A. — ARGUMENTS ÉMIS EN FAVEUR DE L'HYPOTHÈSE D'UN CENTRE DE L'AGRAPHIE
1° Arguments psycho-physiologiques. — Ces arguments constituent le résumé de la conception du langage du professeur Charcot et ont surtout été exposés et défendus par M. Ballet. Pour Charcot, le mot est constitué de 4 éléments distincts, comme l'avait indiqué Hartley au siècle dernier : images auditive, visuelle, motrice d'articulation, graphique. Le mot est un complexus constitué par l'association de ces quatre espèces d'images. « Ces images réalisent des formules qui, durant la réflexion, servent à donner un corps à notre pensée et à la préciser. Quand nous réfléchissons, elles se présentent à notre esprit les unes plus vives, les autres moins vives, suivant nos tendances et nos aptitudes individuelles. Nous entendons mentalement, nous voyons, nous parlons ou même dans des cas exceptionnels, nous écrivons notre pensée. Ces opérations tout internes (vision, audition ou articulation mentale) rappellent par leur nature les opérations similaires au moyen desquelles nous entrons en relation directe avec nos semblables : l'audition des voix extérieures, la lecture des mots écrits, la parole articulée, l’écriture (Ballet) ». Suivant que, dans le langage intérieur, telle ou telle image devient prédominante, l’individu sera dit visuel, moteur, auditif ou graphique; ceux chez qui toutes les images se présentent ensemble, sans prépondérance aucune, constituent le groupe des indifférents. |
Ces arguments sont insuffisants pour étayer une théorie de l’aphasie. La médecine est une science d'observation ; la psychologie une science de raisonnement. La science médicale ne doit s'appuyer que sur des faits matériels qu’elle a mission d'interpréter ; la psychologie ne traite que de questions abstraites. La psychologie peut s'appuyer à juste titre et prendre comme base les observations médicales ; une théorie psychologique peut dériver de la médecine ; mais une théorie médicale ne saurait jamais découler de déductions psychologiques; les faits seuls peuvent servir à l’établir. Et si la psychologie admet quatre
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éléments constitutifs dans un mot, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'il doive y avoir dans le cerveau humain quatre centres distincts correspondant à chacun de ces quatre éléments distincts.
D'ailleurs cette théorie de la prédominance d’un centre, variable avec chaque individu, n’est rien moins qu'établie : les auteurs ont confondu deux choses très différentes, la mémoire générale d'une part et la notion du mot d'autre part. Il est bien certain que, pour la mémoire, chacun de nous met en jeu un mécanisme différent : tel retiendra mieux ce qu'il a entendu, tel ce qu'il a vu, tel ce qu'il a écrit. Pour apprendre et retenir quelque chose, tel lira, tel écrira, tel parlera tout haut ce qu’il veut retenir; mais quand cette personne pensera avec des images de mots, dans son langage intérieur, elle mettra en jeu ses images auditivo-motrices, et pensera par l'évocation de ces images.
Il faut d’ailleurs distinguer, quand on évoque une idée dans le langage intérieur, la variété de cette idée. S'agit-il d’une idée abstraite, ou d’une idée se rapportant à un objet concret ? Dans ce dernier cas, la notion du mot est beaucoup plus complexe. L'exemple de la cloche du professeur Charcot est le type de ce groupe : suivant que nous penserons plus spécialement à telle ou telle qualité d’une cloche, forme, son, telle ou telle image viendra se montrer et au besoin prédominer : un peintre verra plutôt la cloche, un musicien l’entendra, Mais si l’on veut se rendre compte du mécanisme du langage intérieur, il faut précisément éviter un objet connu, et prendre la pensée dans sa plus simple expression. Il faut, en outre, éviter d'évoquer une phrase, une idée, un mot lu, écrit ou entendu, car alors il vient se mêler les circonstances accessoires de lieu, de temps, les caractères de la voix de la personne qui a prononcé ces mots, les caractères de l'écriture, du livre, etc..., toutes choses qui compliquent le problème. Il faut choisir une idée simple, dépourvue de tout caractère matériel.
Avec une idée abstraite, on aura les qualités essentielles de la pensée : on pourra se rendre compte en quoi réside essentiellement la notion du mot. Pensons une pensée abstraite : « Je pense, donc je suis ». «x? + px + q = 0 » immédiatement nous entendons ces mots résonner à notre oreille, en nous, profondément, en même temps que notre langue esquisse les mouvements nécessaires à les prononcer, on perçoit nettement dans la langue à ce moment un frémissement spécial, ébauche du mouvement. Nous avons conscience des mouvements nécessaires à l'articulation du mot. Nous avons fait l'expérience à bien des reprises,
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sur beaucoup de nos collègues qui se croyaient visuels, auditifs, moteurs, et chez tous nous avons obtenu les mêmes résultats : l’association de l'image auditive à l'image motrice d’articulation. Pour la mémoire générale pour retenir quelque chose, nous pouvons être plus ou moins différents ; pour la pensée, nous sommes tous identiques, nous Sommes tous mixtes. La notion du mot résulte del’évocation simultanée des images motrice d'articulation et auditive. Si au lieu d’une pensée abstraite, on pense à un objet matériel, alors les diverses qualités de : l'objet se présentent à l'esprit; mais ce sont des qualités secondaires, adjuvantes; la notion même du mot réside essentiellement dans l'union de son image auditive et de son image motrice d’articulation.
Ces deux variétés d'images sont d’ailleurs les premières qu’acquiert l'enfant. L'enfant apprend la notion des mots d’abord par l’ouie. La mère répète à chaque instant au bébé le même mot en lui indiquant l’objet qu’il désigne. D'abord, comme l’a bien fait remarquer Taine, l'enfant généralise le mot entendu à tous les objets analogues à celui désigné. Pour lui tous les hommes sont des « papa ». Ce n’est que plus tard qu’il apprend à restreindre le sens du mot. Quand la mère veut apprendre à parler à son enfant, elle frappe à la fois l’ouïe et la vue. Elle met son fils en face d'elle, et prononce le mot lentement, en le décomposant en ses syllabes, en même temps qu'elle exagère les mouvements des lèvres destinés à prononcer le mot; et l'enfant regarde attentivement les lèvres de sa mère, puis s’essaie à répéter le mouvement des lèvres et le son entendu. L'éducation met done en jeu chez nous au début, toujoursles mêmes centres. Jamais on n'a vu un enfant, ni sourd, ni muet de naissance, commencer par apprendre à lire et à écrire avant d'entendre et de parler : dès le début se fait l'association des images auditives et motrices d’artiulation. Ces centres sont les premiers en date, et reçoivent les premières impressions de l’enfant. Mais tandis que pour M. Charcot et ses élèves l'habitude donne à un centre la première place dans la pensée, nous croyons au contraire que cette prédominance d’un centre unique et variable, n'existe que pour la mémoire générale. Pour la pensée, il en va tout autrement. Et si l'on croit à la prédominance d'un centre, c'est que par habitude on ne s'occupe que de cette variété d'images, et fait inconsciemment abstraction des autres. Pour un même objet, un peintre verra surtout le contour, la couleur, le musicien entendra
surtout le son: Il pense avec des images d'objet; mais s’il pense avec des images de mots, mais si l’un ou l’autre pense une idée abstraite, dépourvue de tout vêtement matériel, immédiatement, ils rentreront dans la loi commune ; les cellules auditives et motrices d'articulation par l'ancienneté de leurs images, par leur rôle dans l'éducation première reprendront toute leur importance. Les visuels et les auditifs de mémoire deviennent des mixtes, auditifs et moteurs d’articulation pour la pensée intime.
Développant les idées de son maître, le professeur Charcot, M. Marie (1883) se demande « si l'individu éduqué continue, lorsqu'il parle ou écrit, à passer par toute la série des opérations : Non, par suite de l'habitude il ne décompose plus; peu à peu un des centres de réception devient prédominant, c’est de celui-là que l'individu se sert de préférence et presque exclusivement ». Pour nous, la série des opérations n'existe pas moins qu’au début, mais elle est latente. Il se passe là un fait banal de physiologie : Tout mouvement est d'abord volontaire, réfléchi, intentionnel; puis, par la répétition du même mouvement, par l'habitude, le mouvement devient machinal, semi-inconsciéent; et cependant aucun physiologisten’a jamais soutenu que le mouvement définitif perfectionné n'exigeait pas toute la série des actes primitifs. Cette ‘série n’est que simplifiée par la fréquente répétition du même acte, laquelle a entraîné des connexions plus intimes et plus multiples entre des cellules voisines, et par suite une exécution plus facile et plus rapide de l'acte. Pour latente que soit cette série d’actes complexes, elle n’en existe pas moins. De même pour la parole. Les cellules sont intimement unies entre elles ; les connexions entre les divers centres sont assurées par des voies multiples ; l'exercice exagéré d’un centre a multiplié les connexions de ce centre, le passage d’une image à l'autre est facilité, devient inconscient, mais la série des actes est toujours la même.
Il est facile de démontrer que tous les actes complexes de la pensée existent toujours inconscients, même chez l'individu où un centre semble dominer tout le langage intérieur. Un simple artifice, une observation banale que l’on peut faire chaque jour suflira pour cette démonstration. Prenez an individu aussi habitué à la lecture que vous puissiez le supposer; par hypothèse même, ce visuel pensera ‘surtout par ces images visuelles; eh bien, donnez-lui à lire ‘une