Le Danemark seul {JutUtnd, etc.) reste dans le doute
2. n est remarquable que nous n'ayons pas le moindre renseignement sur Tarri* ▼ée des Boliémiens, mdme à Berlin ou dans le Brandebourg.
et pour fournir les additions ou corrections de quelque importance que mes recherches, depuis cinq années, m'ont permis d'y apporter.
Avant tout, j'ai senti le besoin de changer les titres des divisions établies dans l'ensemble de raon précédent Mémoire. Ge changement s'expliquera de lui-même.
Pbemibbe partie. Les Bohémiens dans l'ëubope orientale
ET septentrionale^
A quelle époque Iqs Bohémiens se montrèreat-ils pour la première fois dans les divers pays qui forooent la partie est et nord de TEurope ? Voilà quelle serait la véritable question à résoudre ; et cette question, nous sonames presque obligé de Técarter. Mais il s*en présente une autre qui doit du moins nous faire faire un pas vers la solution désirée : les Bohémiens existaient-ils dans TEurope orientale et septentrionale à une époque notablement antérieure à leur première apparitioaen Occident, qui eut lieu vers 1417? Cette question, je viens aujourd'hui la résoudre affirmativement, au moins pour 'ce qui concerne lOrient.
L ordre le plus logique à suivre dans Texposé de ce que nous savons à cet égard nous est tout tracé. Les Bohémiens ont dû arriver en Europe par l'Hellespont ou par les mers qu'il rejoint, et de là s'avancer vers le Nord et vers l'Occident. Puisque nos documents nous le permettent, c est la marche que nous suivrons.
Aujourd'hui, comme il y a cinq ans, j'ai voulu borner à l'Europe mes recherches sur les commencements des Bohémiens, et je me suis interdit toute excursion en Asie ' ou en Afrique,
1. J'avais eu occasion, dans mon précédent Mémoire (Bihlioth.^ t. V, pag. 451 , n. 2 ; tirage à part, p. 16), de donner la simple indication d'un fait relatif à l'Asie. Je m'applaudis de n'avoir accepté en cet endroit l'autorité de M. Borroi^v qu'avec réserve. M. Borrow cite un long passage d'un historien arabe, duquel il résulte que Timour- Leng, avant ses invasions dansl'Iude, aurait exterminé à Samarcand (Boukharie) toute une tribu de Zingari. J'ai recouru à l'auteur indiqué : Vie de Timour, par Ahmed, filsd'Aïahschah (qu'on désigne le plus souvent par le nom de Ibn-Arabschah, le fils d'Arabscliah) ) texte arabe, avec une traduction latine par Samuel-Henri Manger ; Leovardiae, 1767, in-4°, quatre tomes eu 8 volumes. J'y ai bien trouvé (vol. I, chap. X) le passage rapporté parBorrow, mais avec cette différence, sans en mentionner plusieurs autres, qu'à la place du mot Zingarri que M. Borrow a introduit cinq fois dans sa citation guillemettée , on lit dans la traduction latine : nebulones^ isd, illi, nebulonesy et iouiour^nebulones. N'étant pas orientaliste, je ne pouvais
c'est-àdire, dans la région des hypothèses '. Cependant j'ai fait et je ferai encore aujourd'hui une exception en faveur des grandes iles de la Méditerranée orientale, que Ton peut considérer en bloc comme placées entre TEurope, FAsie et TAfrique, plutôt que comme appartenant à Tune où à l'autre de ces trois parties du monde.
Déjà dans mon précédent travail j'avais cru saisir quelques vagues indices de la présence assez ancienne des Bohémiens dans ces îles. J'établissais dès lors par induction qu'ils avaient dû se répandre de bonne heure dans la Crète ou ile de Candie *, et plus certainement encore dans l'île de Chypre, où nous les trouvons établis depuis longtemps, au milieu du seizième siècle. Je reviendrai tout à Theure à l'île de Chypre. Auparavant je veux citer deux témoignages qui ont moins de valeur rétrospective que celui de Lusignan , mais qui lui sont antérieurs de quelques années, et qui embrassent une plus grande étendue de pays. André Thevet, qui parcourut l'Orient de 1549 à 1552 ou 1553 % dit : « Et sont espandus ces galands (les Égyptiens ou Boesmiens) non-seulement en la France, Espaigne et Italie ; ains j'en ay veu en Candie, Cypre, Negrepont (Egribos, dans l'archipel grec), Rhodes, et en plusieurs autres islesde cestemer Mediteranée ^, qui n'ont autre vacation ne mestier que de faire des
confronter la traduction avec le texte arabe qui est en regard : j*eu8 recours à Tobligeance de M. Reinaud , qui avait mis le livre entre mes mains à la Bibliothèque aujourd'hui nationale, et j'en obtins Fassurance que la traduction était trèS'littérale, et que pas un nom de peuple ne figurait dans tout ce passade. Il s'agit simplement d'une bande organisée de dodr — ou dzodr — (au singulier daïr, qui signifie littéralement impur), et de schotthar (au singulier schather ou sehathir, qui signifie vaurien) , mots qui sont rendus assez exactement par nebulonibtu et scelerosis (dans le titre du chapitre). Ni l'un ni l'autre de ces deux mots arabes n'est connu comme servant à désigner les Bohémiens en Asie. Dès lors ce document n'a plus aucuue valeur; car les détails qu'il renferme n'ont rien qui semble s'appliquer particulièrement aux Bohémiens.
1 . Le savant ouvrage de M. Pott sur la langue des Bohémiens, Die Zigeuner in Europa und Asien, Halie, 1844 et 1845, 2 vol. in-8° (couronné en 1844 par l'Institut de France) , contient cependant une ou deux citations très-curieuses et qui seront utiles, quoiqu'on ne puisse pas les prendre à la lettre et les employer sans critique.
2. Voyez mes observations sur un passage de Sébastien Franck, Biblioth., etc., t. V, p. 453 ; tirage à part y p. 18.
3. Le privilège pour l'impression de la Cosmographie du Levant y Lyon, 1554 , in-4% et Lyon, 1556, in-4**, est du 22 mars 1553. J'ai recouru aussi à cet ouvrage de Thevet, mais il n'y est pas question des Bohémiens.
. 4. Thevet remarque quelques lignes plus haut, pour prouver que les Bohémiens
doux, leurs femmes des ceintures , qu'ils vendent aux simple peuple ou gripbons (?) des montaignes de ces pays-là V »
Pierre Belon, qui parcourait TOrient en même temps qu André Thevet, nous apprend que les Bohémiens étaient également répandus alors en Egypte et en Turquie, qu'ils avaient même un établissement à Gonstantinople ; et il est à remarquer que ce voyageur si plein de savoir et de conscience, si disposé d'ailleurs à recueillir tout ce qui pouvait jeter quelque jour sur Torigine des Bohémiens ^, ne peut nous dire depuis quelle époque ils fréquentaient ces contrées. « Il n'y a lieu en tout le monde, dit-il, qui soit exempt de telle pauure gent rama^ée que nous nommons de faulx nom Égyptiens ou Baumiens; car mesmement estants entre la Materée et le Caire, nous en trouuions de grandes compagnies, et aussi le long du Nil, en plusieurs villages d'Egypte, campez dessoubs des palmiers, qui estoient aussi bien estrangers en ce pays-là comme ils sont aux nostres. Et pour ce que leur origine est de Yallachie ou Bulgarie, ils sçavent parler plusieurs langues, et sont chrestiens. Les Italiens les nomment Singuani. Ils ont privilège des Turcs qu'il est loisible aux femmes singuanes de se prostituer publiquement à tous, tant aux chrestiens comme aux Turcs mesmes : et ont une mai-» son à Père (Pera) de Gonstantinople avec plusieurs chambres, où chacun peut entrer librement, sans que la justice turquoise
ne sont pas Égyptiens, qu'il n'en a jamais vu en Egypte ; mais la Térité ressort encore bien mieux du témoignage de Pierre Belon , qui, exactement à la même époque, en trouva au contraire de grandes compagnies dans les environs du Caire et aussi le long du Nil, « qui estoient aussi bien estrangers en ce pays-là comme ils sont aux nostres. » Il est remarquable que Belon, en Egypte, croit les Bohémiens originaires de Valachie ou de Bulgarie, tandis qu'en Europe on les fait souvent venir d'Egypte. Yoy. Belon, cité plus loin — P. Belon et A. Thevet se sont trouvés associés l'un et l'autre pluà ou moins directement aux travaux de Pierre Gilles , l'auteur de la Description du Bosphore et de Constantinople que M. Buchon a publiée dans ses Chronicités françaises (voy. t. Ul, pw 297).
1. La Cosmographie universelle de Thevet, Paris, 1575, 2 vol. in-fol , liv.xx, chap. xi; t. H^ fol. 117 v°. Thevet est cx)nnu pour son extrèmecrédulité; mais, d'après M. Weiss (Biograph. univ,) , il n'était pas ignorant et menteur comme on a voulu le dire-
2. il ne se donne pas la peine de décrire ceux qu'il a rencontrés, lorsqu'il n'en doit résulter aucune conclusion importante. Mais il signale ceux qu'il a vus en Egypte, croyant avec raison très-utile d'observer « que telle manière de gent ramassée que nous nommons Égyptiens sont aussi bien trouvez en Egypte qu'es autres pays » (c'est le titre du chapitre 41, que je reproduis en entier) ; et il prend note en même temps de leur condition exceptionnelle à Gonstantinople.
leur puisse rien dire. Et pour le moins y a une douzaine de femmes qui se tiennent ordinairement léans. Geste gent s*entremesle en Grèce, Turquie et Egypte de trauaiUer en ouvrage de fer, et s'y trouvent de fort bons ouvriers en ce mestier-là. Euxmesmes font leur charbon, desquels j'ay entendu que eetuy qui est fait de cicots et raeines de brière est le meiUeur à faire ouvrage de fer, d'autant qu'il lendurcist ' . »
J arrive maintenant au passage de Thistorien Lusignan que je citais déjà dans mon précédent travail. « Les Ginquanes sont peuples d'Egypte , dicts autrement Agariens *, qui sont toutefois chrestiens, larrons de leur nature et trop superstitieux , add^nez à la nigromaucie chiromance , et qui se mesknt de Tart de deviner, lesquels les Italiens appellent Ginquanes. Iceux couroient tout autour de Tisle, san» avoir domicile certain, et sça voient quelque petit mestier, comme de faire les vans à vanner le bled ; les autres estoient serruriers, et sont tous presque noirs ou basanéz et mal vestus. Ils avoieut i^antmoins en Gypre un village où ils faisoient leur résidence, près la ville de Nicossie, et labouroient leurs terres et possessions, à mesmes conditions que ks éleftères (affranchis). On en voit de semblables en Italie, Espagne^ France , Alemaigne, Pologne et autres provinces, qui voyagent toujours et sont sans habitation certaine ^. •
Ainsi, au milieu du seizième siècle, les Bohémiens avaient eu Chypre « leurs terres et possessions, » et ils les cultivaient
1. Les ohserpatkms de plusieurs singularitez et choses mémorables trouvées en Grèce^ Asie, Judée, Egypte, Arabie^ etc., par Pierre Belon , Paris, 1554, in-4% folio m verso, ch. 41. — Belon était revenu d'Orient à Paris en 1550, et la i^ édit. de cet ouvrage est de 1553.
2. On se perd dans les noms des Bohémiens. Le relevé critique de tous ces noms ne sera pas un travail sans intérêt; je compte y consacrer un chapitre tout entier. Cette nomenclature est le préliminaire indispensable d'un travail approfondi sur la question d'origine ; elle doit aider aussi à la découverte des documents qui bobs manquent.
3. Lusignan, Description de Fisle de Cypre^ 1580, in-4''. — Ce passage se trouve dans le chapitre de Lusignan intitulé : En combien de sortes de nations le peuple de Cypre était divisé; ce qui prouve que ces Bohémiens étaient nombreux. Lusignan , qui était de Chypre , qui l'avait habitée jusqu'à la prise] de cette lie par les Turcs (1571)» ^t qui y avait fait des recherches historiques , ne dit rien de leur nouveauté dans ce pays ; cette circonstance et quelques détails contenus dans ce passage montrent qu'ils y étaient établis depuis longtemps.
aax mêmes conditions que les affranchis. Certes ils^ â*étaient pas là d'hier.
Or, un état de choses voisin' de celui-là, sinon id^tiqne, existait déjà an milieu du quinzième siècle, comme le proute iia document dont je dois la communication à mon confrère M. de Mas-Latrie '. Vers 146â, le roi Jac<{ues de Lusignsm donnait à un de ses officiers le droit que payaient les Zingari au trésor royal. Je n'ose affirmer que Tbistiorien Lasigna» fit alludon à ee droite lorsqu'il dit que les Bohémiens eultivaiemt kurt^ terres aux mêmes conditions que les éleftères^; car il n'est pas impossible qne ces Bohémiens eussent deui droits à payer : une capitation au roi, comme droit de protection ou autrement, et une redevance , comme colons, au seigneur* : celle-ci due seulement |mr ceux qui tenaient des terres , celle-là due par tous le» Bohémiens indistinctement^ Mais, en supposant même que les Bohémiens de Chypre, au quinzième siècle , ne fassent soumis qu'à une contribution personnelle, cette capitation indique déjà un séjour prolongé. Donc, reportant au quinzième siècle ce que je disais tout à l'heure du seizième, je puis répéter encore : Les Bohémiens n'étaient pas là d'hier.
0^, Yoiei un document important qui m'avait échappé, bien que je connusse le tnrvail de Bfyant '^, où il a été cité pour la première fois. Symon Siméon raconte que , visitant Vile de
i. Âutear, comme on sait, d'une Histoire de Chypre couronnée par r Académie des Inscriptions; très-compétent, par conséquent. Voici la note que M. de Mas-Latrie m'a l'émise : « Lés Bohémiens étalent asse2 notnbreux à la fin do quinzième siècle en Chypre, et formaient une petite population distincte du reste des habitants. Je trouvé dans une Chronique de Chypre par Florio Bustron , dont le Ms. est conservé à Londres au British mti«eî«m (Additional mss., n®. 8630, fol. 198 1*), que, Ters l'an l468, le roîiacques de Lnsignan donna à un de ses seigneurs le droit que payaient les Bohémiens au trésor rdyal. L'article est ainsi conçu : A Nicolao Gianfunif il dritta detle Cingtmi. ^ ^ Florïo Bustron était un Chypriote de famille française ; il vivait an comitiencetaent du seizième siècle.
2. Eli Imrquie les Bohémiéhs payent une capitation, qui remonte sans doute à l'époque de rétablissement des turcs dans cette contrée. En Pologne, les Szàlassiiy dont nous parlerons bientôt, devaient payei^ des redevances. Dans la Moldo-Valachie, où tous étaient esclaves il n'y a pas longtemps, les Bohémiens payaient à leur maître, quel qu'il fftt, prince régnant, monastère ou boyard, un droit unique qui variait sniTattt leurs occutMtions.
3. Dans Ârtheologia or Miscellaneous Tracts relating to antiquity; puhlished by ihe Society of antiqtHtaries o/Londoh , t. Vil, 1785. Le passage de Siméon est cité eh note, p. d^3.
Chypre en 1332, il y rencontra « une race de gens qui suivaient le rit grec et qui se disaient de la famille de Chaym '. Cette race, ajoute-t-il, ne s'arrête presque jamais dans un lieu quelconque au delà de trente jours ; mais, toujours errante et fugitive, comme si Dieu Tavait maudite, au bout de trente jours elle décampe, à la manière des Arabes, avec de petites tentes oblongués , noires * et basses , courant çà et là de caverne en caverne, à cause que le lieu où ils demeurent se trouve, au bout du temps que j*ai dit, rempli de vermine et dlmmondices qui le rendent inhabitable '. »
Il n'y a pas un mot de ce passage qui ne s'applique parfaitement aux Bohéiniens. Cependant, comme leur nom ne s'y trouve pas, ce document, s'il était isolé, pourrait laisser quelques doutes. Mais lorsqu'on le rapproche du passage de Lusignan, qui atteste qu'au milieu du seizième siècle les Bohémiens étaient eu Chypre depuis une époque assez reculée pour être déjà inconnue; lorsqu'on Yoit qu'au milieu du quinzième ils formaient dans cette île une classe de la population , un groupe d'ha-
i. M. Pott remarque, 1. 1 , p. 61 , que c'est probablement à Simeo Simeonis que fait aUusion Besold (Thesaur, practic,, p. 1026), dans le passage cité par Grellmann (2* éd. allem., p. 234 ; trad., p. 237), lorsqu'il dit : « In libro quodam Veteri italio , sive itinerario ad Jérusalem, lib. Y, hujusmodi Cingari dicuntur esse posleri Caïni , vagi et extorres propter ipsius peccatum. Quod tamen absurdum , cum omnes taies perierint in diluvio universali. » Quoi qu'il en soit de ce rapprochement , M. Pott observe que le nom de Cham conviendrait beaucoup mieux que celui de Catn à la prétendue origine égyptienne des Bohémiens. Il laisse toutefois la question dans le doute, en indiquant encore, pour l'étymologie possible du mot ci-dessus, d'autres mots que j'examinerai ailleurs.
2. Suivant Seetzen, cité par M. Pott, t. I, p. 62, les tentes des Nury (Bohémiens de Perse), près de Nablos, étaient noires également.
3. « Ibidem et vidimus gentem , extra civitatem ritu Grœcorum utentem , et de génère Chaym se esse asserentem; quœ raro, vel nunquam , in loco aliquo moratur ultra XXX dies; sed semper, velut a Deo maledicta, vaga et profuga post xxx(ain) diem, de campo in campum, cum tentoriis parvis, oblongis, nigris et humilibus, ad modum arabum, de caverna in cavemam discurrit, quia locus ab bis habitatus post dictum terminum efficitur plenus vermibus et immunditiis, cum quibua împessibile est habitare. » ^ Je cite ce passage d'après Bryant, n'ayant trovvé rourrage ni à la Bibliothèque nationale , ni à la Bibliotlièque de llnstitut, ni à la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Bryant appelle son auteur Simeon Simeonis, et indique seulenoent idn.f p. 17. Dans Brunet , on trouve au mot « Symeon (Symon) : liineraria Simonis Simeonis et Wilheltni de Woreestre, etc., édités pour la première fois par Jacques Nasmith, Cantabrigiae, 1778, in-8® ; » et dans la Bibliotheca britannica : « simeon (Symon). Hinerarium ad terram sanctam, edidit J. Nasmith , Camb., 1778 , in-s**. »
bitants déjà soumis à un impôt spécial, toute incertitude disparaît *. On n a pas même besoin de savoir que les Bohémiens se trouvent en Valachie à Tétat d'esclaves vers le milieu du quatorzième siècle. Cette race habitait l'ile de Chypre en 1432: ' c est un fait acquis.
Remarquons en passant que les Bohémiens de Sjmon Siméon paraissent encore plus vagabonds et d'humeur un peu plus fa* rouche que ceux de Lusîgnan et de Thevet. Je doute quHls eussent dès lors des terres et une condition légale. Ils se disent d'une race maudite, et ils semblent n avoir point de nom. Tout cela pourrait faire supposer qu'ils étaient alors dans File depuis peu. Toutefois , il faut songer que les impressions ne devaient pas être les mêmes, ni les souvenirs aussi nets, chez un voyageur d'Occident , au quatorzième siècle qu'au seizième. Au seizième siècle les Bohémiens étaient parfaitement connus en Occident, tandis qu'on n'y en avait jamais vu au quatorzième siècle. Observons d'un autre côté que les premiers Bohémiens qui se montrèrent en Occident affectèrent en commençant certains airs de grandeur, certaines façons chevaleresques qui manquent à ceuilà. Je serais donc porté à croire que, dès le quatorzième siècle, ils étaient en Chypre dans cette condition intermédiaire qui a dû suivre, chez tous les peuples civilisés, l'état dans lequel ils se montrèrent d'abord, et qui a dû précéder l'assujettissement auquel ils furent réduits dans quelques contrées de l'Orient. Cette condition intermédiaire a pu durer plus ou moins : elle s'est maintenue jusqu'aujourd'hui dans beaucoup de pays, en se modifiant à peine.
Je comptais me borner à ces observations un peu générales ; mais au moment de mettre sous presse , je reçois avis d'une interprétation qui mérite exameû.
Le court document transmis par Florio Bustron et le témoignage postérieur de Lusignan nous apprennent qu'au quinzième siècle les Bohémiens de Chypre payaient un droit au trésor royal, et qu'au seizième un certain nombre d'entre eux cultivaient des terres aux mêmes conditions que les affranchis. Au premier abord on peut être tenté de supposer, d'après cela, que,
1 . Telle est aussi , d'après ma seule citation de Lusignan , Favis de Pott (Corrections et additioM au l**^ vol., t. II, p. 529), qui avait d*abord présenté (t. I, p. 61) le passage de Siméon sans rien affirmer.
depuis le temps de Symon Siméon, une double révolution s'était opérée dans leur état civil. Voyant que les premiers Bohémiens qui nous sout signalés en Chypre ne peuvent rester plus de trente jours i^u même endroit, tandis que ceux dont on nous parle ensuite, ou du moins quelques-uns d'entre eux, ont des étabUssements stables et sont agriculteurs , préoccupés d'ailleurs de ridée qu'il n'y a guère que l'esclavage qui ait pu readre sédentaire cette race nomade, plusieurs se diront sans doute : « Peut-être ces Bohémiens, après avoir été libres dans le principe, et nomades suivant leur coutume, furent*ils, pour leurs méfaits, rendus esclaves et attachés à la glèbe ; affranchis dans la suite, ils continuèrent à cultiver les terres qu'on leur avait cédées : voilà pourquoi ils auraient cultivé aux mêmes conditions queleséleftères. » Je ne crois pas devoir accepter cette interprétation ; mais comme elle est très-spécieuse, et comme elle porte sur un point très-important, elle vaut la peine d'être réfutée d'avance.
Il s'en faut de beaucoup quel'ile de Chypre d'upe part, et d'autre part la Moldo-Yalachie, où les Bohémiens oqt été réduits en esclavage, comme nous le verrons, soient les seuls pays du monde où un certain nombre d*entre eux soient devenus sédentaires : on en trouve aujourd'hui de tels dans la Turquie d'Europe,, eu Russie, dans les États d'Autriche, en Allemagne, en Espagne, en France^ en un mot presque partout « Il serait trop long d'examiner ici les circonstances diverses qui ont amené ce changement. Je reconnais que la plupart du temps il a été le résultat de mesures persévérantes prises par les autorités du pays ; mais je dois noter que cette règle n'est pas sans déceptions*. J'ajouterai que l'asservi^ement des Bohémiens dans la Moldo-Yalachie n'a pas produit l'effet qu'on suppose. Dapsce payi» tes Bohémiens étaient tous esclaves, mais ils n'étaient pas serfs ; très-peu cultivaient la terre *. Il n'y avait guère de sédeiitaires que ceux qui avaient été astreints à des services domesti-
1 . Ae voyonsHious pas, par eiemple, que, dès le seizième siècle , les BohémieDS 4e Constantinople exerçaient par privilège une industrie beaucoup moins louable assurément que l'agriculture, mais qui leur imposait quelques habitudes sédentaires?
3. Aujourd'hui on peut estimer qu'un tiers ou un quart des Bohémiens de Valachie sont cultivateurs; mais 1» plupart ne le sont devenus que depuis une trentaine d'années, et la plupart aussi sont précisément arrivés à cette condition nouvelle par Vaf' franchissement. Il en est à peu près de même en Moldavie.
qaes. Les autres, c^est à-dire le plas grand nombre, erraient sans domicile, obligés seulement de payer à leur chef un in\pôt dont celui-ci rendait compte an propriétaire de la bande. Cette condition servile, que le défaut d^espaee m'empêche de bien définir, était, comme on le voit, d'une nature toute particulière. De ces observations il résulta : l^que, là où les Bohémiens ont été réduits à une condition servile, ils ne sont pas devenus pour cela agriculteurs ; 2^ que, dans presque tous les ,pays d'Europe, un certain nombre d'entre eux, en restant de condition libre, sont devenus sédentaires *. Si l'on se pénètre de ces deux vérités , on sera déjà moins disposé à croire que les Bohémiens de Chypre avaient dû passer par l'esclavage pour arriver à Tétat oii nous les montre Lusignan.
Mais pourtant, dira-t-on, la condition d'affranchi implique un esclayage antérieur. Nullement. M. de Mas-Latrie , qui est doublement compétent ici, me confirme dans cette négation. Xes Bohémiens de Chypre, et probablement ceux-là seuls qui cultivent des terres ou qui ont des possessions, «ont alors soumis aux mêmes conditions que les affranchis; voilà tout.
Si la condition d'affranchi n'implique pas nécessairement nn asservissement préalable, il est clair toutefois qu'elle ne l'exclut pas; et, après avoir montré qu'on n'est pas forcé d'admettre que les Bohémiens de Chypre aient été esclaves, il faut voir encore s'il y a des raisons décisives dans l'un ou l'autre sens. £n faveur de l'opinion que je combats, on pourra dire qu'à cette époque les chrétiens ne se faisaient pas esclaves entre eux, mais qu'ils réduisaient fort bien en servitude les infidèles; que les Bohémiens étaient en réalité des païens; qu'à la vérité ils pratiquaient, du temps de Siméon, le rit grec suivi en Chypre par la majorité de lajpopulation ', mais qu'ils se disaient de la race de
1. Autant qii*a pu s'y prêter jusqu'ici le ctmetère bohémien. Bien rarement des Bohémiens s'élablissent dans un endroit pour n'en plus bouger. D'ordinaire, ceiix qui ont pris une résidence la quittent volontiers; et dans le temps même où ils occupent celle-ci ou celle-là, ils font de fréquentes absences souvent assez mystérieuses, gardant presque toujours des relations avec les nomades, les recevant quelquefois chez eux en grand nombre. Mais avec cela il n'est pas rare de trouver ^e» tribus plus sédentaires que celle qui nous est dépeinte par Lusignan : on peut être assuré que ceux4à mêmes qui cultivaient des terres |»^ de Nicosie ne restaient pas toujours eu friace. D'après les termes dont se sert Lusignan, on dirait d'ailleurs que le village eu question n'était en quelque sorte qu'un pied-à-terre général pour la tribu.
2. Du treizième au quinzième siècle, Tile de Chypre, appartenant à des princes d'o- >
Chaym (?), etc. Je réponds d'abord que les Bohémiens, n^appar* tenant à aucune religion bien déterminée, les acceptent toutes avec une facilité qui laisse peu de prise à la persécution ; que du reste, s'ils avaient été réduits en servitude pour cause de religion, c'est plus probablement à leur arrivée dans Tile que cette transformation aurait eu lieU; ce qne dément le témoignage de Siméon. Mais voici qui me parait plus concluant : il résulte évidemment du témoignage de Siméon que ces Bohémiens n'étaient pas esclaves en 1332 ; il parait certain d'autre part que , deux siècles après, on n'avait pas souvenir en Chypre de l'esclavage des Bohémiens , car Lusignan l'aurait consigné avant la plupart des détails qu'il nous donne. Et pourtant il faudrait supposer que, dans cet intervalle, les Bohémiens avaient été asservis, attachés de force à la glèbe, ce qui n'est pas chose facile, puis affranchis, ce qui serait surprenant (pourquoi les nyoir asservis pour les affranchir si tôt?) : tout cela postérieurement à 1332, et à une époque assez antérieure au milieu du quinzième siècle pour que le Cypriote Lusignan, qui connaissait parfaitement l'histoire de son ile, n'en eût aucune connaissance ! Quoi de plus invraisemblable ?
Maintenant, étant donné simplement ce double fait : les Bohémiens de Chypre payaient au quinzième siècle un droit au trésor royal, et, au seizième, ils avaient certainement un village autour duquel quelques-uns cultivaient, — peut-être alternativement, — des terres aux mêmes conditions que les affranchis : pouvonsnous en trouver la cause et Torigine ? Ici même les interprétations seraient bien aventurées. Soit que les conditions dont parle Lusignan se rapportent ou non au droit royal constaté par Florio Bustron, il faut d'abord distinguer le droit ou les droits que payaient les Bohémiens de Chypre ou quelques-uns d'eux, et les occupations agricoles qu'un petit nombre seulement à coup sûr pratiquaient. Examinons ces deux choses d'abord sous le rapport de leur date vraisemblable, et ensuite quant aux circonstances qui ont pu les produire.
Sans doute il parait résulter, du témoignage de Symon Siméon, que c'est postérieurement à 1332 que quelques Bohé-
rigine française, eut le catholicisme pour religion officielle. Mais les Grecs, qui formaient toujours la majorité de la population, appartenaient à TËglise grecque unie. Le rit arménien et le rit arabe catholique étaient suivis librement par les Arméniens et. les Maronites, qui y avaient aussi des établissements.
miens de Chypre se mirent ainsi à cultiver les terres : cependant on ne saurait l'affirmer; car, alors même que Tétat des Bohémiens eût été semblable au temps de Siméon et au temps de Lusignan , il serait possible que Siméon, qui était étranger, eût vu ceux « qui couraient tout autour de 1 île sans domicile certain » et qui étaient assurément les plus nombreux encore au seizième siècle, sans se douter que quelques-uns eussent des habitudes moins vagabondes. C'est ainsi que Thevet, qui les visita du temps de Lusignan, mais qui à la vérité parle en même temps de ceux de Candie, de Rhodes et de Négrepont, dit qu'ils n'avaient « d'autre vacation ne mestier que de faire des doux, etc., » et ne fait nulle mention du village voisin de Nicosie. Quant au droit à payer, Siméon pouvait l'ignorer encore bien mieux ; en sorte que, si cette redevance n'était pas attachée à la culture, on ne peut à plus forte raison rien induire de la comparaison de nos auteurs relativement à sa date.
Les circonstances qui ont pu amener ces changements dans l'état des Bohémiens de Chypre ne sont guère plus faciles à préciser. Ce n'est vraisemblablement pas de bonne volonté qu'ils s'étaient astreints à payer une contribution au trésor royal; mais les Bohémiens la payaient sans donte également dans d'autres endroits : il est probable que la capitation à laquelle ils sont soumis en Turquie date de la conquête de cette contrée par les Turcs ; et le droit que payaient les Bohémiens de Chypre n'est peut-être pas sans analogie avec cette capitation : peut-être la question de race et de religion eut-elle de même quelque part à son établissement ; peut-être d'ailleurs les Cypriotes avaient-ils eu à se plaindre des Bohémiens dans leurs relations avec l'étranger. Mais il est également permis de supposer que cette contribution n'était originairement qu'un droit payé pour la protection plus ou moins bénévole accordée par le prince. Enfin , dans l'ignorance où nous sommes si les Bohémiens de Chypre ont payé deux contributions, personnelle et foncière, et dans l'hypothèse on ils n'en auraient payé qu'une, il est possible aussi que cet impôt eût une origine bien plus simple ; qu'il fût attaché à la terre que les Bohémiens cultivaient, dans le domaine royal apparemment, et dû indistinctement par tous ceux qui la possédaient ; l'autorité pouvait même les avoir tous soumis à ce droit foncier, pour les engagera se fixer en profitant de la faculté qu'il leur donnait.
En somme, la contribution, quelle qu'elle fût, n'a rien de surprenant
en elle-même. Ce qui est plus rare, mais non sans exemple, ce sont d«8 Bohémiens agriculteurs : je doute fort toutefois que la contrainte ait eu ici une grande part au résultat : à moins d'être bien rude, elle eût été sans effet ; elle n'était pas rude assurément ni au temps de Siméon ni au temps de Lusignan , puisque celui-ci même commence par dire que « icenx couroient tout autour de l'ile sans domicile certain, etsçavoient quelque petit mestier, etc. » Peut-être était-ce au contraire par des mesures bienveillantes que quelques-uns avaient été ainsi attirés vers lagricnlture. La vérité est que les Bohémiens trompent souvent toutes les prévisions. A une époque assez récente, une petite population bohémienne de trois cents têtes s'est fixée à Saint-Jean-de-Luz et à Ciboure (Basses-Pyrénées), où elle vit paisiblement et laborieusement des produits de la pêche. L'état de marinier est aussi pénible que celui de cultivateur, plus pénible assurément que celui des cultivateurs libres de l'Orient : ces Bohémiens l'ont choisi pourtant, après bien des infortunes à la vérité, mais sans y être directement contraints. Je remarquerai en passant qu'ils payent certainement un impôt : si c'était un impôt particulier, comme il aurait pu arriver sous l'ancien régime, leur situation offrirait beaucoup d'analogie avec celle des anciens Bohémiens de Chypre. Mais une analogie réelle encore plus frappante est celle qu'on aperçoit entre nos Bohémiens de Chypre et les Szalassii que nous trouverons tout à l'heure en Pologne au treizième siècle. L'état des uns et des autres présente un égal intérêt, et se trouve entouré pour nous d'un égal mystère : acceptons-le tel qu'il se présente.
D'après une indication fournie à M. Pott ' par M. Kopitar,
1. Die Zigeuner, etc., t. II, diction, bohémien, p. 259, au mot Zincalo : « Kopitar, dit-il, m'a écrit, sous la date du 9 juillet 1844 , de Baden près de Vienne : « S. « Opp. Theophylacti archiep. Bulgariae éd. Finetti mit Foscarini's vermehrungen aus « codd. Da ist ein Brief von diesem Hoflheologen an einen Anti-Lateiner (orthodoxe « grec) zu Gunsten der Abendlànder , die wohi im Appétit, meint er, sich von den (t Griechen unterscheiden dûrften. Man soU sie desshalb noch nicht ansehen fur K Iixàvoi (sic Codd. omnes!). W^ie wenn das die erste Erwâhnung der Zigeuner ware ? » — Dans ses Additions et corrections, ibid., p. 528, M. Pott ajoute : « Les Zixdvoi sont particulièrement à remarcpier dans Théophylacte , d'autant plus que le chroniqueur Herm. Corner emploie sur les Zigeuner une expression presque semblable : Sicanos se nuncupantes. Voy. Bataillard , p. 7, 24 (Bibl de V École des chartes. A, V, 442, 459), qui, du reste, met en doute une apparition des Bohémiens en Euro|>e avant 1417. »
le savant bibliothécaire de Vienne, on pourrait soupçonner que les Bohémiens étaient connus dans Tempire d'Orient dès la fin du onzième siècle. M. Kopitar signale en effet dans une lettre de Théophjlacte, archevêque de Bulgarie , lequel florissait sous l'empereur Alexis Comnène (deuxième moitié du onzième siècle) et vécut jusque dans les premières années du douzième siècle ', une mention des 2ucavoi * , qui , selon lui, seraient peut-être des Bohémiens. Et M. Pott répète encore dans ses Additions et corrections que les Stxàvoi sont particulièrement à remarquer dans Théophjlacte. La citation de M. Kopitar est trop confuse pour qu'il m'ait paru possible d'en rien induire de certain ; la valeur du mot signalé ne peut être bien appréciée que sur le texte même, et j'ai voulu y recourir, mais je l'ai tenté sans succès '. Je ne puis donc indiquer Vobservation de M. Kopitar que comme très-importante à vérifier.
Du reste, les documents certains qui prouvent l'existence des Bohémiens dans l'Europe orientale ne remontant pas au delà du quatorzième siècle, ou du treizième au plus, leur présence dans l'empire d'Orient dès le onzième siècle ne pourrait être admise que sur preuve très-positive.
1. Voy. Theophylacti Opéra omnitty 1. 1, p. vi-viii. Ce Théophy lacté, archevêque de Bulgarie, théologien et historien, auteur de ÏInstitutio regia ad Porphyro^ genitum Constantinum, qui se trou?e dans les Opéra omnia (t. m), et qui fait par. tie de la collection des Byzantins, ne doit pas être confondu avec Théophylacte , surnommé Simocatta, qui vivait au commencement du septième siècle, sous l'empereur Maurice. Ce dernier est auteur des Physica problemata ou Quœstiones physiccBy publiées en dernier lieu par Boissonade, et de V Histoire de V empereur Maurice ^ qui fait également partie de la collection des Byzantins, et qui a été traduite par lé président Cousin.
2. Le nom de £ixavol, à la différence d'un accent, n*est pas nouve-au dans la langue grecque, où il servait à désigner les Sicaniens ou anciens habitants de la Sicile (Sixavia, plus tard ZixeXia), et où il resta avec la signification de rusé, fourbe. La question est de savoir si Théophylacte a voulu parler ici des Sicaniens , ce qui est peu probable , ou des Tsiganes (qui d'après le chroniqueur Corner, lorsqu'ils arrivèrent, en 1417, dans les villes hanséatiques , Secanos se nuncupabant) ; ou si ce mot n'a dans sa bouche qae la signification de fourbes.
3. J'ai trouvé à la Bibliothèque nationale (lettre C), Theophylacti, archiep. Bulgariœ, Opéra omnia, gr. et lat., à J. Fr. Bern. de Rubeis et Bonif. Finettio], etc., édita, Venet., 1754-63, 4 vol. in-fol. Cette édition , dans laquelle Foscareni est aussi pour quelque chose (voy. la préface du i* vol.) , parait être celle qu'indique Kopitar. Je me suis convaincu d'ailleurs, autant que possible, d'après l'examen des matières que renferment les quatre volumes, que c'était dans le troisième qu'il fallait cherciier, et je ne m'y suis pas épargné ; mais je n'ai pu tomber sur le mot Sixavoi. M. Kopitar aurait dû indiquer le tome et la page.
Itme parait impossible du reste que les histoires byzantines ne renferment pas quelques indications lumineuses sur l'apparition des Bohémiens dans cette région. Les historiens byzantins étaient les mieux placés pour voir arriver les Bohémiens du fond de TAsie, et pour les voir passer en Europe *. Les observations qu ils ont pu faire auraient pour nous un double intérêt, une extrême importance ; et ils ont dû en faire, eux qui ont tant écrit. Voilà ce que j'avais déjà pensé il y a cinq ans ; et je m'étais mis à feuilleter quelques ouvrages de cette volumineuse collection, entre autres l Histoire de Constantinople du président Cousin, qui n est qu'un choix de certains auteurs byzantins, et la compilation de J.-G. Stritter qui les résume presque tous *. Mais il m'était difficile de tout feuilleter , impossible de tout lire, en vue d'un pareil objet. C'est aux hommes que la spécialité de leurs études ramène souvent aux Byzantins, et généralement aux sources oïientales, qu'il appartient plus naturellement d'y relever des lignes égarées, des mots épars qui peuvent avoir la valeur d'une précieuse découverte. Nous prenons la liberté de leur recommander la question qui nous occupe.
Nous passons maintenant de la Méditerranée au Danube.
Les woïvodes de Valachie, Vlad II et Mirzsça V% renouvelaient, le premier en 1386, et le second en 1387, une donation de quarante satoscW de Cigani ^, c'est-à-dire de quarante tentes ou huttes de Bohémiens, faite au monastère de Saint-Antoine * par leur oncle Wladislas, qui avait régné en 1370.
Le nom de Cigani^ fùt-ilseul, ne pourrait laisser aucun doute;
1 . Très-vraisemblablement par mer , comme je le ferai Yoir ailleurs.
2. Memoriœ populorum olim ad Danubium, Pontnm-Euxinum, Paliidem Maeotidem, Caucasum, etc., incolentium, ex scriptoribus byzantinis erutae et digestae; Petropoli, 1771-79, in-4'*, 4 ou 5 tom. en 6 ou 7 vol.
3. Les deux chartes qui constatent ce double fait appartiennent aux archives du monastère de Tismana ; elles sont en langue slavonne ancienne, et je n'en possède que la traduction valaque. Je dois la communication de ces deux pièces , dont j'indiquerai plus exactement la provenance en publiant Tune d'elles, à l'amitié de M. Nicolas Balcesco , jeune érudit roman qui a été membre du gouvernement provisoire de Valachie dans la récente révolution, et qui n'a cessé depuis lors, par son intelligente activité et son dévouement, d'acquérir de nouveaux titres à la reconnaissance de ses compatriotes.
4. Les monastères de Notre-Dame de Tismana et de Saint-Ântoine sont situés dans Tancien banat de Craïowa, ou Petite-Valachie. Ces monastères, dont la fondation était alors tonte récente, existent encore, et le premier est aujourd'hui même l'un des plus floiissantb du pays.
c'est le nom presque invariable des Bohémiens dans cette contrée. Le mot salaschi qui y est joint rend lidentité encore plus certaine. En Valachie et en Moldavie, on ne se sert pas d'autre mot pour désigner une ou plusieurs familles de Bohémiens nomades.
Ainsi , non-seulement les Bohémiens existaient déjà en Valachie au milieu du quatorzième siècle , mais ils y étaient déjà, comme aujourd'hui, à Tétat d'esclaves. Il est donc bien clair que rétablissement des Bohémiens dans l'Europe orientale est de beaucoup antérieur à leur apparition dans l'Occident, et que ces deux événements n'ont pas grand' chose de commun '. Voilà certes qui est très-important. On ne peut toutefois se dissimuler que la question finale, celle de savoir à quelle époque les Bohémiens se montrèrent pour la première fois dans l'Europe orientale, se trouve par là rejetée dans un lointain de plus en plus obscur.
La Valachie et la Moldavie réunies contiennent environ deux cent cinquante mille Bohémiens. Tous y sont esclaves, ou du moins l'étaient-ils il y a dix ans, à l'exception d'une classe indisciplinée et peu nombreuse (celle des Netots), qui ne s'est répandue, dit-on, dans les deux principautés qu'à une époque toute moderne. Il faut ajouter qu'on n'y a jamais connu d'autres esclaves qu'eux ; c'étaient les nègres de cette contrée. De plus, la Moldavie et la Valachie sont les seuls pays du monde où les Bohémiens aient été réduits en esclavage *. C'est là un fait extraordinaire -, mais ce qui doit étonner encore bien plus, c'est qu'on n'a aucune notion sur l'origine de cet asservissement. Cet événement si capital, non-seulement dans l'histoire des Bohémiens, mais dans celle des deux principautés, reste enveloppé d'une obscurité complète^. On voit que nous sommes loin de la
1 . 11 est possible toutefois, comme je le remarquerai plus loin , qu^un flot nouveau soit arrivé en Orient au commencement du quinzième siècle.
2. Il est bien entendu que je ne sépare pas la Bucowine ni la Bessarabie , pays romans qui ont été enlevés à la Moldavie , le premier à la fin du dix •huitième siècle, le second en 1812 seulement; mais les Bohémiens ne sont pas esclaves et ne Tont jamais été, que je sache, même en Turquie ni dans la Transylvanie , qui tient par des liens étroits de nationalité à la Moldo-Valachie.
3. si Ton s*en rapportait à M. Stanislas Bellanger (ta Keroutza^ voyage eu Moldu- Valachie , Paris, 1846, t. II, pag. 113-114), on aurait des données assez précises sur l'arrivée des Bohémiens dans cette contrée. Mais le récit de ce voyageur ne saurait nous suffire. Quant à Topinion vaguement exprimée par M. von Heister (p. 57) et par
solution désirée, laquelle peut être connexe avec le fait de Tasservissement des Bohémiens dans cette contrée^ mais peut aussi en être distincte. On ne saurait trop prier les Moldo-Yalaques d accorder à cette double question historique une attention toute particulière *. Elle a en elle-même un extrême intérêt ; et de plus sa solution est destinée à éclairer vivement les ténèbres qui couvrent encore sur beaucoup de points Torigine des Bohémiens. Pour pouvoir établir la date approximative de leur émigration des bords de l'Indus ou d^ailleurs , il faut au moins que Ton sache à que lie époque et dans quelles circonstances ils sont arrivés dans les pays de TEurope les plus rapprochés de leur berceau, dans les pays où ils ont toujours été le plus nombreux depuis leur dispersion.
L'histoire de l'arrivée et de rétablissement des Bohémiens dans l'Europe orientale serait utile aussi pour éclaircir la question de l'unité ou de la diversité de race dans la grande caste bohémienne ; question jusqu'ici négligée, et sur laquelle je me propose ailleurs d'attirer l'attention.
Avant de quitter la Bomanie, débarrassons-nous d'un passage de M. Borrow, que je n'avais cité heureusement qu'avec une extrême défiance ^ Suivant ce narrateur ', plus ami de pittoresque que sérieux, « les premiers Gypsies, au nombre de trois mille, se montrèrent vers l'année 1417, sous le règne de Sigismond, empereur d'Allemagne et roi de Hongrie, et se fixèrent en Moldavie près de Szuesava (Suciava, prononcez Sutchiava)*, avec la
M. Vaillant lui-même {la Roumanie , t. II , pag. 3-4 et 30-31) , que Tesclavage des Bohémiens en Dacie est assez moderne, elle ne peut subsister devant nos deux chartes; c'est un préjugé qui tient sans doute à l'idée qu'on s'est faite > sans citer aucun texte et peut-être à tort, du rôle bienveillant d'Alexandre le Bon à l'égard des Tsiganes.
1. Malheureusement, le moment est peu propice à de pareilles recherches ; et je ne parle pas seulement du moment immédiat, car la barbarie ne peut prévaloir, et la nouvelle invasion russe ne saurait durer. Mais le mouvement historique qui a commencé à se produire dans la Romanie se porte naturellement de préférence vers les souvenirs de grandeur nationale. J'ajouterai en passant que les anciens documents historiques de ce pays ont été en grande partie détruits ou dispersés : pour retrouver ceux que nous regrettons ici, et qui ne peuvent avoir tous péri, il faudrait peut-être des recherches spéciales qui exigent plus de calme et de dégagement que n'en comportent les circonstances présentes.