques instants à plusieurs semaines, a été vue jusqu'ici à la suite d'émotions morales vives, notamment de la frayeur, dans l’hystérie ét les névroses convulsives, etc... (1) »
Les observations que nous avons rapportées confirment pleinement l'opinion de M. le professeur Jaccoud. La même rapidité dans le début, la suppression aussi complète du langage, se retrouvent en effet dans ces aphasies nerveuses. A la suite d'une émotion vive, d’une frayeur, les malades tombent dans une attaque de nerfs (2), et, lorsqu'elles reviennent à elles, elles s'aperçoivent avec étonnement qu'il leur est impossible d’articuler un mot. Nous ferons remarquer seulement que chez les hystériques, la moindre contrariété détermine un accès, qui du reste ne reconnaît pas toujours une origine émotionnelle, et qu’on est souvent étonné de la disproportion entre la cause et l'effet produit.
La durée de ces crises d’aphasie est remarquable. Elles méritent bien le nom de « transitoires » qu’on leur a imposé, si on les compare aux autres aphasies d’origine matérielle; mais, comparées entre elles, elles présentent des écarts très considérables, de quelques heures
(1) Jaccoud, Cliniques de la Riboisière.
(2) Nous n'avons pu recueillir que deux cas d'aphasie dans. l'hystérie non convulsive. (Obs. de MM, Bazin et Lécorché).
David. ]