I. — CÉCITÉ VERBALE AVEC AGRAPHIE
OBSERVATION 59 (personnelle). — Un résumé de cette observation a été publié in Bull. Méd., 26 mars 1895 par M. Dejerine, dans une leçon sur les aphasies sensorielles.
Cécité verbale et littérale totale : Le malade ne reconnaît que son nom. — Parole spontanée : aphasie motrice. Troubles de la parole répétée. Léger degré de surdité verbale variable. — Écriture spontanée : Le malade ne peut écrire que son nom. — Écriture sous dictée: impossible. — Copie comme un dessin, l’impr'imé en imprimé, très lente et très pénible.
Jules D..., 71 ans, cordonnier.
Antécédents héréditaires. — Père et mère morts âgés sans, cause bien déterminée. Un frère bien portant.
Antécédents personnels. — Toujours bien portant, à l'exception d'une bronchite il y a une dizaine d'années.
Histoire de la maladie :
Huit à dix jours avant l'attaque, le malade avait essayé, pendant la nuit, de dire quelque chose à sa femme sans pouvoir y parvenir.
31 décembre 1889. 1I1 revient du travail et annonce à sa femme qu'il va perdre sa place-par suite de la mort de son patron. Brusquement, sans perdre connaissance, il est privé de la parole et ne répond que par des lambeaux de phrases à sa femme qui l’interroge.
1er janvier 1890. Il ne pouvait plus tenir sa cuillère ni sa fourchette et disait qu'il ne pouvait plus marcher et avait mal aux pieds. Sa conversation se bornait à quelques monosyllabes et quelques lambeaux de phrases : « ça va mieux ».
Dès le début, sa vue s’est altérée et il n’a pu travailler depuis. La lecture est devenue impossible ainsi que l'écriture. Le malade ne pouvait ni lire son journal ni écrire même son nom.
Cependant, à cette époque, il ne présentait pas de troubles de la sensibilité, de la déglution, de la motilité de la face. Pas de troubles de la mémoire.
Depuis six mois environ, amélioration progressive de la faculté de parler, avec période passagers d’aphasie complète; même actuellement, le malade dit avoir des périodes pendant lesquelles il ne peut parler.
Accès de colère fréquents depuis sa maladie.
Depuis six mois, il a pu de nouveau écrire son nom.
Chute des dents, sans douleur ni carie, depuis son attaque.
État actuel (janvier 1892). — Le malade paraît très intelligent. Il est très vif pour son âge et a une mimique très expressive. Sans être très cultivé, il possé-
dait une instruction moyenne. Il écrivait très correctement, ainsi que le prouvent les lettres adressées à ses enfants à Carentan. Il lisait chaque jour son journal, et possédait très correctement la langue allemande ; parlait, écrivait et lisait très bien l'allemand; né à Strasbourg, il avait quitté cette ville à 20 ans et parlait aussi bien le français que l'allemand.
Le malade ne présente pas trace d’hémiplégie. Il exécute avec l’une ou l’autre main, rapidement et facilement, des mouvements même assez délicats (boutonner et déboutonner un habit). La force musculaire est intacte. Le membre supérieur droit en particulier a sa force ordinaire et le malade s’en sert pour les actes ordinaires de la vie, sauf pour écrire.
Pas de trace de paralysie faciale ni linguale.
Pas de troubles de la sensibilité générale.
Étude de langage. Parole spontanée. — Le malade présente un degré notable d’aphasie motrice. Dans la parole spontanée, il lui est impossible de prononcer un assez grand nombre de mots.
D. « Où habitiez-vous dans Paris ? » « À Paris, à Paris,je le sais, mais je ne peux pas le dire, il y a des moments que je peux le dire ».
D. « Quel métier faisiez-vous ? » « Cordonnier ».
D. « Combien avez-vous d'enfants ? » « Deux ».
D. « Garçons ou filles ? » « Filles ».
D. « Où sont vos enfants ? » « Là-bas, là-bas, ils sont pas loin, c’est loin tout de même ».
D. « À quel endroit ? » « Je l'ai déjà dit deux ou trois fors ».
D. « Est-ce en France ? ». « Oui, pas loin des Anglais ».
D. « Est-ce au Havre? » « Oh non, plus loin ».
D. « Est-ce à Trouville ? » « Peux pas le dire ».
D. « À Rouen? » « Oh Rouen ! c’est trop près, bien plus loin ».
D. « Sont-ils à Carentan? » « Oui, Curentan, Carentan ».
Si on change le sujet de la conversation, et qu’on lui demande autre chose, et si on revient lui demander où demeurent ses enfants, il ne peut retrouver le nom et recommence ses approximations géographiques.
D. « A quel âge vous êtes-vous marié? » « Longtemps ». Avec les doigts il montre qu'il s'est marié à 21 ans.
D. « A quel âge êtes-vous venu à Paris? » « Oh j'étais vieux déjà, 35, 40, 45 80. Oh pas tant » (il ne peut répondre à la question).
D. « Vous avez toujours été un brave homme ? » « OR oui ».
D. « Vous n'avez jamais carotté personne ? » « Oh jamais, je donnais ».
D. « Que donniez-vous ? » « Je donnais sous ».
D. « Combien gagniez-vous par jour? » Le malade ne peut répondre. On lui montre une pièce de cinq francs. Il répond : « Deux fois ça ».
D. « Combien çà fait-il deux fois çà? » « 10, 20, 30, 40, 100 ».
D. « Pour qui avez-vous travaillé? » « Pour le plus riche de Paris ». Après explication, le malade donne à entendre qu'il a travaillé chez le plus riche cordonnier de Paris.
D. « Quand vous êtes-vous installé à votre compte ? » « Oh jamais, je travaillais mieux, travaillé ».
D. « Comment s'appelait votre patron? » « Je l'ai là dans mes notes ». Mais il est incapable de prononcer le nom.
Dans la parole spontanée, il existe donc un certain degré d’aphasie motrice et un peu de paraphasie.
Parole répétée.
D. « Armée française » « Française ».
« Président de la République », quelques mots incompréhensibles. Cavalerie ». « Cadralive ».
Artillerie ». « Artillirisé ».
« Pontonnier ». « Pontonnier ».
« Cavallier ». « Casavier ».
« Canon ». « Canon ».
« Mitrailleuse ». « Caltraillevé ».
« Hôpital ». « Hépital ».
« Bicêtre ». « Bicêtre ».
« Angleterre ». « Anglais, les Anglais, Anglette ».
« Portugal ». « Putorgal ».
« Italie ». « Ttaleigne ».
« Turquie ». « Lecourti, licourtier ».
a Chine ». « Chile ».
« Japon ». « Chapon ».
« Amérique ». « Léramique ».
Les mots : France, Paris, Allemagne, Espagne sont répétés correctement.
« La bataille d’Austerlitz ». « L’Austerlitz ».
« Vive la France ». « Vive la France ».
Les troubles de la parole dans la répétition des mots sont beaucoup plus marqués que dans la parole spontanée, ce qui s'explique puisque dans la parole spontanée le malade cherche ses mots, et peut faire des périphrases.
Chant : Le malade peut fredonner et très correctement la Marseillaise; l'air est parfaitement juste, mais lorsqu'on lui dit de chanter avec les paroles, il'dit des mots incompréhensibles sur un air parfaitement juste.
Compréhension des mots parlés : pas tout à fait normale, certains jours il faut répéter plusieurs fois la question et il ne répond pas toujours à ce qu’on lui demande. Donc légère surdité verbale variable.
Compréhension des mots lus : nulle pour les mots (cécité verbale), mais certaines lettres sont reconnues. Il ne reconnaît que son nom écrit ; il le distingue presque toujours, même quand on l’écrit au milieu de mots assez semblables comme orthographe; beaucoup plus rarement, il reconnaît son prénom. Des autres mots, il n’en reconnaît aucun. Même le mot Carentan où habitent ses enfants, et qu'il avait l'habitude d'écrire fréquemment, il est incapable de le reconnaître. La reconnaissance des lettres est un peu meilleure, mais encore très défectueuse. Dans un alphabet dont l’ordre des lettres estinterverti, il recon-
naît par ci par là une lettre, et ce d’une façon irrégulière ; tantôt, il reconnaît une lettre et un instant après il ne la reconnaît plus, alors qu’il en reconnaîtra une autre que peu avant il ne reconnaissait pas.
Écriture volontaire : impossible. Le malade n’écrit que son nom
Écriture sous dictée : si l'on fait écrire un mot au malade, il ne peut l'écrire en entier; la première lettre est ordinairement exacte, mais s’il est obligé de chercher les lettres suivantes, il y a de la paragraphie. Ainsi, son prénom « Jules », il l’épèle spontanément, puis, au moment d'écrire, il ne peut y arriver. I dit lui-même qu'il faut qu'il écrive vite pour réussir.
Mars 1892. Écriture spontanée. Le malade écrit très correctement son nom
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Copie du modèle.
et son prénom avec un paragraphe. Il l'écrit rapidement comme quelqu'un qui
sait bien écrire. Il peut écrire encore les premières lettres de sa profession
« cordonnier ». Là se borne son écriture Spontanée, Il ne peut spontanément
écrire aucun autre mot, ni tracer aucune autre lettre. Donc agraphie totale pour l'écriture spontanée.
I faut remarquer que quand le malade signe spontanément son nom, l'écriture est plus facile et plus rapide, les lettres mieux formées et mieux assurées que quand il le copie.
Ecriture sous dictée. Agraphie totale.
Ecriture copiée. Le malade peut copier avec beaucoup d'efforts, très lentement et à condition d’avoir incessamment le modèle sous les yeux. Il copie l'imprimé et le manuserit, comme il copierait un dessin, servilement, trait pour trait. Il mit une heure et même plus pour copier très incorrectement deux ou trois mots.
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Copie du modèle. — Le malade écrit moins bien son nom en le copiant, qu’en l’écrivant spontanément.
Écriture spontanée. Signature.
Lorsqu'on fait fermer les yeux au malade et qu'on lui fait tracer une lettre avec un crayon sur du papier, il reconnaît facilement son nom, mais il lui est impossible de reconnaître même des lettres isolées écrites par le même procédé.
Avril 1892. Le malade reconnaît parfaitement les chiffres isolés ; il joue aux cartes avec ses camarades; d’après eux, il tient parfaitement son jeu, sans faire d'erreurs et même joue avec assez d'habileté pour gagner.
Le malade se sert avec une habileté parfaite de sa main droite pour les usages de la vie, car il n’y a pas trace d’hémiplégie. Lorsqu'on lui dit d'écrire, il prend délibérément la plume, la place très correctement et dans l'attitude normale, mais ne peut écrire spontanément que son nom et son prénom qui sont du reste correctement écrits. Si on lui demande comment a débuté son affection, quel temps il fait, comment se nomment ses enfants, l'endroit où il habite, etc, il lui est impossible d'écrire un seul mot. « Peux pas, dit-il, peux pas », en regardant alternativement sa plume et son interlocuteur. « Je sais bien, je sais bien, c’est là-dedans, dit-il en frappant sa poitrine, mais peux
pas ». Dans l'écriture spontanée l’agraphie est totale et il en est de même pour l'écriture sous dictée. | L'écriture d’après copie (modèle imprimé ou manuscrit, mots français ou allemands, lettres françaises ou gothiques) est très altérée ; le malade copie plus ou moins exactement le premier mot et le copie mécaniquement comme un dessin. Il copie l’imprimé en imprimé et le manuscrit en manuscrit et au bout
Modèle.
21 fi 49 HEZ PLLE DE Yi rèy
Copie du modèle.
d'un certain temps il copie de moins en moins le modèle. La copie chez lui est extrêmement pénible et il met une heure pour copier une ou deux lignes. Si: