III. — Aphasies sensorielles pures
À côté de ces formes d’aphasie il existe des variétés d’aphasie dites pures, c'est-à-dire des formes cliniques où le malade n’a perdu qu’une des modalités du langage, parole, lecture, audition, avec conservation des autres modes du langage. Ces formes constituent un groupe à part, trouble de réception ou d’extériorisation de la pensée.
L'usage veut que l’on décrive ces formes pures comme des variétés
d'aphasie. Nous pensons qu'il vaudrait mieux, malgré le sens étymologique du mot aphasie qui convient aussi bien à l’aphasie motrice sous-corticale qu'à la variété corticale, nous pensons qu'il serait préférable de réserver le nom d’aphasie aux troubles du langage résultant de la lésion même de la zone du langage, où toutes les modalités du langage sont frappées par une seule lésion. Les aphasies pures devraient former un groupe à part; elles se caractérisent nettement par l’intégrité du langage intérieur (D ejerine), la notion du mot est parfaite : le malade n’a perdu que la faculté d'un mode d’extériorisation (parole spontanée) ou de réception (compréhension de la parole parlée ou écrite) du langage. Dans ces formes pures, la zone du langage est intacte, elle est seulement privée d'une de ses connexions avec la corticalité motrice, visuelle ou auditive.
La clinique et l'anatomie pathologique séparent nettement les formes pures d’aphasie des formes par lésion de la zone du langage. Cependant et pour nous conformer à l'usage, nous exposerons ici la symptomatologie des variétés sensorielles pures.
Des exemples cliniques de cécité verbale pure avaient déjà été publiés par Wesphal et Charcot, mais son existence anatomique et clinique n’a été démontrée que récemment par M. Dejerine (1892) qui l'a opposé nettement à la cécité verbale ordinaire et en a montré toutes les différences Dans la cécité verbale pure le malade voit le mot écrit, il en distingue les traits, reconnaît les différences entre deux mots ; mais il est incapable d'en comprendre le sens. Il reconnaît le mot en tant que dessin, mais non pas comme représentant d'une idée ; le dessin du mot n’éveille plus dans son esprit l'idée correspondante. La perte de la compréhension des mots écrits est identique à celle que nous avons décrite dans l’aphasie sensorielle vraie. Mais les images visuelles sont intactes ; le malade peut les évoquer spontanément : aussi il écrit parfaitement toutes ses pensées spontanément et sous dictée, mais il est incapable de se relire. Son écriture spontanée est plus grosse, plus droite qu'à l’état normal, il écrit comme quelqu'un qui aurait les yeux bandés. Cette impossibilité de comprendre la valeur des mots écrits altère beaucoup aussi l'écriture d’après copie. Le malade copie mécaniquement, servilement, trait pour trait, comme un dessin (Dejerine); il copie le manuscrit en manuscrit, l'imprimé en imprimé, cherchant à imiter le plus possible son modèle, et dès qu'on lui retire celui-ci, il s’arrête incapable de continuer. Mais son langage intérieur est intact (Dejerine). Il comprend tout ce qu'on lui dit, et peut évoquer spontanément toutes les images auditives. 11 parle comme un individu normal sans présenter aucune trace de paraphasie ou de jargonaphasie. La symptomatologie se résume donc à la perte de la compréhension des mots écrits, an symptôme cécité verbale avec copie servile, et impossibilité de la lecture à haute voix. Mais la parole spontanée, la compréhension des mots entendus, l'écriture spontanée sont parfaitement conservées.
Le degré de cette perte de la compréhension des mots écrits ou imprimés, est d'ordinaire très accentué. Presque toujours la cécité verbale est totale, à la fois littérale et verbale. Les lettres n'ont aucun sens pour le malade. L'image visuelle générale du mot ne réveille plus l'image visuelle spécialisée du mot, en tant que terme
ENRSR
du langage. Mais le malade peut lire par un artifice. C’est dans ces formes d’aphasie que le malade reconnaît parfaitement les mots écrits en suivant le tracé avec le doigt : Ses images du lang'age sont en elfet intactes, et en suivant du doigt le tracé de la lettre, le malade en éveille l’image visuelle en son langage intérieur : de là la notion du mot survient.
La compréhension des chiffres peut être conservée (Dejerine) ou disparue comme celle des lettres et des mots (Redlich). Dans le premier cas le malade peut alors calculer facilement et faire toutes les opérations d'arithmétique comme avant sa maladie.
L'intelligence est en effet parfaitement intacte. Toutes les images du langage sont conservées, le langage intérieur s'exécute comme à l'état normal (Dejerine); le malade pense exactement de la même manière qu'avant sa maladie. Aussi l'intelligence n’est pas modifiée et la mimique est parfaite,
La clinique de cette variété de cécité verbale pure a été parfaitement élucidée par M. Dejerine (1892), et basée sur une autopsie démonstrative. Depuis cette époque, deux faits (Wyllie, Redlich) tout à fait confirmatifs, sont venus appuyer l'existence de cette modalité de trouble du langage. Nous reviendrons plus loin sur l'anatomie pathologique et la physiologie de cette variété.
La surdité verbale pure est beaucoup plus rare. Cliniquement elle est de tous points comparable à la cécité verbale pure. M. Sérieux en a publié une observation extrêmement remarquable. Le malade parle correctement sans altérer l'articulation des mots, sans chercher ses mots; tout son registre vocal est intact comme qualité et comme étendue ; la lecture est parfaite, le malade comprend tout ce qu'il lit, pas de trace d'alexie, même latente; mais la surdité verbale est complète, le malade ne comprend rien de ce qu'on lui dit, tous les mots entendus sont sans aucun sens pour lui. L'écriture spontanée et d'après copie est parfaite; mais, l'écriture sous dictée est impossible. En résumé, toute la symptomatologie se borne à la perte de la compréhension des mots entendus avec intégrité parfaite du langage intérieur. La localisation anatomique de cette variété d’aphasie n'est pas bien connue, La seule autopsie publiée (Pick) est malheureusement incomplète. L'autopsie encore inédite de la malade de M. Sérieux viendra prochainement combler cette lacune.