CHAPITRE PREMIER Introduction
L’aphasie constitue un des chapitres actuellement les plus complexes et les plus discutés de la pathologie nerveuse. Après les premiers travaux sur le sujet, la question semblait facile à résoudre, tant au point de vue clinique qu’au point de vue anatomo-pathologique. Mais à mesure que l’on pénétrait plus intimement dans le mécanisme du langage intérieur, à mesure que l’on étudiait plus complètement les divers moyens employés par l’homme pour communiquer avec ses semblables, on vit que l’aphasie revêtait des aspects cliniques nouveaux et difficiles à classer. Cette multiplication des formes cliniques, loin d’éclaircir la question, semble en effet l’avoir rendue plus obscure et plus impénétrable.
Nombreux sont les travaux et les faits cliniques et anatomo-pathologiques publiés sur le sujet. Mais ajoutons immédiatement qu’un grand nombre de ces observations sont inutilisables.
L'étude clinique d’un aphasique nécessite actuellement l'examen méthodique et de parti pris de toutes les modalités du langage et de chacune d'elles avec toutes ses variétés. Ces renseignements font presque complètement défaut dans les premières observations recueillies et dans un grand nombre de faits récemment publiés. De là l'impossibilité d'utiliser ces matériaux faute de renseignements cliniques suffisants.
D’autres observations, en très grand nombre, manquent de la sanction anatomique. Elles prêtent le flanc à la critique en permettant d'établir sur elles une série d’hypothèses toutes gratuites et sans fondement indiscutable.
Chaque auteur a voulu expliquer le fait spécial qu'il lui a été donné : d'observer, tout en le rapprochant des autres observations analogues. De là la multiplicité des schémas qui, s’ils rendent service comme
moyen de démonstration ou comme procédé mnémotechnique, ont le grave tort de faire des cadres tout prêts d’avance dans lesquels doivent venir coûte que coûte se ranger tous les faits. De plus, et surtout en Allemagne, on s’est servi de ces schémas pour décrire des formes nouvelles, hypothétiques, avec leur clinique et leur anatomie pathologique préétablies, mais dont la clinique jusqu'ici n'a guère donné d'exemples démonstratifs. De là le nombre plus ou moins considérable de formes cliniques admises par certains auteurs.
Enfin, et c'est un fait qui au premier abord semble paradoxal, les auteurs ne s’entendent pas sur la valeur exacte des mots. Tel considère comme écrivant couramment un malade qu’un autre auteur regarde comme agraphique. Un autre étiquetera cécité verbale pure un fait que d’autres neuropathologistes rangeraient dans le grand cadre de l’aphasie sensorielle. Aussi croyons-nous que, pour résoudre les divers problèmes que laisse sans solution précise encore l'étude de l’aphasie, il est indispensable de n’employer les termes que dans leur sens rigoureux et étroit, d'appliquer les mots uniquement à l’idée pour lesquels leur auteur les a créés, quelle que soit d’ailleurs la conception personnelle que l’on ait du fait. De plus, il est également indispensable d'étudier l’aphasie méthodiquement, successivement, dans toutes les modalités du langage; par ce moyen, nous aurons des observations comparables entre elles, superposables, et l’on arrivera seulement ainsi à comprendre tous les détails de ce sujet si complexe.
Nous ne prétendons pas donner un plan immuable; chaque fait peut présenter un détail spécial ou être étudié à un point de vue particulier que l’auteur s'attachera à mettre en relief. Cependant nous croyons utile d'exposer en quelques mots les divers points indispensables sur lesquels doit porter l'examen de tout aphasique, pour donner au fait toute sa valeur. Ce plan est celui suivi dans le service de notre excellent Maître, M. le D' Dejerine. Nous l'avons toujours employé dans l'examen des malades si nombreux et si intéressants que renfermaient ses magnifiques services de Bicêtre et de la Salpétrière. Nous avons pu ainsi comparer point par point chaque malade et observer dans tous leurs détails les modifications des diverses moda- . lités du langage, dans les différentes formes de l’aphasie.
En présence d’un aphasique, il faut d’abord examiner l'état de la parole spontanée. Le malade peut-il prononcer les mots familiers